Skip to main content

Full text of "Trois hommes forts"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http: //books. google .com/l 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl 




't!V"fflTO"*W!m-jî 



/^75~ 



i^. .<Â-"-^ 









■' • ^ 



COLLECnON MICHEL LÉ.Mt 



ŒUVRES COMPLÈTES 



D'ALEXANDRE DUMAS FILS 



TROIS HOMMES FORTS 



MICHEL LËVT FRÈRES, ËÛITEURS 



CBUTRBS COMPLÈTES 

D'ALEXANDRE DUMAS FILS 

DB l'acadbhib FBANÇAISB 
Format grand in-18 

ANTONINB. • ••••• 1 VOU 

AVBirnJRBS DB QUATRE PBMHB8. 

LA BOITB d'aRGBNT. , , 



LA DAMB AUX GAMBLU8« 

LA DAMB AUX PBRLBft. 

DIANB DB LTS «, 

LB DOCTBUR 8BRVAR8 ••••••.. 

LB RÀOBNT MU8TBL. .••«••«•«y«.,, 

LB ROMAN D*UMB PBHMB. •••• 

80PHIB PRINTBHS. ...••• 

TftISTAII LB ROUX 

TR0I8 HOMMBS P0RT8 

LA vn A nnoT ans 

AFFAiRB GLÉMBNCBAD. — Mém(Are de Vaùcusi. — 12' édiliou, 
TBÉATRB COHPLBT, Rvec préfaces inédites. — 3r édition . . . 

G0NTB8 BT NOUTBLLIS. . 



THÉATRB 

l'ami DB8 FBMMBS. comédle en cinq actes. 

LE BUOD DB T.A RBiNB, comédio en an acte, en vert* 

LA DAMB AUX cAMBLiAs^ dramo en cinq actes. 

LB DBMi-MONDB, cpmédie en cinq actes. 

DiAMB DB LYS, comédie en eina actes. 

LE FILLEUL DB POMPIGNAC, comôdie en qoatre actes. 

LB FILS NATCRBL, comédîe CB Cinq actes. 

LES IDÉES DB MADAME AUBRAT, comédle en quatre actes. 

LE PBRE PRODiouB, comédie en cinq actes. 

LA PRINCESSE OEORGxs, piècs en trois actes. 

LA QUESTION D'ARGENT, comédio OU Cinq actes. 

UNE YI8ITB DB NOCES, coDiédie OU un acte. 

LA FEMME DE CLAUDE, plàce OD tTOis Rctcs et UDS préfaco. 

MONSIEUR ALPHONSB, piêce 60 trols actos. 



UNE LETThE SUR LES CHOSES DU JOUR. — 3« édition 1 toU 

MOCVBLLB LETTRE DB jUNius A SON AMI A.-D. — RévélatiODS corienscs 
et positives sur les principaux personnages de la guerre actuelle. 

~ 4* édition augmentée d'an avant-propos de George Sdnd. . 1 . 

UNB NOUVELLE LETTRE SUR LES CHOSES DU JOUR • | . 

l'homme-femme {ki^ édition) 1 . 



90im« * m» t. UDAY IT cil 



TROIS 



HOMMES FORTS 



PAR 



ALEXANDRE DUMAS, FILS, 



NOUVELLE EDITION 



fi . . — 



•Tl 



PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS 

RUB AUBER, 3, PLACE DE L'OPERA 



LIBRAIRIE NOUVELLE 

BOULEVARD DBS ITALIENS» 15, AU COIN DB LA RUE DE 6HAMM0NT 

4875 

Droits de reproduction et de tradaction résenréi 



\-\-x.u TROIS 

HOMMES FORTS 



PBOLOOUE 



* Sur le chemin qui va de Nimes au pont du Gard, un quart 
de lieue avant d*arriver au Gard, et par conséquent au pont, 
qu'on a tort, entre parenthèses, d'appeler un pont, puisque 
c'est un aqueduc dans lequel rien ne passe plus, pas môme 
Teau, il y a un charmant petit village qu'on nomme Lafou. 

Si jamais vous allez voir le pont du Gard, ce que je-vous 
conseille, arrêtez-vous dans ce village pour y déjeuner. Il n'y 
^ qu'une auberge, vous n'aurez donc pas l'embarras du choix, 
mais vous déjeunerez aussi bien, mieux môme que si plu- 
sieurs, aubergistes s'y faisaient coacurrence. 

On vous conduira dans une grande salle du rez-de-chaus- 
sée, salle dont les murs sont couverts d'un papier qui repré- 
sente les principales vues du monde, animées de personnages 
et d'animaux couleur de brique; vous verrez ainsi la statué 
de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg, le palais de West- 
minster à Londres, la Bourse de Paris, la tour de porcelaine 
de Pékin, la chasse au tigre, la mort du capitaine Gook et le 
tombeau de l'empereur à Sainte-Hélène. Histoire, monuments, 
poésie, rien n'y manque; le*out sur fond rose et à l'ombre 
d*arbres bleus. 

Mais, ce qui vaudra mieux que tout cela, quoique, à mon 
avis, cela soit très-amusant de pouvoir rire en regardant des 
murs, c'est le déjeuner qu'on vous servira, et qui sera in- 

1 



Z TROIS HOMMES FORTS 

feilliblement composé des mets ci-après : un piecf €Xe 
aux truffes, une grive aux truffes, des pommes cL^'amo 
œufs ou des œufs aux pommes d'amour, des fra/^^^ 
des quatre-mendiants en hiver,, use bouteille d'un \ria ^/ 
comme du via d'Espagne; puis, quand vous dénia. x?^ 
combien vous devez pour ce festin, on vous répondra .- 
francs. 

C'est-à-dire que pour trois francs vous aurez mieux 
jeune là-bas que pour quinze francs à Paris. " 

Malheureusement, ce n'est pas de ces sortes de détails, ^ 
venirs d'un voyage que j'ai fait jadis à travers ce beau P^^^ 
qu'il va être question dans ce livre, et c'est une histoire b?^ 
triste et bien fatale que celle que je vais vous conter, à Ij^^ 
quelle ce petit village de Lafou a servi dé théâtre. 

Par une douce soirée du mois d'avril 1825, un voyageur^ 
jeune encore, car il avait vingt et un ans à peine, à la figure 
ouverte, à Falr frane et doux, suivait seul et à pied le chemin 
dont nous parlions tout à l'heure, et qui mène de Nîmes au 
pont du Gard. Sept heures venaient de sonner, et le jeune 
homme, vêtu d'une redingote noire et d'un pantalon de toile 
grise, véritable pantalon de voyage, coiffé d'une casquette de 
coutil, marchait à grands pas, d'une main s'essuyant le vi- 
sage! avec son mouchoir, de l'autre faisant le moulinet avec 
sa canne. 

Ce jeune homme arriva bientôt au village de Lafou, et, 
dès qu'il y entra, il fouilla dans la poche de sa redingote, y 
prit un portefeuille, dans ce portefeuille une lettre qu'il 
garda à la main; et, s'approchant d'un paysan qui fumait 
une pipe sur sa porte : 

— Monsieur, lui dit-il avec l'accent d'un véritable Pari- 
sien, pourriez- vous me dire où demeure M. Raynal, le curé 
de Lafou? 

— Monsieur, répondit le paysan avec un accent méridio- 
nal très-prononcé, et en étendant la main droite, M. Raynal 
vient de passer il n'y a qu'un instant, et c'est à peine s'il 
doit être rentré, n habite cette petite maison que vous voyez 
là-bas, et qui est appuyée à l'église. 



/ 



TROTS HOMMES FORTS 3 

Le jeune homme remercia le paysan et se dirigea vers l'en- 
droit qu'on venait de lui désigner. 

n n'eut pas longtemps à marcher, car le village n'était pas 
grand. 

La maison où il se rendait, et qui, comme le paysan Tavait 
dit, était appuyée à l'église, se composait d'un rez-de- 
chaussée, d'un premier étage et d'une espèce de grenier. ËUe 
partageait, avec le cimetière, le terrain qui se trouvait der- 
rière l'humble paroisse. 

Inutile de dire que ce cimetière était petit, et qu'à l'heure 
qu'il était, les enfants du village y jouaient comme dans un 
jardin. 

J'adore les villages où les enfants jouent dans les cime- 
tières. Gela conserve à la mort un peu des aspects de la 
vie, et si le bruit qu'ils font trouble le sommeil de ceux 
qui reposent, ce réveil moi^ientané, causé par des voix inno* 
centes et fraîches, doit être agréable aux morts, en leur 
rappelant les plus douces années du temps qu'ils ont vécu 
ici-bas. 

Notre voyageur ôta respectueusement sa casquette devant 
le cimetière, et, montant les deux marches qui précédaient 
la porte grise de la petite maison, il souleva et laissa retom- 
ber le marteau qui en ornait le milieu. 

Une vieille femme vint ouvrir. 

— M. RaynaJ? demanda le jeune homme. 

— C'est ici, monsieur, répondit la vieille. 

— Puis-je le voir? 

— Oui, monsieur. 

La servante referma la porte et fit entrer le visiteur dans 
une chambre d'en bas, chambre qui servait de salle à man- 
ger au prêtre. 

Là, devant une table fort modestement servie, était assis 
M. Raynal, homme de cinquante ans environ, et dont le re- 
gard tranquille annonçait un homme de bien. Il dînait, et son 
dîner se composait d'une omelette et d'une aile de poulet. 

La vieille gouvernante du curé, Toinette, debout devant la 
fenêtre, et prête à servir son maître s'il avait besoin de quel- 



4 TROIS HOMMES FORTS 

que chose, coiffée d'un bonnet à larges ailes, vêtue d'une 
robe de toile jaune à fleurs rougeâtres, raccommodait du 
linge quand le voyageur avait sonné. 

C'était son habitude, depuis vingt ans qu'elle était chez 
M. Raynal, de travailler auprès de lui pendant qu'il prenait 
ses repas. De cette façon, il n'y avait pas de temps perdu; et 
elle causait avec le curé de toutes les choses qui peuvent être 
sujet à conversation entre un brave prêtre et une brava 
femme. 

Le jeune homme salua M. Raynal, lequel se leva pour le re- 
cevoir ; mais celui que Toinette venait d'introduire fit signe 
âM. Raynal de se rasseoir, et, lui remettant la lettre qu'il te- 
nait à la main : 

— Voici ce que je suis chargé de vous remettre, monsieur, 
lui dit-il, et en même temps les yeux du jeune honune se 
fixèrent avec un respect mêlé d'un peu de crainte sur le 
visage du prêtre, qui venait de tirer la lettre de son enve- 
loppe : 

— Asseyez-vous, monsieur, lui dit M. Raynal avant d'en 
commencer la lecture; puis, après avoir lu les premiers mots 
de cette missive, il regarda celui qui la lui avait remise, et 
lui dit avec émotion : 

— Cette lettre est de mon frère? 

— Oui, mon oncle. 

— Ainsi, vous êtes... 

— Jean Raynal, le fils de votre frère, votre neveu, enfin. 

— Viens dans mes bras, mon garçon, fit le prêtre, en se le- 
vant et en embrassant son neveu. 

La vieUle femme, témoin de cette scène, et qui depuis vingt 
ans avait vu tous ceux qui étaient entrés chez son maître, , 
regarda avec étonnement ce grand garçon qu'elle n'avait ja- 
mais vu et que le curé appelait son neveu. 

— Monsieur a donc un frère? dit-elle en s' adressant fami- 
lièrement au curé. 

— Oui, ma bonne Toinette. 

— Monsieur ne me l'avait jamais dit cependant. 

— C'est que mon oncle croyait avoir quelque chose à re- 



TROIS HOîfMES FORTS ' 5 

procher à mon père, dit Jean, et comme mon oncle est un 
saint homme, il aimait mieux ne rien dire que de se plaindre 
Je son frère, n'est-ce pas, mon oncle? 

— Quel beau garçon tu fais, et quel plaisir j'ai a te voir ! 
embrasse-moi encore. Comment va ton père? qu'est-il de- 
venu? où est-il? que fait-il? Réponds vite à tout cela, mon 
garçon. Oh! il devait m'arriver bonheur a^iourd'hui, car 
tout m'a réussi depuis ce matin. 

— Lisez toujours cette lettre, mon oncle ; elle vous appren- 
dra mieux que moi, sans doute, tout ce que vous voulez sa- 
voir. 

— Ah ! monsieur avait un frère, dit Tolnette, en se remet- 
tant à Touvrage, en rejetlant la tête en arrière et en regar- 
dant par-dessus ses lunettes, et à*une certaine distance, la 
serviette qu'elle raccommodait. 

— Tu as raison, fit monsieur Raynal. 

Et reprenant la lettre qu'il avait déposée sur la table, il lut 
à haute voix : 



« Mon cher Valeûtin, 

» Mon fils Jean vient d'atteindre sa vingt et unième année : 
c'est l'époque que j'attendais pour te le faire connaître, car 
jp comptais sur lui pour opérer notre réconciliation, et je 
voulais qu'il eût pour cela l'âge où l'on peut tout dire, où l'on 
peut tout comprendre, qu'il fût enfin la vivante excuse des 
torts que j'ai eus jadis vis-à-vis de notre père. 

» C'est un bon et brave jeune homme, bien intelligent, 
bien honnête, et qui, je l'espère, fera honorablement son che- 
min dans la maison de commerce où je l'envoie à Lyon. 
Quant à moi, mon cher Valentin, tout m'a réussi au-delà de 
mes espérances, et, seule, notre séparation a jeté de la tris- 
tesse sur mçi vie. Cependant, j'espérais qu'un jour tu me par- 
donnerais, et maintenant ]e n'ai plus de doute à cet^gard. 
Jean va ra'informer tout de suite du résultat de sa visite, et 
je pense pouvoir^ avant deux ou trois mois, aller te serrer 



TROIS HOMMES PORTS 

ians mes bras et te dire moi-même combien je t'aime tour 
jours, 

» Ton frère, 

» Onésime Râynal. » 

— Voilà tout ce que mon père a écrit? demanda Jean* 

~ Voilà tout, répondit le curé en passant la lettre à son 
neveu. 

— Alors, il a voulu me laisser beaucoup de choses à vous 
dire, mon oncle, et à vous beaucoup de choses à m'ap* 
prendre. 

-— Parle donc, cher enfant, je t'ôcoute. 

— Auparavant, mon oncle, voudriez- vous me dire pour- 
quoi, mon père et vous, vous étiez brouillés? 

— Écoute, mon cher Jean. Onésime me dit que tu es en état 
de tout* comprendre; je ne te cacherai donc rien. 

n II y a vingt-deux ans de cela, notre père se trouva nûné 
par suite de mauvaises affaires qu'il avait faites; mais Toc- 
casion de lui rendre, sinon la fortune, du moins le moyen 
de la refaire, se présenta pour Onésime. Cette occasion, c^é» 
tait une jeune fille que son père consentait à lui donner avec 
deux cent mille livres de dot. Malheureusement, Onésime 
était amoureux d'une autre femme, et tous nos conseils res- 
tèrent impuissants contre son amour. H voulut épouser celle * 
qu'il aimait, quoiqu'elle n'eût rleni quoiqu'il ne possédât 
rien lui-même. 

» Notre père me fit jurer que je ne reverrais jamais mon 
frère, et il te chassa de chez lui. 

■ Je fis ce serment, que l'état auquel je me destinais aurait 
dft m'interdire de faire. 

» Bn effet, j'étudiais pour entrer dans les ordres, et un an 
après le mariage d'Oaésime, que nous apprîmes par les som- 
mations €[u'il fit à mon père, j'étais prêtre. 

» Mon père resta avec moi, vécut six ans encore, et re- 
tourna à Dieu sans avoir voulu pardonner à son fils, m^gré 
les efforts que je fis pour obtenir de lui ce pardon. Où est 
allé Onésime, ce qu'il était devenu, je ne le sus jamais ; et 



TROIS HOMMES FORTS 7 

I 

tout en conservant pour lui, dans le fond de mon cœur, î*ai- 
fection que je lui devais comme frère et le pardon que je 
lui devais comme chrétien, jem'enquis vainement de sa po- 
sition. 

» Cependant il ne se passait pas de jour que 'je ne priasse 
Dieu de m'éclairef sur son compte, et, en tous cas, de lui 
accorderlebonheurque je lui souhaitais. Je sais maintenant^ 
pourquoi il plaidait le silence, et je ne lui reproche plus 
qu'une chose, c'est d'avoir cru si longtemps que je pouvais 
Itd en vouloir encore et devoir tant tardé à fenvoyer è 
moi. 

» A ton tour, maintenant, mon cher Jean, de me dire ce 
qu'a fait mon frère depuis cette époque, et te qu'il fait au- 
jourd'hui. 

— Mon père m'a toujours caché la cause de votre sépara- 
tion, reprit Jean, sans doute dans la crainte que, malgré 
moi, le respect que je devais avoir pour ma mère n'en fût 
amoindri. 

» De temps en temps, cependant, je l'entendais parler d'un 
frère dont il avait des nouvelles je ne sais par qui. Il s'entre- 
tenait toujours de ce frère, noû-seulement avec amour, 
mais encore avec admiration et conune on doit parler d'un 
homme de bien et d'un saint homme. 

» Je me rappelle, car ces choses-là se gravent profondé- 
ment dans l'esprit des enfants, que, pendant mes premières 
années, nous eûmes des temps durs à passer, ma mère et 
i&oî. 

» Mon père était souvent en voyage, il était commis dans 
une maison de commerce, et il gagnait très-peu de chose, 
de sorte que nous vivions dans une gène presque perpé- 
tuelle ; mais ma mère, digne et noble femme, travaillait niiit 
et jour, et prenait de moi autant de soin qu'on eût pris d'un 
prince. Elle ne mangeait que du pain, mais je mangeais bien, 
moi, et j'étais bien mis. Elle et mon père m'adoraient. J'étais 
leur consolation, leur espérance et leur soutien moral ; sans 
moi, peut-être, eussent-i?^ succ«^]pèô sous le poids de leur 
mauvaise fortune. 



8 TROIS HOMMES FORTS 

— Mon pauvre frère! dit M. Raynal avec émotion. Continue, 
Jean, continue, car j'ai hâte de te voir arriver au moment où 
Dieu lui a tenu compte de tant d'épreuves. 

— Oui, mon oncle. 

' » Mon père se conduisit si bien, il inspira tant de con- 
fiance à la maison pour laquelle il voyageait, qu'au lieu de 
le traiter comme un simple employé, on l'intéressa dans 
l'entreprise, et qu'au bout de deux ou trois ans, il se trouva 
avoir mis de côté une somme assez ronde. Son patron lui 
conseilla alors d'aller s'établir en province, joignit, comme 
prêt, une dizaine de mille francs à ce conseil, et nous par- 
tîmes pour une petite ville où mon père prit un magasin, 
tout en continuant à être le correspondant de la maison à 
laquelle il devait tout. 

» Bref, le Ciel vint à notre-aide, le commerce prospéra, 
mon père commença une petite fortune, on me mit au col- 
lège, où je reçus une bonne instruction qui devait me per- 
mettre d'embrasser la carrière que je voudrais et dont je 
profitai le mieux que je pus ; mais j'eus la superstition de 
croire que je devais choisir l'état auquel mon père devait 
d'être ce qu'il était, et de me mettre au service de la maison 
qui l'avait protégé. 

» Je suis donc voyageur maintenant pour le compte de 
MM. Roussel et compagnie, et quand, il y a quinze jours, je 
me suis apprêté à partir^ mon père m'a pris à part, et m'a 
dit que la première chose que je devais faire après avoir reçu 
les commissions de la maison à laquelle j'étais adressé à 
Lyon, était de venir démander au village deLafou, près 
de Nîmes, le curé Raynal, de lui remettre la lettre qu'il me 
'donnait, et dont j'ignorais le contenu, de l'appeler hardi- 
rinent mon oncle, et de lui dire tout ce que je viens' de vous 
conter. 

— Tu le vois, mon enfant, Dieu n'abandonne jamais tout 
à fait ses créatures, et, tôt ou tard, le travail et la bonne con- 
duite trouvent leur récompense. Toinette, allez préparer la 
chambre durez-derchaussée, celle qui est au-dessous de la 
mienne, car Jean va sans doute passer quelques jours avec 



TROIS HOMMES FORTS 9 

nous, et c'est cette chambre qu'il occupera; puis, apportez- 
nous une bonne bouteille de vin avec-xies biscuits, 
Toinette quitta la salle à manger. 

— Je vous remercie, mon oncle, reprit Jean ; mais il faut 
que je me remette en route dès demain, dès cette nuit môme, 
car il faut que je sois de bonne heure à Nîmes, où j'ai des 
fonds à prendre avant de partir pour Montpellier. Je suis 
Tenu à pied de Nîmes jusqu'ici, et il faudra bien que je m'en 
retourne à pied. Or, il y à une bonne course. 

— Tu t'en iras à cheval. 

— Comment cela? 

— J'ai un petit cheval ici, un biquet sur lequel je fais mes 
excursions dans les environs. Seulement je te recommande 
de ne pas le maltraiter. Il est un peu habitué à prendre ses 
aises et à aller au pas, le pauvre animal; car, comme tu le 
penses, je ne suis plus un excellent cavalier. Ce n'est pas 
pour que tu ailles vite, c'est pour que tu ne te fatigues pas 
que je te le prête. 

— Mais une fois arrivé à Nîmes, que ferai-je du cheval? 

— Tu connais bien la rue des Arènes ? 

— Oui. 

— Eh bien, rue des Arènes il y a un boulanger nommé 
Simon. Tu lui remettras le cheval, il me le renverra demain 
ou après-demain. Il est habitué à cela. 

— Très-bien. 

— Tiens, fit le curé en se levant, et en étendant la main 
vers la fenêtre ouverte, tu traverseras la petite cour, et tu 
ouvriras cette porte que tu vois à gauche, c'est l'écurie de 
Coquet. On l'appelle Coquet, le cheval, mais je te préviens 
que c'est par pure galanterie qu'on le nomme ainsi, attendu 
qu'il n'a aucun droit à ce nom. Tu le selleras, tu le brideras, 
tu monteras dessus et tu partiras par celte autre porte qui 
donne sur la campagne. De cette façon, tu ne réveilleras per- 
sonne, car nous dormons ici, Toinette et moi, jusqu'à sept 
heures du matin. 

Et maintenant que nous en avons fini avec ces détails, 
embrasse-moi encore, ch«r enfant, car je suis on ne peut 

1. 



10 TROIS HOMMES FORTS 

plus heureux de te voir, et parlons de ton père, de ta mire 
«tdetoi. 

Jean embrassa de nouveau son oncle, et la conversation 
recommença sur la famille. 

Toinette reparut bientôt portant la bouteille et les biscuiib 
demandés. 

— Âh çà! tu ne restes que^quelques heures cette fois, dit 
H. Raynal, en s'asseyant et en faisant asseoir son neveu à 
côté de lui; mais j'espère bien le revoir sous peu et te gar- 
der plusieurs jours. Et ton père et ta mère, il faudra bien 
qu'ils viennent aussi, car il doit leur être plus facile de quit- 
ter leur magasin qu'à moi de quitter mes Hdèles. Que devienr 
diaitmon troupeau sans son berger? y 

— Vous devez être bien aimé ici, mœi onde ? 

— Ah ! que oui, que monsieur le curé est aimé, répondit 
Toinette, en servant deux verres. C'est qu'aussi il est bien 
bon. Croiriez-vous que, depuis huit jours, il court les envi- 
rons, quêtant pour les pauvres, et qu'il a rapporté douze 
cents francs en pièces toutes neuves, et qui sont là dans un 
sac! 

— Douze cents francs] dit Jean. Âh ! c'est étrange. 

*- Qu'y a-t-il d'étrange, mon enfant? demanda M. Raynal« 

— Promettez -moi de ne pas me gronder, mon oncle, et je 
TOUS ferai une confession. 

— Te gronder, toi, après la lettre que ton père m'a écrite, 
et la première fois que nous nous trouvons ensemble! 
Parle, parle, et sois tranquille, je ne te gronderai pas, d'au- 
tant plus que tu ne dois pas avoir commis une bien grosse 
faate. 

— Si, mon oncle, c'est une kute, mais c'est presque sans 
le vouloir que je l'ai commise, et c'est ce chiffre de douze 
cents francs qui me fait souvenir que je dois vous la 
confier.- 

— Qu'est-ce donc? 

— Figurez-vous, mon oncle, que, le jour de mon arrivée 
à Lyon, les commis de la maison où j'allais m'ont invité à 
4îner avec eux. Us ont bu à ma santé ; j'ai bu à la leur, et 



TROIS HOHM£S FORTS H 

comme, pour boire à la santé de chacun d'eux comme chacun 
d'eux avait bu à la mienne, il m^ faHu boire à moi tout seul 
autant de verres de vin qu'ils en avaient bu à eux tous, je 
lae suis trouvé un peu gai après le repas. 

— Ce n'est pas là un bien grand péché. 

— Aussi n'est-ce pas là qu'il est, mon oûcle. Après le dîner 
nous sommes sortis, et ces messieurs m'ont fait monter dans 
one maison de jeu. 

— Dans une maison de jeu! fit le curé en joignant les 
mains avec tristesse. 

— Oui, mon oncle, mais seulement pour me faire voir ce 
que c'était, et sans la moindre intention ni de jouer eux- 
mêmes, ni de me faire jouer. Le hasard fît qu'un monsieur 
craintif en cette matière, qui avait mis cinq francs sûr la 
louge, voulut les reprendre avant qu'on tirât les cartes; 
mais le croupier, je sais tous ces noms-là maintenant, fît 
Jean en souriant, lui répondit que de l'argent posé était de 
l'argent joué, et ne le laissa pas rentrer en possession de sa 
pièce. Ce pauvre homme en parut si désolé, qu'il me fît 
peine,^t que je lui dis, en lui donnant cinq francs : 

» — Monsieur, si vous le permettez, je prendrai votre 
place. 

» II y consentit. Ce que je faisais, je vous le jure, mon 
oncle, c'était plutôt pour que ce brave homme, qui n'avait 
peut-être que cette pièce de cinq francs, rentrât dans son 
argent que pour tenter fortune. 

— Et tu perdis? demanda le curé, qui croyait maintenant 
que là était la faute commise par son neveu. 

— Pas du tout, je gagnai; alors je laissai les dix francs, je 
gagnai encore. Je voulus pousser la chance jusqù^au bout, 
et je continuai. Savez-vous combien je gagnai mon oncle ? 

— Non 

— Devinez. 

, —Cinquante francs, peut-être? 

— Douze cents, mon oncle, douze cents! 

— Douze cents francs! est-il possible? fit M. Raynal 
étonné. 



IZ TROIS HOMMES FORTS 

— Mon courage m'abandonna à la vue de tant d'argent» 
j'eus peur de le reperdre, et je ramassai deux billets de ban- 
que de cinq cents francs et dix napoléons; je fis bien, carie 
coup suivant, ce fut la noire qui gagna. Voilà la faute que 
j'ai commise, mon oncle, et si vous le voulez bien, je la ré- 
parerai en vous donnant pour vos pauvres les douze cents 
francs que j 'ai gagnés. 

— Non, mon enfant, garde-les, mais tâche de les employer 
fructueusement, en te souvenant que le jeu est la plus dan- 
gereuse de toutes les passions, et qu'un joueur est le plus 
dangereux de tous les hommes. 

— Douze cents francs en dix minutes! s'écria Toinette, 
qui avait écouté ce récit de toutes ses oreilles et môme de 
tous ses yeux ; quand on pense qu'il y a des gens qui peuvent 
gagner douze cents francs en dix minutes, quand on ne 
donne que douze cents francs par an à monsieur le curé, qui 
est le plus saint homme de la terre, et quand il me faudrait 
huit ans à moi pour gagner cette somme ! 

— Tu entends, mon cher enfant, ce que dit Toinette, reprit 
M. Raynal, je n'ai pas besoin d'ajouter autre chose. 

Jean et son oncle qui, tout en causant, avaient uni de 
dîner, entamèrent une bouteille de vin fin, et en burent 
chacun un bon verre, accompagné de deux ou trois bis- 
cuits. 

Pendant ce temps, Toinette était allée préparer la chambre 
du rez-de-chaussée, que M. Raynal destinait à son neveu, et 
elle était revenue en disant : 

— Ah ! monsieur le curé, voilà une chambre qui peut se 
vanter d'avoir besoin de réparations. 

— Pourquoi ? 

' ; — Comment, pourquoi? Vous n'avez donc pas vu le pla- 
ond? 
j —Non. 

' — Il est dans un joli état l 
\ — Qua-t-il donc^ 

— Il a, qu'il est tout lézardé entre les poutres, qu'il est 
mince comme du papier, et que, si vous n'y prenez garde, U 



TROIS HOMMES FORTS 13 

s'écroulera un beau jour, et que vous tomberez vous et 
votre lit dans cette chambre, puisque la vôtre est juste au- 
dessus. 

— C'est bon, Toinette, nous ferons arranger cela, et quand 
Jean reviendra nous voir, il trouvera une chambre 0)agni- 
fique et digue de lui. 

Cela dit, Jean et son oncle passèrent dans le petit salon du 
presbytère, car c'était Theure où les deux ou trois amis de 
M. Raynal avaient coutume de le venir visiter. 

n^ arrivèrent bientôt, et il leur raconta le bonheur qu'il 
avait eu à retrouver son neveu, l'histoire de sa brouille avec 
son frère, toutes choses enfin qui n'étaient qu'à l'éloge du 
j^ne homme et de son père. 

Sur les dix heures, on se sépara pour aller reposer, et 
M. Raynal conduisit lui-même son neveu dans sa chambre, 
pour s'assurer qu'il avait tout ce qu'il lui fallait, et pour res- 
ter un peu plus de temps avec ce jeune homme, pour lequel 
il sentait déjà la plus vive affection. 

— Je suis écrasé de fatigue, dit Jean'à son oncle, comment 
ferai-je pour me réveiller à quatre heures du matin ? 

— D'abord, répondit M. Raynal, tu as dans ta chambre 
une horloge, un coucou, qui te réveillera à l'heure que tu 
auras marquée avant de te coucher. Ensuite, c'est demain 
jour de marché, et, sois tranquille, tu entendras assez de 
bruit dès trois heures du matin pour être sûr de ne pas dor- . 
mir à quatre. 

— Allons, bonsoir, mon oncle; n'oubliez pas [d'écrire à 
mon père ; il attend votre lettre avec impatience. 

— Je vais lui écrire avant de me coucher, et ma lettre par- 
tira demain. Bonsoir, cher enfant, bonsoir. 

L'oncle et le neveu s'embrassèrent encore une fois, et 
M. Raynal se retira, après avoir dit à Jean : 

— Souviens-toi que c'est rue des Arènes, chez M. Simon, 
boulanger, que tu dois remettre Coquet, en priant M. Simon 
de me le renvoyer à la première occasion. 

— Oui, mon oncle. 
Jean resta seul, et comme, ainsi qu'il venait de le dire à 



14 TROIS HOMMES FOHTS 

«m oncle, il était écrasé de fatigue, il se coucha bien vite, et 
s'endormit bientôt du plus profond sommeil, 

H. Rayaal ne i'àyait pas trompé. 

A trois heures du matin, Jean fut réveillé par les cris que 
poussaient les marchands et surtout les marchandes qui arri- 
vaient au marché, et il eût voulu se rendormir, qutt cela lui 
tùt été impossible. Il se leva dcmc, les yeux à demi ouvert^ 
la tête un peu lourde encore, et s'en alla seller et brider 
Coquet; puis, en faisant le moins de bruit possible, il fit 
flortir le cheval de la maison, monta dessus et prit le chemin 
qui menait à Nlmesi. 

Coquet avait une véritable allure de bidet de curé, si bien 
que Jean, après avoir assuré ses pieds dans les étriers, prit 
les rênes d£ais ses mains par acquit de conscience, et ferma 
tes yeux. 

Au bout de quelques instants, il dormait parfaitement, et 
rintelligente béte sur laquelle il était, comme si elle eût de- 
viné que son cavalier n'était plus en état de la conduire, 
évitait toutes les rencontres qui eussent pu réveiller Jean, 
et marchait d'un pas qui berçait agréablement le sommeil du 
voyageur. 

Cependant, une demi-heure à peu près avant d'arriver à 
Bimes, un charretier facétieux qui venait avec sa voiture 
au-devant de Coquet, trouva drôle, voyant que le cavalier 
dormait béatement, d'envoyer un coup de fouet au cheval, 
€[ui ne put retenir un mouvement de peur et qui fit un petit 
saut de côté. 

Jean perdit l'équilibre et se réveilla au moment où il allait 
entraioer Coquet dans un fossé. Il eut le temps de ressaisit 
les crins du bidet et de se remettre en selle, tandis que le 
charretier, enchanté de sa plaisanterie, continuait sa route 
en riant aux éclats. 

Jean fut content à la fois d'avoir dormi et d'être révdllê, 
et se frottant les paupières, il aspira avec joie l'air pur ei 
frais du matin, regarda à sa montre quelle heure il était, 
s'aperçut que Coquet avait profité de son sommeil pour 
dormir aussi, ce qui lui avait fait perdre un peu de teoif9t 



TROIS HOMMES FORTS , 15 

pertB qu^il voulut réparer eu mettant sa monture au petit 
trot. 

Coquet parut assez étonné qu'on lui fit prendre une allure 
qui était si peu dans ses habitudes; mais il fît contre fortuite 
bon cœur, et entra en trottant dans la ville historique. 

Jean n'eut pas besoin de le mener dans la rue des Arènes. 
Coquet savait son alTaire, comme on dit, et ce fut lui qui 
mena le jeune homme tout droit chez M. Simon. 

Le boulanger était sur sa porte et reconnaissait le cbeval, 
mais il ne reconnaissait pas le cavalier. 

— Monsieur, lui dit Jean, en s'approchant de lui, je suis 
le neveu de M. Raynal, qui m'a prêté Coquet pour venir à 
Rimes, et qui m'a dit que je pouvais ie laisser ici, ajoutant 
que vous seriez assez bon pour le lui renvoyer. 

— Ah ! vous êtes le neveu de M, Raynal? fit le boulanger. 

— Oui, monsieur. 

— Vous avez pour oncle un bien digne homme. 

— Je le sais, monsieur, et je suis heureux que tout le 
monde Taime et Testime comme je Testime et comme je 
l'aime. 

— En effet, reprit M. Simon, vous pouvez nous confier ho- 
quet, nous le renverrons demain à son maître par un de nos 
garçons qui a justement besoin à Lafou. 

Jean descendit de cheval, et M. Simon appela en se retour- 
nant vers le fond de sa boutique : 

— François! 

— Bourgeois! répondit un grand gaillard, maigre et vêtu 
du costume traditionnel des garçons boulangers. 

— Conduis-moi cette bôte-là à l'écurie. 

— Oui, bourgeois. 

François prit par la bride Tanimal que Jean caressait de 
la main comme pour le remercier de son service, et disparut 
avec lui dans une allée contiguë à ht maison. 

— Et M. Raynal va bien? demanda M. Simon. 

— n se porte à merveille. 

— Voulez-vous entrer prendre quelque chose et déjeuner 
avec nous, ajouta le boulanger avec la cordialité proven* 



16 TROIS HOMMES FORTS 

çale ; le neveu de M. Rayual, c'est pour nous comme M . Raynal 
lui-naême. 

— Vous êtes trop bon, monsieur, mais je dois partir à dix 
heures par la voiture de Beaucaire, et, auparavant, il]faut 
que j'aille faire une course, et que je passe prendre ma malle 
à rhôtel. Or, je n'ai qu'une demi-heure pour tout cela. Je ne 
vous en remercie pas moins, monsieur, ajouta Jean en ten- 
dant la main à M. Simon, et quand je repasserai à Nîmes, 
je vous demanderai la permission de venir vous remercier 
de nouveau, 

-^ Mais, ce jour-là, vous accepterez mon invitation? 

— Je vous le promets. 

— Bon voyage, monsieur. 

Jean prit congé de Si. Simon, et s'(jloigna. 
' Le boulanger resta sur sa porte à regarder passer les gens 
et à dire bonjour à ceux qu'il connaissait. 

Il y avait à peu près un quart d'heure que Jean l'avait 
quitté; quand M. Simon vit dans la rue deux gendarmes à 
cheval qui arrivaient à fond de train, et qui s'arrêtèrent de- 
vant la boutique. 

—Depuis combien de temps ôtes-vous sur votre porte? lui 
dit l'un d'eux. 

— Depuis une demi-heure environ, répondit M. Simon 
sans savoir pourquoi deux gendarmes avaient mis leur cheval 
au galop pour lui faire cette question. 

— Àvez-vous vu passer dans cette rue un jeune homn^e 
sur un petit cheval? 
~ De quelle couleur est le cheval? 

— Il est blanc. 

— Et savez-vous le nom da jeune homme? 
Le gendarme consulta un papier. 

— JèanRaynal, dit-il. 

— Jean Raynal? fit le boulanger. 11 y a dix minutes que 30 
causais avec lui. 

— Il est donc venu chez vous? 
-Oui. 

— Quoi faire? 



TïlOIS HOMMES FORTS H 

— Déposer son cheval , lequel cheval appartient à son 
oncle, le curé de Lafou. 

— Et vous l'avez ^issé partir? 

— Pourquoi Taurais-je retenu? 

— C'est vrai, vous ne saviez pas. ^ 
Pendant ce temps, la populace de Nîmes s'amassait au- 
tour des gendarmes qu'elle écoutait et regardait curieu- 
sement. 

— Ce M. Jean Raynal vous a-t-il dit où il allait? 

— Oui. Il va à son hôtel prendre sa malle, et il part à dix 
heures par la voiture de Beaucaire, 

— Vous en êtes sûr? 

— Parfaitement. 

— A dix heures, dites-vous ? _ 
.— A dix heures. 

' — U est dix heures moins un quart. 

— Allons, nous arriverons à temps, à moins qu*il ne se 
doute de quelque chose. Merci, monsieur. 

Et le gendarme toucha son cheval de Féperon. 

— Pardon, pardon, fit le boulanger, renseignements pour 
renseignements : que s'est-il donc passé? je m'intéresse à ce 
jeune homme, moi. 

— Oh ! nous n'avons pas le temps de vous raconter cela, 
fît le gendarme en s'éloignant. Du reste, vous le saurez 
bientôt; mais si vous portez intérêt à ce jeune homme, je 
vous plains, car il aune mauvaise affaire sur les bras. 

Et les deux gendarmes, ayant mis leurs chevaux au galop, 
disparurent dans la direction du bureau des diligences, lais- 
sant les commères se presser autour de M. Simon et lui de- 
mander des détails, puisque c'était lui qui avait eu l'honùeur 
d'être interrogé par les gendarmes. 

Pendant ce temps, Jean, qui était loin de soupçonner ce 
qui se passait, s'était rendu chez les correspondants de la 
maison dont il était le voyageur, avait reçu d'eux une traite 
qu'il avait immédiatement expédiée à son patron, et de là, 
courant à l'hôtel, il avait pris sa malle et s'était fait con- 
duire à" la hâte au bureau des diligences do Saaucairé. 



18 TROIS HOMMES FOAtS 

n trouva la diligence prête à partir et les deux gendarmes 
qui demandaient les passe-ports aux voyageurs. 

Jean tira son passe-port de sa poche et l'offrit aux gen- 
darmes pour en finir plus vite avec cette formalité. 

— r C'est bien vous cpii êtes Jean Reynal? demanda un de* 
deux soldats. 

— Oui, monsieur. 

— Neveu de M. Raynal, curé de Lafou? 

— C'est moi-môme. 

— Vous avez passé la nuit chez luit 

— Oui. 

— Et vous êtes parti de Lafou... 

— A quatre heures du matin. 

— C'est bien cela. Veuillez nous suivre, monsieur, 

— Vous suivre? où? 

— Chez le procureur du roi. 

— Mais, messieurs, il faut que je parte. Est-ce que mion 
passe-port n'est pas en règle? 

— Il ne 8*agit pas de votre passe-jKnl. 
— De quoi s'agit-il donc? 

— Nous avons un mandat d'amener» 

— Un mandat d'amener? 

— Oui. 

— Contre moi? 

— Contre vous. 

Jean regarda les gendarmes, les croyant fous. 

— C'est impossible, reprit-il. 

— Regardez. 

Et en môme temps, les gendarmes mettaient leur mandat 
sous les yeux de Jean. 

— Il y a erreur, messieurs, sans aucun doute. 

Et Jean regardait autour de lui, pour convaincre non-seu- 
lement les gendarmes, mais les personnes qui se trouvaient 
là, qu'il était victime d'une méprise. 

Or, les gendarmes étaient ébranlés, întîmidés même par la 
tranquilUté de Jean, et eux qui avaient vu bien des crimi- 
nels dans leur vie, et qui s'y connaif;saient, se refusaient ft 



TROIS HOMMES FORT? 19 

croire que ce jeune homme pût être coupable du crime 
odieux dont il était accusé. 

— Allons, messieurs, en diligence! fit le conducteur, pour 
disperser les rassemblanents qui s'étaient formés dans la 
cour. 

-- Allons, monsieur, suivez-nous, dirent les deux gen- 
darmes en faisant placer Jean entre eux deux. Ce n'est pas 
nous les juges, il faut que nous obéissions. Monsietir tepro- 
cmeof du roi demeure à deux pas d*icl, et s'il y a méprise 
im TOUS mettra en liberté de suite. 

C'est roccasion de faire cette remarque, que les gendar- 
mes font pregque toujours leur devoir avec une dignité, 
avec une politesse parfaite. Je ne crois pas qu'on ait jamais 
vu un gendame maltraiter un accusé, cet accusé refusât-il 
de le suivre, ou Teût-il même frappé. 

— Marchons alors, dit Jean avec confiance, car sur mon 
honneur je ne comprends rien à ce qui m'arrive. 

-^ Nous le croyons, fit celui des deux gendarmes qui avait 
interrogé le neveu du curé, car si vous étiez coupable, et 
que vous pussiez garder le sang-&oid que vous avez, voua 
seriez un bien grand scélérat 

L'autre gendarme approuva du regard la remarque phy- 
siologique de son camarade, et tous trois prirent la rue qui 
devait les conduire chez le procureur du roL 

U va sans dire que les gamins les suivaient, et que les 
habitants de cette rue, paisible d'ordinaire comme toutes 
les rues de Nîmes, étaient sur leurs portes, se demandant 
les uns aux autres ce qu'avait fait cet homime qu'cm em* 
menait. 

Le prisonnier arriva bientôt chez le procureur du roi. Une 
cravate blanche, une croix de la Légion d'honneur, un re- 
gard qui essaye d'être fin et une voix doctorale, tels sont les 
procureurs du roi de tous les pays. Celui de Nimes ne diffé- 
rait en rien de ses collègues. 

— Vos nom et prénoms? dit-il à Jean. 

— Jean Raynal, répondit oetui-cL 

— D'où venez-vous? 



20 TROIS HOMMES FORTS 

— De Paris d'abord, de Lyon ensuite, 

— Qu'alliez- vous faire à Lafbu ? 

— Porter à mon oncle une lettre de mon père. 

— Les deux frères étaient en dissentiment depuis plu^ 
sieurs années? 

.— Depuis vingt-deux ans. 

— Et vous veniez ? 

— Pour opérer un rapprochement entre eux. 

— C'est bien cela, fit le magistrat en parcourant un papier 
qui avait l'air d'une déposition; eh bien, monsieur, vous 
êtes accusé d'avoir assassiné votre oncle et la femme qui 
était à son service. 

— Moil s'écria Jean, en se mettant à rire. 

— Oh 1 ne riez pas, monsieur, car rien n'est plus sérieux ; 
vous êtes accusé ensuite d'avoir volé une somme de douze 
cents francs, fruit d'une quête qu'il avait recueillie pour les 
pauvres de son village. 

— Monsieur, ce que vous me dites là est impossible, fit 
Jean, matériellement impossible, et je n'ai pu m'empôcher 
d'en rire, parce que non-seulement je n'ai pas assassiné mon 
oncle et Toinette, mais encore parce que je sais qu'ils se por- 
tent à cette heure comme vous et moi. 

— Ainsi vous niez les faits? 

i- D'abord, je nie que j'en sois l'auteur; puis, je vous le 
répète, monsieur, je nie qu'ils se soient accomplis. Permet- 
tez-moi de vous faire une question, monsieur. 
, —Parlez. 

•— Quand dit-on que mon oncle et sa servante aient été 
assassinés? 

— Cette nuit. 

— Vous voyez bien qu'il y a erreur, monsieur, puisque 
cette nuit j'ai couché chez mon oncle. 

— Aussi, est-ce bien pour cela que l'accusation se porte 
sur vous. 

— Mais, monsieur, je vous jure que je suis innocent, et 
que mon oncle est en parfaite santé. Je couchais au-dessous 
de sa chambre ; s'il eût^té assassiné^ j'eusse entendu des 



V TROIS HOMMi:S FORTS 21 

cris OU un bruit quelconque; on n'assassine pas deux per- 
sonnes sans que cela fasse au moins une rumeur dans la 
maison. 

— Que voulez-YOUs que je vous dise, monsieur? vous 
êtes dénoncé comme Fauteur évident de ce crime. Répondez^ 
moi maintenant : voulez- vous me montrer les papiers que 
vous avez sur vous ? 

Jean tira son portefeuille et le remit au procureur du roi. 
Celui-ci le visita. 

— Voici deux billets de cinq cents francs, dit-il, et dix 
louis dans un morceau de papier. 

^ —Eh bien, monsieur? 

— Eh bien, monsieur, ne viens-je pas de vous dire que 
vous êtes accusé d'avoir volé douze cents ^francs à votre 
oncle? 

— Mais, monsieur, ces douze cents francs que voici, je les 
ai gagnés à Lyon. 

-Où? 

—Dans une maison de jeu, fit Jean en rougissant. 

— Ainsi, vous êtes joueur. En effet, dans une lettre que 
votre oncle a écrite à votre père avant de se coucher, et qui 
est entre nos mains, il parle de ce défaut. Voici même ce 
qu'il dit; continua le procureur du roi en prenant un papier 
au dossier qu'il avait devant lui : 

« Jean a joué, donne-lui des conseils et fais-lui de la mo- 
» raie à ce sujet. Le jeu est une passion qui peut mener à 
» tous les crimes. » 

« Votre oncle ne se trompait pas, monsieur. 

— Ainsi vous croyez que je suis Tauteur de ce meurtre 
épouvantable, monsieur ? 

— 11 ne m'est pas permis d^àvoir une opinion là-dessus; 
mais je dis que, malheureusement, les charges les plus graves 
pèsent €ur vous. Cette brouille de vingt-deux ans entre les 
deux frères, votre visite inattendue, cet assassinat, qui n'a 
pu être commis que par une personne qui était dans la mai- 
son, puisqu'il n'y a eu aucune effraction extérieure; cette 
«omme de douze cents francs volée, et une somme égale 



22 TROIS HOMMES FORTS 

trouvée sur vous, mise à part de votre autre argent, votre 
départ projeté de Nîmes par la première diligence qui parti- 
rait, départ qui ressemble à une fuite, tout cela est effrayât 
de gravité. . . 

— Mais il est effrayant aussi, monsieur, fit Jean en se lais- 
sant tomber anéanti sur une chaise, que tant de charges 
puissent accabler un innocent, car, sur ma mère, je suis 
innocent de ce crime. 

Et, en disant cela, le jeune homme portait les deux mains 
à ses yeux. Cette fois il ne riait plus et ne pouvait même re- 
tenir ses larmes. 

— Voici qui est plus étrange encore, dit le procureur du 
roi en se penchant en avant jjt en regardant avec une atten- 
tion toute particulière un des bras de Jean. Veuillez vous 
approcher de rûoi, monsieur. 

Jean s'approcha sans comprendre ce que lui voulait le pro- 
cureur du roi. 

— Donnez-moi votre bras droit. 
Jean obéit. 

— Il y a du sang sur votre manche, fit le magistrat. 

— Du sang ! 

— Regardez. 

En effet, de larges gouttes de sang teintaient dé rouge la 
manche de la redingote de Jean, et, quoique séchées à cette 
heure, il était facile de voir qu'elles étaient récentes. 

— Trouverez- vous une objection à cela? continua le pro- 
cureur, convaincu, par cette dernière preuve, qu'il avait 
sous les yeux le véritable assassin du curé, assassin d'autant 
plus coupable, qu'il savait nier avec le ton le plus parfait 
que puisse prendre Tinnecence. . 

— Du sang! murmurait Jean. Êtes-vous bien sûr que vous 
voyez du san^; sur cette manche ? moi, monsieur, je ne vois 
plus rien; mes yeux se troublent, mon cerveau éclale. Du 
sang! mon Pieul du sang ! qui a mis ce sang là f Mais Je suis 
victime d'une horrible fatalité i 

— C'est bien, monsieur, répliqua le procureur du roi en 
se rasseyant, et d'une voix où ne perçait plus la moindre 



TROIS nOM5ÎES FORTS 23 

gympathie, c'est bien, je dresse mon procès-verbal, et noua 
allons passer à la confrontation. 
'— À la confrontation ! répéta macbinalement Jean. 

— Oui, vous allez être confronté avec les deux cadavres. 
^ Mon oncle et Toinette sont donc bien réellement morts? 
-* Hé I monsieur^ vous le savez bien. 

— Ainsi, je ne rêve pas, fit Jean en regardant autour de \m ; 
tinsi, je suis accusé d'av(^ tué deux personnes, moi, moi, 
Jean Raynal, qui me disposais tout-à-rheure à partir en chan- 
tant, moi qui dormais il y a deux heures, et j'ai du sang sur 
mon habit, et tout cela est bien vrai ! Ah ! c*est à en devenir 
fou, c'est à en mourir d'étonuement ! 

— C'est bon, monsieur, reprit le procureur du roi, de plus 
en plus convaincu de la culpabilité de Jean, c'est bon. C'est 
maintenant une affaire entre la justice et vous. 

— Et pourquoi cette confrontation avec l«s cadavres? de* 
manda Jean. 

— Parce que la justice espère que le criminel, ne pouvant 
supporter la vue des victimes, avouera la vérité. 

— Biais il me sera permis de Fembrasser, ce cadavre, 
n'est-ce pas, monsieur ? 

— De l'embrasser ! 

— ^on pauvre oncle, (pi m'aimait déjà tant, qui avait été 
si bon pour moi, monsieur, qui voulait me garder auprès de 
lui, et qu'on a lâchement assassiné, lui et cette pauvre 
femme, pour voler une somme de douze cents francs ! Pour- 
quoi ne m'a-t-on pas assassiné, moi ? je ne souffrirais pas 
tant aujourd'hui. Que va dire mon père, que va devenir ma 
mère, monsieur, quand ils vont apprendre la mort de leur 
frère et l'arrestation de leur fils ? . 

£t le jeune homme fondait en larmes, et il était si con- 
vaincu que tout le monde devait croire à son innocence, et 
Ipi'il trouverait de la sympathie chez le premier venu, que, 
pris du besoin d'épancher sa douleur dans le sein de quel- 
qu'un, il posa sa tête sur l'épaule du procureur du roi, qui 
8'était levé. 

Celui-ci le repoussa doucement 



24 TROIS IILMMES PORTS 

Malgré l'habitude qu'il avait de ces sortes de scènes, il ne 
pouvait se défendre d'une certaine émotion. 

— Ce garçon-là n'est pas coupable, dit tout bas un des 
gendarmes à son camarade, car ils étaient entrés avec le pri- 
sonnier dans le cabinet du magistrat, et se tenaient, les bras 
croisés, devant la porte. Si c'était moi le procureur du roi, 
je prendrais sous mon bonnet de le mettre en liberté. 

— Ho ! fit l'autre avec une intonation qui signifiait : Tu 
ferais là une chose bien grave. 

— Partons, messieurs, fit le procureur du roi. Gendarmes, 
faites avancer une voiture, et dissipez les groupes que nous 
trouverions dans la rue en descendant. 

— Merci, monsieur, fit Jean. 

Jean et le procureur du roi montèrent dans une voiture, 
où le juge d'instruction et le commissaire de police, qu'on 
avait fait mander, montèrent avec eux. 

On se rendit à Lafou, où il n'était question que du crime 
-qui avait été commis la nuit précédente. 

La route avait été silencieuse. 

Ce qui arrivait à Jean était si étrange, si peu prévu, que le 
jeune homme avait fini par oublier où il allait, et que, par 
moments, ressoudant sans interruption le passé et le pré- 
sent, ce qu'il avait fait jusqu'au matin et ce qu'il comptait 
faire ce jour-là, il se croyait sur la route de Beatfcaire, et ne 
se rappelait pas qu'il était accusé d'un meurtre, et qu'il 
voyageait escorté de deux gendarmes et de trois magis- 
trats 

Aussi eut-il réellement besoin d'un moment de réflexion 
pour se rendre compte de l'agitation au milieu de laquelle il 
revoyait le village qu'il avait trouvé si cahne la veille. 

— Le voilai le voilà! dit une voix sortant des groupes qui 
s'étaient formés autour de la maison du curé, dont le garde- 
champélre et deux gendarmes, qu'on avait fait venir de 
Ntmes, défendaient la porte. 

lean regarda par la portière, et reconnut dans celui qui 
venait de dire : Le voilà ! l'homme auquel la veille il avait 
demandé l'adresse de son oncle. 



.TROIS HOMMES FORTS 23 

L'ambition de cet homme, en ce moment, était d'être ap- 
pelé comme témoin dans cette affaire,, 

n y a des gens qui croient donner deFimportance à leur per- 
sonne quand ils peuvent jouer un rôle, si obscur qull soit, 
dans un drame comme celui que nous écrivons aujourd'hui. 
Ce qu'ils veulent- c'est parler en public, c'est fixer un mo- 
ment l'attention, c'est être un objet de curiosité pendant 
quelques jours, pour les commères de leur village ou les por- 
tiers de leur rue. Ce qu'ils diront, ils ne le savent guère ; ce 
, qu'ils ont dit, ils ne le savent plus. Mais leur but est atteint, 
et ils ne savent pas surtout, les malheureux, que leur dépo- 
sition pèse d'un poids énorme, si petite qu'elle paraisse être, 
dans la balance de la justice, et que, par cette pauvre vanit(5 
dont ils se parent, ils ont quelquefois aggravé la position 
d'un coupable, ou, ce qui pis est, aidé à la condamnation 
d'un innocent. 

Le procureur du roi, le juge d'instruction, le commissaire 
de police et Jean Reynal entrèrent dans la maison du curé. 

Que de gens eussent voulu les y suivre ! 

— Reconnaissez-vous les lieux ? demanda le juge d'instruc- 
tion à l'accusé. 

— Oui, monsieur, répondit Jean avec calme, car, plus il 
réfléchissait, plus il lui semblait impossible que son inno- 
cence n'éclatât point aux yeux môme des plus aveugles et 
des plus méchants, ces aveugles volontaires. 

— Écrivez tout ce que vous entendez, continua le juge 
d'instruction, en s'adressant au commissaire de police ; puis, 
se tournant vers le jeune homme, il ajouta : ^Veuillez nous 
raconter ce qui s'est passé depuis le moment de votre arrivée 
dans cette maison jusqu'au moment où vous l'avez quittée. 

Jean raconta tout ce que nous savons déjà, et le commis- 
saire de police dressa acte de ce récit, sans en modifier un 
terme et sans en changer un mot. 

— Montons maintenant, dit le juge d'instruction en étu- 
diant l'accusé, afin de surprendre quelque chose sur son vi- 
sage à ce mot qui lui annonçait qu'il allait se trouver face à 
face avec ses victimes. 

2 



26 TRCrlS HOMMES FORTS 

Mais le visage de Jean prit^ non pas une expression de 
crainte, comme s'y attendait le magistrat, mais une exprès-* 
8ion de pitié et d'attendrissement. 

>- Mon pauvre oncle! murmura Jean d'une voix mouillée 
de larmes, et il suivit le procureur du roi qui avait passé te 
premier. 

Accompagnés d'un médecin qu'on avait fait demander, le 
procureur du roi, le juge d'instruction, le commissaire de 
police et Jean entrèrent dans la chambre du curé, où un hi- 
deux spectacle les attendait. 

M. Raynal, en chemise, gisait à terre dans une mare de 
sang ; il avait la tête et la poitrine littéralement labourées de 
coups de couteau. Était-il sorti de son lit après avoir été 
frappé? Était-ce pendant la lutte qu'il avait roulé à terre? 
Nul, excepté Fauteur du crime^ n'eût pu le dire, et l'auteur 
du crime n'était certainement pas là. 

— La mort a dû être instantanée, dit le médecin, après 
avoir examiné le cadavre : cette blessure, celle-là, ajouts^- 
t-il en montrant une plaie à la hauteur du cœur, a dû être 
faite la première, et elle était mortelle; les autres coups 
étaient inutiles, et le meurtrier ne les a portés que pour plus 
de sûreté ou par un excès de barbarie. 

' Jean versait de grosses larmes en regardant le corps ensan- 
glanté qu'il avait pressé la veille dans ses bras. 

— Et c'est moi qu'on accuse, disait-il, et s'agenouillant de- 
vant le cadavre de son oncle, il déposa pieusement un baiser 
sur le front du mort. 

— - Reconnaissez- vous M. Raynal? demanda le juge d'ins- 
truction. 

— Oui, monsieur. 

— Avouez-vous avoir commis le crime? 

— Écrivez, monsieur, fit Jean en se tournant vers'le com- 
missaire de police, que, la main étendue sur le cadavre de 
mon oncle, avec lequel je suis confronté, j'ai juré que j'étais 
innocent. 

— Écrivez ce que vient de dire l'accusé, dit le procurent 
du roi eu commissaire de police. 



TROTS HOMMES FORTS 27 

Quand le commissaire eut fini d'écrire : 

— Voyons à présent le cadavre de la servante Toinette, dit 
le juge dlnstruction. 

On passa dans la chambre delà vieille femme qui ne por- 
tait la trace d'aucune bjessure, et qjii était encore couchée 
dans son lit. 

— Cette femme a été étranglée, dit le médecin après Tavoir 
attentivement examinée, et celui qui l'a tuée devait étrô 
doué d'une grande vigueur, car il ne Ta étranglée que d'un© 
main. 

— Croyez-vous que monsieur ait pu être assez fort pour 
tuer ainsi cette femme? demanda le procureur du roi eo 
montrant Jean. 

Le médecin regarda le jeune homme. 

— Montrez-moi votre main, lui dit-il. 
Le jeime homme obéit. 

— Serrez le cou de cette femme avec votre main droite. 
Jean prit la moitié du cou de Toinette dans sa main ea 

détournant la tête. 

-^ C'est à peu près la même main, fit le docteur, et 
comme, dans un pareil moment, les forces doublent, moi^ 
sieur eût pu étrangler ainsi la servante de M. Reynal. Cepen- 
dant, je me permettrai de dire que si, comme médecin, je puis 
le croire, comme physionomiste et comme homme j'en doute. 

'— Merci de ces bonnes paroles, monsieur, dit Jean avee 
reconnaissance, et puissé-je trouver pour cette affaire lu 
môme impartialité que j'ai rencontrée jusqu'à présent! 

En parlant ainsi, Jean se tournait vers les trois magistrats. 

—•Conduisez-nous maintenant à la chambre où vous avez 
couché cette nuit, lui dit le juge d'instruction, et faîtes vemt 
les témoins qui ont signalé M. Jean Reynal comme le meur- 
trier probable de son oncle. 

— Quels sont ces témoins? demanda Jean. 

— Ce sont les trois personnes qui ont passé la soirée d'hier 
avec vous et votre oncle, à qui M. Raynal a raconté ce qui 
avait amené autrefois une brouille entre votre père et lui, et 
auxquelles, enfin, il a fait part du .but de votre visite; puis 



28 TROIS HOMMES FORTS 

un jeune homme qui, étant "venu faire visite ce matin à votre 
oncle, et ayant trouvé ia porte fermée et la maison silen- 
cieuse malgré les coups qu'il frappait, a fait enfoncer la porte 
et est venu dénoncer ce qu*il a trouvé dans l'intérieur delà 
maison. 

— Et ces témoins entendus, que fera-t-on de moi, mon- 
sieur? demanda Jean. 

— On vous incarcérera préventivement dans la prison de 
Nîmes. 

— Et combien de temps y resterai-je avant d'être jugé? 

— Un mois, deux mois au plus. 

— Deux mois en prison! Oh! je ne vivrai jamais^ tout ce 
temps-là, dit Jean en sanglotant. Mais du moins, monsieur, 
me sera-t-il permis d'écrire à mon père et à ma mère celte 
affreuse nouvelle, car, s'ils rapprennent par leé journaux, 
ils mourront de saisissement? 

— Vous pouvez leur écrire tout de suite, monsieur, pen- 
dant que nous allons visiter la maison et chercher quelques 
indices qui puissent nous mettre sur les traces du véritable 
coupable. 

On donna du papier, une plume et de l'encre à Jean; et 
s'asseyant entre les deux gendarmes, qui avaient ordre de ne 
pas quitter ses côtés, il écrivit à ses parents l'horrible mal- 
heur qui le frappait. 

•Deux mois après les événements que nous venons de ra- 
conter, une foule immense se pressait à la porte de la cour 
d'assises de Nîmes. C'était le jour où devaient s'ouvrir les 
débats relatifs à l'assassinat du curé de Lafou. 

Depuis le moment où Jean avait été arrêté, plus on avait 
fait de recherches pour que la vérité se fit connaître, plu» 
les charges qui pesaient sur ce malheureux jeune homme 
étaient devenues graves, à ce point que le jour où les débats 
commencèrent, tout le monde était convaincu de sa culpa- 
bilité, et attendait impatiemment sa condamnation : car 
le curé de Lafou était connu et adoré de tous à vingt lieues 
& la ronde. 

Cependant Jean n'avait rien négligé pour sa défense. JX 



TROIS HOMMES FORTS . 29 

avait fait venir ses patrons, ses amis, tous ceux qui pou- 
vaient donner sur sa moralité un renseignement utile, soit 
par les rapports qu'ils avaient eus avec lui, soit môme nar ce 
qu'ils avaient entendu dire du commis. 

Quant au père et à la mère de Jean, ils n'avaient, pendant 
ces deux mois, quitté leur fils que quand on les fdsait sortir 
de prison. 

On plaignait les parents; mais Topinion publique, nous le 
répétons, était unanime à condamner Taccusé. Jean n'était 
pas reconnaissable. 

La fatalité avait pesé sur lui de tout son poids ; il était pâle 
et maigre comme un mourant; ses yeux étaient hagards; il 
semblait ne plus vivre que par la douleur. 

Cinq personnes seulement étaient convaincues de son in- 
nocence : c'était son père et sa mère, qui savaient leur fila 
incapable, non-seulement d'un meurtre, mais môme d'une 
mauvaise pensée ; c'était son patron, qui avait reçu de lui 
une traite à la date du jour où il avait été arrêté ; c'étaient 
enfin les deux gendarmes qui l'avaient conduit chez le pro- 
cureur du roi. 

Ce procès était depuis deux mois le sujet de tous les entre- 
tiens, et il ne s'était guère passé une semaine sans que le 
Journal de Nîmes ne donnât quelques nouveaux détails sur 
l'accusé. Il n'y avait donc rien d'étonnant que le jour où 
devaient commencer les débats, les portes du tribunal fus • 
sent, dès le matin, envahies par une foule curieuse, au milieu 
de laquelle, comme toujours, les femmes se faisaient remar- 
quer par leur nombre et leur ardente curiosité. 

Enfin la séance s'ouvrit à midi. 

L'huissier annonça : 

— La Cour ! 

Les jurés prirent place, le président s'assit en agitant sa 
sonnette pour imposer le silence, et, le silence fait, il dit 2 

— Qu'on introduise l'accusé. 

Jean parut alors entre deux gendarmes. Il était dans l'état 
que nous avons dit tout à l'heure, c'est-à-dire méconnais- 
sable. 

2. 



30 TBOIS HOMMES PORTS 

Combien deux mois avaient diangê le gai voyageur que 
nous avons vu au commencement dé cette histoire, suivant 
le chemin qui mène de Nîmes à Lafou! Mais aussi que de 
choses, que d*anxiétés, que de terreurs, que de pressenti- 
ments pendant ces deux mois ! 

Le père et la mère de Taccusé, aussi pùles tous les deux 
que leur fils, étaient assis à côté de son défenseur. 

Le président donna à l'huissier Tordre de lire l'acte d'accu- 
sation, dont les détails que nous conniâssons firent frisson- 
ner Tauditoire. 

Jean était comme hébôtô. 

A peine si les interrogatoires étemels, si les questions de 
l'avocat chargé de le défendre, si le chagrin de ses parents, 
si le spectacle de sa propre douleur lui avaient laissé assez 
de raison pour répondre d'une façon lucide aux demandes 
qui allaient lui être adressées. Il regardait avec un profond 
sentiment de pitié tous ces êtres qui se réunissaient pour le 
voir souiTrir, et dont pas un peut-être ne le plaignait. 

De toutes les tortures que l'enfer a inventées, croyez-vous 
qu'il y en ait une plus grande que celle de savoir qu'en ex- 
piation d'un crime dont on est innocent, on va être indubi- 
tablement condamné, peut-être à mort, au moins au bagne, 
et quelques accents que l'on emploie pour convaincre ses ju- 
ges et l'auditoire, on ne convaincra personne de rien, si ce 
n'est de sa hardiesse et de son impudence? 

Dante a oublié ce supplice-là. 

— Vos nom et prénoms, demanda le président à Jean, 
quand l'huissier eut fini la lecture de l'acte d'accusation. 

— Jean Reynal, répondit le jeune homme d'une voix pres- 
que éteinte, mais empreinte d'une étonnante douceur. 

— Votre profession?* 

— Commis voyageur. 

— Où êtes- vous né? 
—A Paris. 

— Quel âge avea-vous? 

^> Vingt et un ans et trois mois. 

On murmure d'indignation courut dans l'auditoire, mur- 



TROIS HOMMES FORTS Sî. 

mure qui pouvait se traduire par ces mots : Si jeune et 
déjà si criminel ! 

— Vous êtes accusé, reprit le président, d'avoir, dans la 
nuit du 15' au 16 avril dernier, assassiné le âeur Valcntin 
Baynal, curé du village de Laîou, et la demoiselle Toinette, 
sa servante. 

rr ^e sais que je suis accusé de cela, mionsieur. 

— Vous continuez à nier le crifcie? 

— Oui, monsieur le présidait. 

— C'est bien. Racontez-nous les faits'qui sont à votre con- 
naissance, puis nous passerons à rauditioa des témoins. 

Jean raconta, pour la dixième fois peut-être, son arrivée 
dbez son oncle, sa conversation avec lui, son sommeil pro- 
fond de la nuit, son départ du matin, sa vi^te à M. Simon, 
et enfin son arrestation au moment de quitter Nimes. 

La déposition des témoins commença. Que de preuves la 
justice des hommes peut avoir pour condamner un innocent, 
avec la conviction qu'elle sévit contre un grand coupable! 

Le premier témoin que Ton entendit fut ce paysan auquel 
Jean avait demandé où se trouvait la maison du curé. 

— Àvez-vous remarqué quelque agitation alors, eoit dans 
l'allure, soit dans la voix de l'accusé? demanda le président 
à cet homme. 

— Non, monsieur le président; l'accusé avait chaud, voilà 
tout. (On rit.) 

Toutes les fois que des gens sont réunis pour entendre ju- 
ger et condamner un hcHume, ils ne laissent jamais passer 
une occasion de rire. 

*- C'est bien ! allez vous asseoir, dit le président au té- 
moin, enchanté d'avoir été le premier appelé, parce que, 
de cette façon, il pouvait, d'une bonne place, assister à tous 
les débats et n'en point perdre ua mot. 

Le second témoin fut un des trois amis du curé qui 
étaient venus passer avec M. Raynal la soirée qui précéda le 
crime. 

Celui-là était un homme de soixante ans, d'une intégrité 
«t d'Dflie vertu proverbiales dans tout le département. 



32 TROIS HOMMES FORTS 

Après l'avoir questionné sur ses nom, qualité et pro^fessîoi 
le président lui dit : 

— Quel langage M. Raynal lint-il vis-à-vis de son nev€ 
pendant cette soirée ? 

— Un langage tout à fait paternel. Il paraissait avoir poi 
l'accusé la plus grande affection. 

* — Quelle était, pendant ce temps, la contenance de e 
neveu? ' 

— Celle d'un jeune homme reconnaissant de l'intéw^ 
qu'on lui porte. 

— Fut-il question de la dissension qui avait existé entre 
les deux frères? 

— Oui, monsieur le président. 

— Qu'en disait M. Raynal? ^ 
— 11 la regrettait. 

— • Avant cette circonstance, M. Reynalà vous avait-il quel- 
quefois parlé de son frère? 

— Oui, monsieur, M. Raynal était un de mes bons amis, et 
lime confiait toutes ses pensées. 

— En quels termes vous parlait-irde M. Onésîme Reynal? 

— Je dois à la vérité de dire qu'A me Ta représenté quel- 
quefois conune un homme d'un caractère violent. Mais son 
opinion s'était bien modifiée par la suite, et il m'a souvent 
exprimé le désir de revoir ce frère et de le presser dans ses 
bras. 

Les deux témoins suivants firent la même déposition, en 
ajoutant que le curé leur avait dit avoir touché une somme 
de douze cents francs dans la journée. 

— Cette somme était en pièces de cent sous, objecta le dé- 
fenseur de Raynal, et les douze cents francs trouvés sur l'ac- 
cusé étaient en deux billets et en dix louis. 

— Monsieur le curé ne nous a pas dit, répondirent les té- 
moins, en quelle monnaie étaient les douze cents francs qu'il 
avait reçus. 11 nous a dit les avoir, voilà tout. 

— D'ailleurs, fît l'avocat général, l'accusé les eût-il pris 
en argent, eût pu, chez un changeur, les transformer ^ Or 
et en billets^ 



TROIS HOMMES FORTS 3Î 

— Âuôsi, répliqua le défenseur, est-ce pour cela que nous 
Tondrions pouvoir prouver que les douze cents francs de 
H. Raynal étaient en pièces de cinq francs, parce que nous 
défierions Taccusation de retrouver le changeur. 

Aucun témoin ne put éclairer la justice sur ce fait. 

Le jeune homme qui avait le premier annoncé le crime fut 
entendu. Il ne savait rien, sinon qu'étant venu la veille au 
soir pourvoir M, Raynal, et ayant appris de Toinette qu'il 
était en famille, il n'avait pas voulu le déranger, et, couchant 
à Lafou, avait remis sa visite au lendemain. 

C'est alors, qu'inquiété par le silence de la maison à la- 
quelle il frappait, il avait pris sur lui de faire enfoncer la 
porte. 

Les témoins à décharge furent entendus. Tous ils venaient 
constater la bonne conduite de Jean jusqu'au jour où Taccu- 
sation s'empara du jeune homme; mais nul ne put donner de 
détails sur lui, à partir de ce jour. 

Le croupier de la maison de jeu comparut à son tour. 

— Reconnaissez-vous, monsieur? lui demanda le président 
en lui montrant l'accusé. 

— Non, monsieur le président. 

— Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu dans la maisok 
dont vous faites partie ? 

— Il y vient tant de monde qu'il nous serait dilïïcile de 
nous rappeler tous les visages. 

— Cependant l'accusé affirme avoir gagné douze cents 
francs, le 8 avril ; vous souvenez-vous de cela? C'est vous 
qui les lui auriez payés, dit-il. 

— C'est moi qui paye tout le monde, c*ést moi qui fais les 
jeux. Des centaines de mille francs me passent chaque jour 
par les maios. Il me serait donc impossible de me souvenir 
si j'ai compté à quelqu'un douze cents francs, qui sont une 
somme bien peu importante. 

— Allons ! Dieu le veut, murmura Jean. 
Il en fut ainsi de tous les témoins. 

Tous les habitants de Lafou, voisins de la maison où de- 
meurait le curé, avaient été cités. Parmi eux, il y en avait 



34 TROIS HOMMES FORTS 

qui s'étaient couchés tard, d'autres qui s'étaient levés avant 
le jour; il y en avait même qui n'avaient pas dormi. Eh bien, 
aucun d'eux ne put dire qu'il avait vu entrer chez M. Reynai, 
soit le jour, soit la nuit, une autre personne que son neveti. 

 chaque instant, les preuves morales s'amoncelaient 
contre Jean. 11 était anéanti. Sa pensée lui échappait. 

Par moments, il croyait être là pour le compte d'un autre, 
et, d'un autre côté, Û était lui-môme si épouvanté de ce 
concours de circonstances aggravantes, qu'il en arrivait à se 
demander réellement s'il n'avait pas tué son oncle. 

L'avocat général, tous les témoins entendus, se leva et 
Boutint l'accusation en ces termes : 

— Messieurs les jurés, il y a des crimes pour lesquels 
votre justice n'a même pas besoin de discuter avec votre 
conscience, et que vous pouvez condamner hardiment ai 
^ous voulez venger la société compromise. Le crime que 
^ous avez à juger aujourd'hui est un de ces crimes-là. lia 
ité commis dans des circonstances qui ne laissent aucun 
doute sur son véritable auteur. L'assassin, c'est l'homme 
que vous avez sous les .yeux; c'est celui qui, depuis deux 
mois, a vu s'amonceler autour de lui les preuves les plus 
accablantes, sans pouvoir détruire môme la plus petite. 
Peut-il rester le moindre doute dans votre âme ? Rappelez- 
vous les faits, et le doute n'existera plus, et la lumière se 
fera. Heureusement, on peut appliquer à la justice le mot 
de l'Évangile : Dms dixit : Fiat lux; Uhix facta est. 

L'avocat général passa son mouchoir sur ses lèvres pour 
laisser à ses auditeurs le temps de faire courir dans la salle 
on murmure d'admiration; puis, content de l'effet produit» 
il continua : 

— Ressoudons les uns aux autres les chaînons de l'accu- 
sation, et nous verrons si la véritjé n'est pas patente. Un seul 
homme est entré chez M. Yalentin Baynal, dans la journée 
du 15, un seul homme en est sorti au milieu de la nuit du 15 
au 16 ; cet homme, c'est Jean Raynal. Pendant le temps que 
l'accusé est resté chez son oncle, un crime a été commis; 
quand je dis un crime, c'est deux crimes que je devrais dire,, 



TROIS HOMMES FORTS 35 

{puisque c'est de deux victimes qu'il nous faut aujourd'Rui 
venger la mort. Sur qui doivent porter les soupçons? Natu- 
rellement sur le seul liomme que Ton ait vu entrer ce jour-là 
chez le vénérable curé de Lafou. Et quelles preuves Taccu- 
sation trouve-t-elle contre cet liomme? Ici je suis presque 
pris de pitié devant l'aveuglement môme de celui qu'on ac- 
eose, et qui continue à nier son crime, au lieu de tenter 
d'apaiser la justice par la franchise de ses aveux. Cet homme 
nie; il nie! et Ton retrouve dans sa poche une somme de 
douze cents francs, quand une somme de douze cents francs 
a été dérobée à la victime! Il nie! et ses vêtements portent 
les traces du noble sang qu'il a répandu! Il nie I et, dans une 
lettre écrite par son oncle, deux heures ayant de tomber 
BOUS les coups de ce parricide, nous trouvons que ce jeune 
homme, qu-il a reçu comme son fds, a la fatale passion du 
jeu, et le pieux vieillard, comme si Dieu, au service duquel 
il a vécu, lui envoyait un pressentiment, ajoute que cette 
passion mène à tous les crimes. 11 ne. savait pas, le saint 
homme, que la première victime de cette passion, ce serait 
lui. Il niel et nous connaissons tous la cause de sa visite à 
son oncle; et après vingt-deux ans de séparation, cette vi- 
site, qui a pour résultat un assassinat, n'est-elle pas une 
preuve de plus de la culpabilité de Jean? preuve si grave, 
qu'à mon avis, ajouta l'avocat général en regardant le père 
et la mère du jeune homme, l'accusation eût dû amener trois 
accusés sur le banc où je n'en vois qu'un. 

Onésime Raynal et sa femme étaient tellement absorbés 
par leur douleur, que, la tôte baissée et se tenant par la 
main, ils n'entendirent point ce que disait l'avocat général, 
dont les paroles n'arrivèrent à leurs oreilles que comme un 
bourdonnement de plus. 

— En effet, reprit le magistrat en relevant la manche de 
sa robe, pour donner plus de Ubertô à son geste, rappelea 
vos souvenirs; souvenez-vous de la déposition unanime des 
trois premiers témoins que nous avons entendus : le curé de 
Iiafau, en maintes circonstances, avait parlé du caractère 
violent de son frère. Que vient donc faire tout à coup ce 



36 TROIS HOMMES FORTS 

neveu après vingt-deux ans de séparation? Qu*est-il? sinon 
renvoyé de la haine! Qu'est-ce? sinon Tinstrument de la 
vengeance l . 

» Oui, messieurs, raccusé-est coupable; oui, vous pouvez 
condamner sans doute et sans remords La société a remis 
entre vos mains le plus sacré de ses droits; usez-en sans fai* 
blesse. Que votre mission vous grandisse et vous mette au- 
dessus des impressions vulgaires. Ici, vous n'êtes pas des 
hommes, vous êtes des consciences, et n'oubliez pas que 
Dieu hii-môme a dit : « Celui qui frappera par l'épée périra 
parTépée. » 

L'avocat général se rassit, en se dandinant de droite à 
gauche, au milieu de l'admiration et de Tapprobalion géné- 
rales. 

Le défenseur prit alors la parole. Il raconta la vérité, de 
sorte que personne ne se laissa convaincre par ce qu'il 
disait. 

Son plaidoyer fini, Jean lui serra la main pour le remer- 
cier de la peine inutile qu'il venait de se donner. Il était 
onze heures du soir. A la clarté des lampes qu'on avait allu- 
mées, on voyait la grande figure du Christ qui occupait le 
fond de la salle et qui levait les yeux au ciel avec un air de 
sérénité dans la douleur, connue pour dire aux coupables : 
a Repentez-vous, et le Ciel vous pardonnera! » comme pour 
dire aux innocents : « Courbez-vous comme moi et mourez 
, en souriant si Ton vous condamne. Vous serez glorifiés dans 
le ciel et vous serez les bien-aimés de Dieu. » 

Le président se leva, et d'une voix solennelle, il dit : 

— Le jury va passer dans la salle des délibérations. J'in- 
vite le père et la mère de l'accusé à se retirer pendant que 
. l'on prononcera le jugement. • 

Les deux vieillards, — nous disons vieillards, car en deux 
mois, le père et la mère de Jean avaient vieilU de vingt an- 
nées, — les deux vieillards se levèrent, soutenus par deux 
huissiers, et quittèrent la salle en jetant un dernier regard 
plein de larmes sur leur m^eureux fils, qui leur souriait 
pour leur donner du courage» 



TROIS HOMi^ES FORTS 37 

Cette scène impressionna vivement Tauditoire. 
En se retirant, Oïiésime Raynal et sa femme entendirent 
sur leur passage ces deux mots souvent répétés : 

— Pauvres gens? 

Et ils virent des larmes que l'on essuyait. 
En ce moment, on eût voulu entendre acquitter Jean, car 
enfin le cœur de Thonune est bon. 
Les jurés se retirèrent dans la salle des délibérations. 

— Faites sortir l'accusé, dit le président. 
Jean sortit, accompagné de deux gendarmes. 
Un quart d'heure après, le jury rentra. 

Le chef du jury prit la parole : 

— Sur notre âme et sur notre conscience, oui, nous dé- 
clarons l'accusé Jean Raynal coupable du crime d'homicide 
volontaire avec prémiditation, sur la personne de Valentin 
Raynal, son oncle, et de Toinette Belami. 

— Faites rentrer l'accusé, dit le président, 
Jean rentra. 

— En conséquence, fit le président en se levant ainsi que 
toute la cour, ainsi que tout l'auditoire, et en se découvrant, 
en conséquence, la cour condamne l'accusé Jean Raynal à la 
peine de mort. Accusé, avez-vous quelque chose à dire? 

— Rien, monsieur le président, répondit Jean d'une voix 
calme, sinon que, moi aussi, sur ma conscience et sur le 
Dieu qui nous écoute, je jure que je suis innocent. 

La foule se retira silencieuse et profondément émue. 

En apprenant cette condamnation, le père de Jean se sauva 
de la ville sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu, et la 
mère du condamné devint folle. 

Un mois après cette séance, on lisait dans la Sentinelle de 
Nîmes, à la date du 16 juillet : 

• « Hier a eu lieu l'exécution de Jean Raynal, dont nos lec- 
teurs se rappellent sans doute avoir lu le procès, il y a un 
mois environ. 

» L'accusé s'était pourvu en cassation; mais son pourvoi 
a été rejeté, et l'on est venu lui annoncer hier matin qu'il 

-3 



38 . TROIS HOMMES FORTS 

n'avait plus que deux heures à vivre. Jeau Kaynalapteuré 
abondamment en entendant la lecture du rejet de son pour- 
voi, et il s'est confessé au prêtre qui est entré dans sa pnson 
quelques minutes après et qui ne Fa plus quitté qua s^r 
l'échafauQ. 

« Après sa confession, il a dit àTecclésiastique : 

* — Si chrétien que Ton soit, mon père, c'est bien triste 
de mourir innocent, et de mourir à mon âge. 

» — Notre-Seigneur est mort innocent, lui a répondu le 
saint homme. 

» — Oui, mon père ; mais sa mort rachetait quelque chose-, 
tandis que la mienne ne servira à rien. 

» Le bourreau est entré alors, et la toilette dernière a 
commencé. 

» — Désirez-vous quelque chose avant de mourir? a-t-on 
demandé à Faccusé. 

î) — Une feuille de papier, une plume et de Fencre, a-l-iL 
répondu. On lui a donné ce qu'il demandait; alors» il aégrit 
ces mots : - 

« AU moment de mourir, je pardonne ^ ceux qui m'ont 
» condanmé ; car, devant les preuves qui pesaient sur moi, 
» si j'eusse été à leur place» j'eusse fait comme eux; mais je 
» jure de nouveau que je suis kmocent du crime pour le- 
» quel je meurs, et j'espère qu'un jour la vérité se fera coor 
» naître pour la léhahilitation de ma mémoire et de celle 
» de mon pauvre père, qui a disparu, et de ma mère, qui 
« est folle, ' 

» JEAN RATNÂL. 
» 13 juillet 1825. > 

» — Mon père, a dit Faccusé au prêtre, veuillez garder 
ce papier; je le dépose entre vos mains. C'est l'avenir de 
l'homme qui n'a plus que deux heures à vivre. 

» Jean Raynal est alors monté dans une voiture après 
avoir refusé de manger et de boire, et il a gravi les degrés 
de l'échafaud avec un calme qui semblait ttenir de. la rési- 
guaUon. 



TROIS HOMlCSS S'OÏITS 3t 

* Deul minutes après, la Jusiice <tes hommed était satl»- 

H 

Huii ans se sont passés* 

Nûos sommes au mois d'octobre 1833, il est neuf heures 
du soir, et sur cette vaste mer des Indes, qui promène pa- 
tiemment et bruyamment ses yagues des îles de la Sonde au 
cap de la Brume, se c(»ifond»it avec Tobscurité, un vais* 
seau creuse péniblement son sillon. 

Ge vaisseau, c'est le Nicolas qui vient de File de Madagas- 
car, qui va relâcher au Gap et qui s'arrêtera à Marseille. 

Le pont du navire est silenciaix et désert. 

ArexoeptiQQ deFolBcier de quart, qui, couvert de sou 
caban, se promène les mains derrière le dos, et du pilote 
qui se tient à la barre> personne ne s'y trouve. 

Cest que la nuit est, non-seulement obscure, mais froide; 
c'est que le ciel et la mer sont d'un gris d'ardoise, et qu'une 
petite plnie fine fouette les cordages du bâtiment. 

On n'entend que le craquement du navire qui se fatigue à 
dompter cette mer puissante , hennissant sous la proue, 
comme le cheval sous l'éperon du cavalier. 

Descendons alors dans l'eutre-ponts, et voyons ce qui s'y 
passe. 

Dans une large cabine, qui sert de salle à manger le jour, 
de sakm le soir, et qu'éclaire à cette heure une lampe cour 
verte d'un large al]^t-jour vert, pendue par une tringle de 
ftr à l'une des poutres du plafond, quatre personnes sont 
assises autour de la table nue. Deux de ces personnes jouent 
aux dominos : c'est te commandant Durantin et le docteur 
Maréchal. 

La troisième lit, la iéU> appuyée sur sa main droite, son 
coude et sou livre posés sur la table. 

La quatrième ne fait rien matéridlement, mais parait 



40 TROIS HOMMES FORTS 

plongée dans une méditation si profonde, qu'il se pourrait 
bien que, des quatre personnes qui sont là, elle fût la plus 
occupée. 

Le commandant est un homme de quarante-cinq ans en- 
viron, en petite tenue de bord, vrai marin à l'œil franc, au 
nez d'aigle, aux dents blancb^s. 

Le docteur est un homme de trente ans à peu près, à la 
physionomie ouverte, au regard clair et limpide, comme doit 
être le regard d*un homme bien portant de cœur, d'estomac 
et d'esprit. 

Celui qui lit est un jeune homme qui peut compter vingt- 
cinq années au plus; il a nom Félicien Pascal; son visage 
est pâle, ses yeux, ombragés de grands cils noirs, sont d'une 
douceur parfaite, et sa bouche, facile au sourire, semble ne 
lui servir qu'à dire de pieuses paroles; quoiqu'il ne porte 
pas le costume de prêtre, il a reçu la tonsure, et il a toute 
la douceur évangélique d'un jeune ministre de Dieu ; quand 
sa main s'abaisse pour feuilleter son livre, on ne peut s'em- 
pêcher de remarquer sa blancheur féminine et Taristocra- 
tique finesse de cette mam. Il est tout vêtu de noir, de taille 
moyenne, et il paraît plutôt frôle que fort. - 

A l'heure où nous faisons sa connaissance, son visage^ 
appuyé sur sa main, encadré dans ses longs cheveux noirs, 
à demi éclairé par la lampe au-dessous de laquelle il lit, est le 
plus agréable et le plus sympathique qu'on puisse voir ; c'est 
le repos de l'âme pris sur le fait, c'est la foi vivante, c'est la 
conscience incarnée. 

Le dernier personnage assis ou plutôt étendu , un peu 
loin dç ses compagnons, sur un canapé qui est adossé à la 
cloison de la cabine, se trouve dans le pénombre des pieds à 
la tête. Il a trente ans; il est de taille moyenne, parait vi- 
goureux, et ses traits ainsi que son costume sont un assem- 
blage de distinction acquise et de vulgarité naïve. 

Analysons cet homme et commençons par la tête. 

Un teint un peu brûlé par le soleil des tropiques, mais 
blanc dénature; des cheveux blonds, ondés.naturellement 
et entretenus avec un soin presque prétentieux ; un frnot 



TROIS HOMMES PORTS 41 

oiat et poli comme Pivoire, et que bombent les^bosses de la 
résolution et de la volonté ; des sourcils d'un arc pur et des- 
sinés d'un seul trait, servant de voûte à des yeux d'un bleu 
si pâle qu'ils échappent au regard des autres avec une 
étrange mobilité, sans compter que ces yeux passent brus- 
quement d'une douceur angélique à une fixité si étrange 
qu'ils creusent comme deux trous sous les paupières, et 
semblent ceux d'une béte fauve, voilà ce qui frapperait d'a- 
bord dans le visage de cet homme. Le nez est droit et bien 
fait, et le reste de la figure peut tromper aisément Finvesti- 
galio» physionomique, à cause d'une barbe épaisse qui com- 
mence aux oreilles et qui ne laisse plus voir que des lèvres 
minces, s'ouvrant sur d'assez belles dents. 

Au contraire du jeune honune que nous avons décrit tout 
à l'heure, celui dont nous nous occupons maintenant a les 
mains fortes et les doigts carrés; il a d'elles un très-grand 
soin ; mais s'il a pu parvenir à les rendre blanches, il n'a pu 
parvenir à les rendre élégantes. Des manchettes de batiste 
plissées les couvrent à demi, et un diamant d'une grande 
valeur brille au petit doigt de la main droite. 

Cet homme porte une cravate de foulard blanc, nouée 
négligemment autour de son cou, un gilet d'étoffe anglaise à 
grands carreaux rouges, jaunes et verts, et une épaisse 
chaîne d'or court sur la blancheur de sa chemise, et va se 
perdre, ainsi que la montre qu'elle porte, dans le gousset 
gauche de ce gilet voyant. 

Complétez le costume par une espèce de jaquette de velours 
noir, par un pantalon de cachemire d'étoflfe brune, par des 
bas de soie blancs et des escarpins qui essayent de donner 
de la finesse aux pieds qu'ils renferment, et vous aurez le 
portrait complet de ce quatrième personnage, surtout si vous 
faites émaner de son individu un de ces parfums saisissants 
conune l'ambre ou ]e musc, et dont les habitants des colonies 
ont l'habitude et le tort de s'entourer. 

Cet homme est-il bon ou mauvais? c'est ce qu'on ne sau- 
rait dire. 

Ce n'est qu'en l'étudiant qu'on découvre les lignes fatales 



42 TROIS HOMMES FORTS 

qui font soii caractère particulier, des ligoes sont-eD^ le 
rêBuitat de malheurs subits ou de passions exercées? Est-ce" 
un méchant? Est-ce un homme de bien? Tantôt le regard de 
cet homme semble partir d'un foyer de fiel, tantôt il ac- 
quiert une doucenr merveilleuse ; rien n'estplus souple cpie 
cette physion(Hnie. 

Tandis qu'on remarque la contraction amère et railleuse 
de ses lèvres, on est tout étonné de voir cette amertume et 
cette raillerie se fondre en un sourire qu'envierait la bouche 
d'une jeune fille, et cela aussi rapidement qu'un nuage d'été 
dixange de forme sous le souffle de la brise. 

Cependant, au premier abord, nous le répétons, c'est im 
homme comme tous les hommes. 

Des livres posés sur le poêle, des cartes géographiques 
accrochées aux panneaux, un thermomètre, achèvent le 
simple ameublement de cette cabine, propre et luisante d'a- 
cajou. 

Le seul bruit que l'on entende, nous le répétons, est, ei 
nous pouvons nous servir de ce mot, la reepiration du na- 
vire à laquelle se joint le petit frémissement des objets inté- 
rieurs qu'agite le mouvement du vaisseau, et de temps 
en temps le bruit des dominos que remuent les deux parte- 
naires. 

III 

inm PABTIB I^ I>01IINOS 

— Domino ! s'écria tout à coup ie commandant. Oh ! mon 
pauvre docteur, vous n'êtes pas de force. Voyons, continua 
ï. Durantin, en prenant la carte qui lui servait de marque et 
en comptant les crans ; j'avais soixante-dix-sept points, et 
vingt-trois de ce coup-ci, ça me fait juste cent. 

— Comme vous le dites, capitaine, fit le docteur, je ne suis 
point de force, voilà la quatrième partie que vous me gagnez; 
j'aurais besoin de renfort. Monsieur Valéry, voulez-vous 
tous joindre à H. Pascal et faire une partie h quatre? 



TROIS HOMMES FORTS 43 

H. Valéry, Thomme au gilet rouge, s'entendaBtintetpeller, 
se leva, et s'approchant de la taWe avec Tair d'un homme 
qui se réveille : 

— Je le veux bien, dit-il. 

Et moi aussi, répondit le jeune homme en fennant son 
livre. 
Puis, se frottant les mains, il ajouta : 

— Savez- vous qu'il fait un peu froid ce soir, capitaine? 

— Youlez-vous que nous fassions faire du feu? 

— Oh! ce n'est pas & ce point, reprit Félicien, mais enfin. 
Il fait froid. 

— C'est mon avis, dit M. Valéry ^ prenant place auprès 
de la table; ce temps pluvieux pénètre les os. J'ai mal à 
la tête, et j'avoue qu'un peu de feu ne me ferait pas de 
peine. 

— Depuis quelques îours[, vous paraissez mal à votre aise, 
monsieur Valéry, dit le docteur; faisons-nous une petite 
consultation? 

— Oh! c'est parfaitement inutile, je n'ai rien. 
M. Durantin sonna. 

Un matelot parut. 

— Du feu 1 dit le capitaine. 

Un instant après, le poêle ronflait. 

Tout le monde se sentant plus à l'aise, on commença gaie- 
ment la partie, et l'on causa tout en jouant. H. Valéry, seul 
de tous, frissonnait. 

— Dans combien de jours serons-nous au Gap ? demanda 
Pascal à M. Durantin. 

— Dans deux jours au plus tard. 

— Savez-vous que le Nicolas file vite I 
— Ali 1 il fait ses huit nœuds à Theure. 

— A vous de jouer, capitaine. 

— Six partout? 
-Oui. 

— Je boadO: 

— Et vous, monsieur Valéry? 
..,. — Moi, j'ai dtt six. 



44 TBOTS HOMMES FORTS 

— Vous a^ez donc hâte d'arriver au Gap? reprit le com- 
mandant en s'adressant à Félicien. 

— Oui, j^ai hâte de retourner en France, et comme il faut 
auparavant que je reste deux ou trois mois au Gap, je vou- 
drais y être déjà. 11 me "semblerait que je m*approche de ma 
mère. 

— Votre mère habite la France ? 

— Oui, capitaine, avec ma sœur. 

— Quelle partie de la France habite-t-elle? 

— Le Poitou, son pays natal et le mien. 

— Tiens! je suis poitevin aussi, moi, fit M. Maréchal; ainsi 
nous sonunes compatriotes. 

— Blanc et deux, fit M. Valéry. 

— Deux et as, répondit le capitaine en posant son domino. 

— De quelle ville étes-vous, docteur? reprit le jeune 
homme. 

— Je suis de Melle, une charmante petite ville, située sur 
le coteau qui sépare les deux vallons baignés par la Légère 
etlaBéronne. 

— Moi, je suis de Honcontour, qui est sur la rive droite 
delaDive. 

— C'est un charmant endroit que je connais beaucoup, 
mais c'est tout petit. 

— Mille habitants tout au plus. t 

— Et comment se fait-il que vous ayez quitté ce petit 
bourg, et que vous vous trouviez, si jeune, sur nos mers du 
Sud? 

— Blanc partout, fit M. Durantin. Voilà que vous causez 
maintenant, et il n'y a plus moyen de vous faire jouer* 
Blanc partout. 

— Vous savez bien que nous n'avons pas de blanCi capi- 
taine, puisqu'il y en a sept fois sur le jeu. 

•» Alors, abattons. 
«* Abattons. 

— Un J fit M. Durantin en montrant son point d'un air 
triomphant. 

— Û faut avouer que le capitaine joue bien, di* Pascal e 



TROIS HOMMES FORTS 45 

souriant ; puis, se tournant vers M. Maréchal pendant qu'on 
retournait les dominos : 

— Ne me demandez-vous pas comment il se fait que j'aie 
quitté Moncontour, et que je sois si jeune et tout seul au mi- 
lieu de la mer du Sud ? 

— Oui. 

— Oh ! mon Dieu ! c'est bien simple ; dès que j*ai eu Tâge 
de comprendre, j'ai été pris du désir d'être prêtre. Quand 
j'étais^ tout enfant, les cérémonies religieuses, Tencens, le 
chant des enfants de chœur, les fleurs de la Fête-Dieu, les 
jeunes filles vêtues de blanc aux processions et défilant dans 
un rayon de soleil, à l'ombre des bannières de la Vierge^ 
tout cela me remplissait d'une sainte exaltation et me faisait 
verser des larmes de joie. Plus tard, cet instinct religieux est 
devenu du raisonnement, et j'ai compris ma vocation. Mon 
père était mort; ma mère, qui ne voulait me contrarier en 
rien, m'a fait entrer au séminaire de Niort, et j'ai étudié la 
théologie jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Alors j'ai reçu les 
premiers ordres, car, comme vous le voyez, je, porte la ton- 
sure; mais avant de prononcer d'irrévocables vœux, j'ai 
voulu voir, étudier, comparer entre elles les autres religions, 
afin que ma foi fût plus que du sentiment, et procédât de la 
discussion. Je suis donc parti et je reviens. 

— Convaincu? demanda M. Valéry. 

— Convaincu, oui, monsieur, qu'il n'y a qu'une religion 
réelle, juste, éternelle, celle à laquelle je vais vouer ma vie» 
le christianisme. 

— Ainsi, vous allez entrer dans les ordres? dit à son tour 
H. Durantin. 

. — Oui, commandant. 

«— L'instruction que vous avez, l'étude spéciale que vous 
avez faite, vont tout de suite vous donner droit à une posi- 
tion élevée. 

— Oh! mon ambition est bien mince, je ne veux qu'une 
chose, c'est être le curé de notre petite église de Moncontour, 
et continuer à vivre là entre ma mère et ma sœur, au milieu 
de mes^ouvenirs d'enfance et de tous les braves gens que je 

3. 



48 TROIS HOMMES PORTS 

ccnmais dans ceTillage, qui manqueraient à mon cœur si je 
les quittais pour jamais. J^ai touché les confins du monde et 
y^k ce que je rapporte. 

— Savez-vous que c'est tout bonnement le boidieur qw 
vous rapportez? 

— Je le crois. 

— Mais poutquoi vous arrêtez-vous au Cap? Je me permets 
de vous faire toutes ces questions, ajouta le capitaine, parce 
que vous-même voulez Men nous entretenir de vous, et que 
je m'intéresse à votre destinée ; <sar, foi de marin, je ne con- 
nais rien de plus respectable et de plus intéressant qa%n 
jeune prêtre qui applique à i'amour de la religion toute 
Pexaltation de la jeunesse. 

— Merci de votre intérêt, capitaine, répondit Félidcn, 
tendant la main à M. Durantin. Je m'arrête au Cap pour y 
recueillir un petit héritage que nous y avons fait, ma soeur 
et moi, une cinquantaine de mille francs environ que nous 
a laissés un oncle qui était venu vivre là. Cette somme ar- 
rondira la dot de ma chère Blanche, et si j'ai la joie, à mon 
retour, de la marier à quelque honnête homme qui la com- 
prenne et apprécie toutes les boimes qualités de son cœur, 
je ne demanderai plus rien à Dieu, 

— Quelle chose curieuse que la vie! observa le <^pitaiQe^ 
qui n'avait cependant pas l'habitude de faire <le la pl)iloso- 
pb^, nous voilà quatre dans cette chambre, venant tous 
quatre physiquement du même pays, et pas un de nous nVrla 
même destinée que les autres : Maréchal est médedn, iftoi 
je suis dans la marine, M. Pascal va entrer dans lep ord res, 
et vous, monsieur Valéry... 

— Moi, c'est plus. prosaïque que tout cela, je retourne 
tout bonnement en France, après avoir fait ma forttne 
dai» le commerce, à rUe 4e Madagascar où j'étais depuis 
sept ans. 

— Ëh Men , vous n'êtes pas encore le plus malheureux de 
ndns tous; n'estrce pas, Marédial? 

— Je le crois bien! fit le docteur. 

-^ Aussi, je ne me plains pas, répliqua M. Valéry, tauiit^ 



TROIS HOWtMES FORTS 47 

fsxkt Et en disant cela il paséait la main sur son front comme 
un homme qui souSre de la tête. 

Un silence de quelques minutes succéda à cette conversa- 
tion. Chacun méditait. L'àme saisit si vite un prétes.te poor 
se replier sur elle-même. 

Ce fut le capitaine qui, le premier, rompit le silence. 

— Ah çà! Maréchal, nous n'avons pas fini notre partiel 

— C'est juste. Et M. Maréchal prit sept dominos pendant 
que ks autres en faisaient autant. 

— PardonnezHOûoi, messieurs, si je quitte la partie, inter- 
rompit M. Valéry en se levant, mais je me sens mal à mon 
aise et je vais me coucher. 

Le docteur regarda le passager. 

— En effet, vous êtes pâle, monsieur, lui dit-il ; donnez- 
moi votre main. Vous avez un peu de fièvre. 

— Oh I ce ne sera rien. La mer m^indispose toujours un 
peu. J'ai besoin de repos, voilà tout. 

— En tout cas, avant de me coucher, je passerai vous voir. 

— Merci, docteur, mais il est inutile que vous vous déran- 
giez pour cela. 

M. Valéry salua ses trois compagnons et quitta la salle 
pour se diriger vers sa cabine. 

— Chacun pour son compte; maintenant, dit le capitaine, 
qui, comme on le voit, était un, enragé joueur de dominos, à 
qui de poser? 

— A vous, capitaine. 

— Eh bien, alors, double cinq. 



liCmCB ET TAIBLSSSe 

■ 

Il y avait à peu près trois quarts d'heure que M. Valéry 
«tétait Tetiré, et les trois joueurs, qui avaient cessé leur jeu, 
prenaient le thé en causant, quand la porte de la salle 8*on- 
Trit, et qu'il parut. 



48 TROIS HOMMES E0HT3 

Il avait endossé une robe de chambre, et il était paie 
comme un mort. 

— Ah ! vous noijfe ^pvenez, fit le capitaine, c'est bien, cela. 
Mais tout en parlant ainsi, M. Durantin regardait avec in- 
quiétude le jeune homme qui rentrait, ettiisait tout bas au 
médecin : ' 

— Voyez donc conune il est pâle ! 

— Oui, je" vous reviens, répliqua M. Valéry jen s'asseyant, 
car il semblait avoir de la peine à se tenir debout, et en 
essayant im sourire, mais c'est pour demander une petite 
consultation au docteur. 

Et pendant qu'il parlait, on entendait claquer les dents du 
malade. 
Il tendit la main à M. MaréchaL 
— Vous avez une forte fièvre, monsieur, lui dit le docteur. 

— Oui, je souflre beaucoup, répliqua M. Valéry d'une voix 
calme et presque avec fierté. 

— Ne vous ôtes-vous pas couché? 

— Si fait. 

— Pourquoi ne m'avez vous pas fait appeler alors? 

— A quoi bon vous déranger pour si peu de chose? 

— C'est une imprudence que vous avez commise. 

— Oh 1 je suis bien constitué. 

— > Oui, mais il y a des constitutions qui ne résistent paa 
à certaines attaques. 

— Est-ce à une de ces attaques que j'ai affaire? 

— Je ne dis pas» cela; seulement, je vous le répète^ vous 
avez une fièvre intense, et vous ne sauriez prendre ^trop do 
précautions. 

— Eh bien , docteur, dites-mbi ce qu'il faut faire et je le 
ferai. 

Il était facile de voir les efforts de M. Valéry pour parler 
avec sang-froid et pour garder son cahne. Malgré lui, il 
tremblait de tous ses membres, et ses lèvres violacéjes s'agi- 
taient sans cesse. On eût dit qu'il se plaisait à cette lutte 
de sa volonté contre çon corps. 

— Pendant que vous habitiez l'Ile de Madagascar, te^sit 



TROIS HOMMES FORTS 49 

H» Maréchal, avez-vous ressenti quelquefois les symptômes 
que vous ressentez aujourd'hui? 

— Jamais. 

— Et cela vous a pris tout-à-coup? 

— Tout-à-coup. 

— Veuillez vous lever, si cela vous est possihle. 

H. Valéry se leva, mais il fut forcé de porter la main à 
son front, comme pour comprimer Téblouissement qui pas- 
sait devant ses yeux et le vertige fiévreux dont il se sentait 
pris au moindre mouvement qu'il faisait. 

Le docteur entr'ouvrit la chemise du malade un peu au- 
dessous du cqI et se mit à examiner sa poitrine, marbrée do 
larges taches rouges. 

— Diable I murmura-t-il, voilà qui est sérieux! 

— Que dites-vous, docteur? 
-Rien! 

— Vous avez secoué la tôte, cependant. 

— A vrai dire, j'ai vu les premiers effets de votre impru- 
dence. 

— La tache rouge ! fît M. Valéry avec une intonation qui 
prouvait qu'il avait déjà remarqué ce symptôme et qu'il en 
était inquiété. 

— Oui. 

— Alors, c'est dangereux? 

— Non, mais enfin... c'est à soigner. 

— Commandant, ajouta le docteur en se tournant vers 
H. Durantin, il faudrait faire donner à monsieur une cabine 
{dus grande et plus aérée que la sienne. 

— Sur le pont? 

— Oui, si cela est possible. 

— Il y a celle qu'occupait l'ambassadeur français; c'est 
un véritable appartement. Je la mets à la disposition de 
H. Valéry. 

— Vous sentez-vous la force devons y rendre, monsieur? 
demanda le docteur au malade. 

— Oh! certainement, je suis plus fort que vous no 
croyez. 



50 TROIS HOMMES FORTS 

— Eh bien, veuillez y aller tout de suite, c'est plus pru- 
dent. 

— Bonsoir, messieurs, fit M. Valéry; pardonnez-moi de 
vous avoir dérangés. 

— Demain, monsieur, nous irons savoir de vos nouvdies, 
et de quoi que vous ayez besoin cette nuit, réveillez-nous 
si nous dormons. • 

M. Yalery remercia le capitaine, et s'apprêta à quitter k 
c^ine. 

Mais quand il eut&it quatre pas, il fut contraint de «^ar- 
réfter, et la nature reprenant le dessus, il chanceia. il fit un 
èSbrt violent ; mais avant même qu'il eût pu s'appuyer au 
mur, il s'évanouit dans les bras du docteur qui avait piéva 
ce qui arriverait, et qui se tenait derri^e lui. 

— Deux hommes I demanda le médecin. 
On fit venir deux matelots. 

— Transportez monteur dans la cabine de Tasobassade et 
couchez-le. Les deux matelots prirent M. Valéry, Fun par 
la tête, Tautrè par les pieds, et la' transportèrent dans sa 
nouvelle chambre. 

— Est-ce grave ce qu'a M. Valéry? demanda le capitaine. 

— Si c'est grave, je le crois bien ; c'est tout bonnement 
une attaque de fièvre jaune dont il aura emporté le germe 
de l'Ile de Madagascar. Cette ile-là n'en fait jamais d'autres, 
voilà pourquoi j'ai demandé une cabine isolée; cette fièvre 
est contagieuse, et il ne serait pas drôle que nous l'eussions 
tous. 

— Oh! le malheureux! s'écria Pascal; ospérons que Dieo 
le sauvera. 

— Pour qu'il soit descendu ici avec une pareine fièvre, il 
faut que ce soit un rude gaillard, car, moi qui suis fort, que 
« diable m'emporte si, dans le même cas, j'aurais bougé ! 

— Il faut que quelqu'un le veille, n'est-ce pas? demanda 
Pascal. 

— Oui. 

— Eh bien , moi, je vais le veillef . 

^ Btes-vous fou ; nous avons des hommes pour cela. (Teel 



TROIS HOMMES FORTS &1 

uue fièvre t^rible, je vous le répète, qui se gagne en cinq 
minutes ; non-seulement je ne tous laisserai pas yeiller ao- 
prèsde M. Valéry, mais encore, si vous voulez Talier visiter 
demain, je vous donnerai ua Hacon que vous me ferez te 
plaisir de respirer tout le temps que vous resterez auprès 
de lui. 

— Rejoignez-le, docteur, fit le commandant; il doit avoir 
besoin de vous. 

M. Maréchal disparut. 

Pendant ce temps, ou avait coudié le malade toujours 
évanoui. 

U. Maréchal lui fit respirer des sels et le fit revenir à lui. 

Ba rouvrant les yeux, M. Valéry parut avoir perdu ua 
peu du calme qui ne l'avait pas abandonné jusqu'à sou 
évanouissement. 

Le docteur lui demanda : 

— Comment vous «entez-vous? 

— Je souffre. 

n y avait un commencement de terneur dans cette répoUBe, 

— Je me suis donc trouvé mal? ctmlinua-t-iL 

— Oui. 

— Où cela? 
—En bas. 

Le docteur se leva. 

— Vous me quittez? lui dit la malade. * 

— Un iastai^. 

— Où allez-vous? 

— Chercher de la flanelle et préparer une potion pour 
vous frictiomier. 

— Un autre ne pourrait-il se charger de ce soia? 

— Kon, pourquoi? 

— C'est que je voudrais que vous m me qmtltassiez pas- 

— Souffrez-vous davantage? 

— Oui, je souffre beaucoup; mais je ns smi pas >eiieore 
mort 

M. Valéry prononça cette jâuase avec un certala lir de 
défi &it à la douleur. 



52 TBOIS HOMMES FORTS 

Cependant il était couvert d'une sueur froide, et se sp^- 
tait près de se trouver mal de nouveau. 

<— Je ne suis pas aussi fort que tout à l'heure^ ajouta-t-il 
comme pour excuser sou premier mouvement, et cet éva- 
nouissement m'a un peu ému; c^est la première fois de ma 
vie que je me trouve mal. 

— Respirez ceci pendant que vous serez seul; dans quel- 
ques instants, je serai auprès de vous, prenez patience et 
couvrez-vous bien. 

Et pour plus de sûreté, M. Maréchal couvrit lui-même le 
malade et borda son lit. 

Quand M. Valéry fut seul, il regarda autour de lui, croyant 
ainsi se rendre mieux compte de sa position; puis il pencha 
Son oreille sur lui-même, comme pour s'entendre vivre et 
s'assurer qu'il existait encore. 11 releva bientôt la tête en 
souriant. 

— J'étais fou, murmura-t-il, ce n'est rien; un homme 
comme moi ne meurt pas en un jour. 

Alors il se mit à considérer ses mains dans lesquelles on 
eût dit que le sang n'avait jamais circulé, et ce fut avec une 
sorte de joie farouche qu'il se livra à cet examen. Il fit 
jouer ses doigts et craquer ses articulations, et de cette 
même main il toucha sa poitrine, respirant en même temps 
qu'il la pressait, et un nouveau sourire de triomphe en- 
tr'ouvrit ses lèvres pâles. 

— C'est que, dit-il, j'ai bien cru que c'était la fin. 

Et, à cette idée, un frisson involontaire lui courut par tout 
le corps. 

En ce moment, un matelot parut, apportant du linge et 
des fioles. 

— Monsieur a-t-il besoin de quelque autre chose? de- 
manda cet homme sans approcher du lit. 

— Non. Qu'apportez-vous là ? 

— Des fioles que M. Maréchal m'a remises pour vous. 
-Où est-il, M. Maréchal:? 

-—A la pharmacie. Voulez- vous que j'aille l'y chercher? 
proposa cet homme, qui paraissait avoir grande envie do 



THOIS HOMMES FORTS '53 

(piittèr cette chambre, car le docteur lui avait recommandé 
d'y rester le moins de temps possible. 

— Kon, répondit le malade, qui avait remarqué la con- 
trainte du matelot. Non, restez auprès de moi. 

Le matelot s'adossa à la cloison, et >e mit à tourner son 
bonnet entre ses mains. 
H. Valéry le considéra quelques instants, puis il lui dit : 

— Approchez- vous donc un peu, mon ami; vous semblez 
avoir peur d'attraper le mal que j'ai : il n'est pas contagieux 
cependant. 

Le matelot fit un pas, mais un seul. 

— Vous avez donc réellement peur? ajouta M. Valéry 
d'un ton presque irrité. 

— Dame ! monsieur, j'ai une femme et des enfants, moi, 
et l'on a bien vite attrapé la fièvre jaune. 

— La fièvre jaune! s'écria le malade en pâlissant; est-ce 
donc la fièvre jaune que j 'ai ? 

Le matelot comprit qu'il venait de commettre une faute; 
mais il se dit en lui-même : Tant pis, chacun pour soi; et il 
répondit à M. Valéry : 

— C'est M. Maréchal qui a dit cela. 

«— La fièvre jaune! réj[)éta le passager dont le regard de- 
vint fixe ; la fièvre jaune ! mais on en meurt avec des dgu*;^ 
leurs affreuses, n'est-ce pas? 

— Oh! oui, monsieur! 

— Tu as donc vu des gens en mourir, toi? 

— oui, monsieur, souvent; mon frère en est mort; voilà 
pourquoi j'en ai si grand'peur. 

Et le marin ne se gênait pas pour tenir son mouchoir sur 
sa bouche et sur son nez. 

— Alors tu connais les symptômes de cette fièvre ? 

— Oui. 

— Gomment commence-t-elle? demanda M. Valéry en fai- 
sant un grand effort pour paraître calme. 

— Par des vomissements, par des frissons, par des dou- 
leurs dans la tète et dans l'estomac, et puis le corps se cou- 
vre de taches rouges. 



54 TaOI9 HOiIM£S FÔHTS 

— GcKnme oelles-<î? continua le malade en montrant sa 
poitrine marbrée. 

— Oui, inonsieur, T^ondit le matelot en avançant la tête 
pour mieux voir^ mais reculant en même temps son corps. 

— Alors, je vais mourir, moi ! fît M. Valéry. 

Et il poussa un cri qui ressemblait au rugissement dix 
tigre* Il y avait dans ce cri tout ce qu'un bomme peut met- 
tse de douleur et de colère dans une seule note de l'âme. 

Le malade prit la tête dans ses deux mains et la cacha 
dans son oreiller-, s'arrachant les cbeveux avec rage; 

— Mourir, mourir ! répétait-il, mourir maintenant, mourir 
ncbe, mourir à trente ans^ c'est impossible^ je ne le veux 
pas. 

£t en parlant de la sorte, il étendait te poing, mais il re- 
tombait bientôt épuisé et sans force. 
Le délire apparaissait déjà. 

— Je veux voir le docteur, je veux voir le docteur^, cria 
le malade, allez me le chercher tout de suite. 

Le matelot, qui ne demandait qu'à s'en aller, disparut à 
ce mot. 

— Je ne veux pas mourir, répétait toujours M. Valéry, 
comme s'il eût voulu se convamcre que sa volonté pouvait 
éloigner la mort ; et, le pouls doublé par la fièvre et la 
surexcitation morale, il courut à la porte comme im in- 
sensé, et l'ouvrit brusquement au moment où le' docteur 
l'ouvrait de son côté. 

— Si vous commettez de pareilles imprudences, dit M. Ma- 
réchal d'un ton presque sévère, je vous fais attacher dans 
votre lit, monsieur, car votre vie est sous ma responsabilité, 
et je veux que, s'il arrive un malheur, je n'aie au moins 
rien à me reprocher. 

— Oui, docteur, oui, je vous obéirai, répliqua le malade 
jen. se recouchant, timide comme un eniiuit surpris en faute 

par sa mère. Vous me sauverez, vous me le promettez, 
n'est-ce pas? 

— Je ferai tout pour cela, et j'y réussirai, si vous n'entra- 
vez pas la science par de nouvelles folies. 



TROIS HOMMES F0HT8 SS 

— C'est que j'ai peur cte la mort, voyez-Tous. 

— Cependant, tout à Theure, vous faisiez preuve d'un 
grand courage. 

— Parce que je suis plein d'orgueil et que je ne croyais pas 
que j'allais mourir. Mais maintenant que ]e sais quelle ma- ' 
ladie j'ai, Je vous le répète, j'ai peur. Le médecin, c'est 
comme ^confesseur, on peut tout lui dire. Sauvez-moi, et 
je vous donne la moitié de ma fortune, sauvez-moi, mon- 
sieur^ie vous en supplie ! 

M. Maréchal regarda avec étonnement et presque avec dé- 
fiance cet bomme ai fort quand il ne croyait pas au danger» 
si humble depuis qu'il le voyait en face. 

— Oui, monsieur, on vous sauvera, tranquillisez-vous. 
. f^ Vous m'en répondez. 

— Je ferai tout au monde pour cela. 

— n est impossible que je meure, répétait M. Valéry, jene 
le puis pas, je ne le veux pas. 

Répéter les mots qu'il disait, essayer de découvrir un 
sens dans le flot de paroles, de prières, de blasphèmes qui 
s'échappait de sa bouche serait chose inutile. 

Il en fut ainsi pendant toute la nuit, et, chose étrange I 
au milieu de son délire il ne cessa de répéter le nom de 
Pascal et de le demander. Jusqu'au matin on ie frictionna 
pour 'rétablir la circulation du sang, et Ton employa tous 
les moyens humains. 

Au jour, il revint un peu à la raison, et dès qu'il put arti- 
culer un mot, donnant suite à l'idée fixe de son délire : 

— Docteur, dit-il à M. Marêdial, voulez^vous prier M, Pas- 
cal de venir me parler? 

— Ce que voijb avez à lui dire est-il Irien important? 

— Oui. 

— C'est que la moindre fatigue peut vous faire mal. 

— Soyez tranquille, je ne lui dirai que deux mots. 

Le docteur envoya chercher M. Pascal^ qui descendit à 
l'instant même. 

— Vous voulez me parl^, monsieur? dit-il au malade^ 

— Oui. 



56 TROIS HOMMES FORTS 

— Si je puis vous être bon à quelc[ue chose, dispose2 de 
moi. 

— Je vais mourir, monsieur. 

— Vous vous exagérez votre mal; n'est-ce pas, docteur? 
H. Valéry secoua là tête. 

— Le docteur essaye de me faire espérer; mais moi aussi 
j'ai vu des gens mourir de la fièvre jaune, et je connais les 
symptômes de la mort ; voyez. 

En disant cela, le passager découvrait ses bras et sa poi- 
trine tachés de plaques ternes. 

— Oui, j'ai du feu dans la gorge et de la glace aux pieds : 
oh ! je vais mourir, je le sens, je le sais. 

Et, comme un enfant, le, malade se mit h pleurer. 

n faisait pitié à Pascal,, il faisait presque honte au médecin. 

Les deux hommes se regardaient. 

— Il faut que je reprenne du calme à tout prix. On assure 
que lorsqu'on souffre comme moi et que Ton se confesse, 
quelquefois Dieu pardonne, non-seulement à Tâme, mais 
même au corps, et que l'absolution a fait des cures mer- 
veilleuses. Je veux me confesser; je veux tenter cette der- 
nière chance : après, Dieu me fera peut-être vivre. 

•— C'est d'un bon chrétien, monsieur, repondit Pascal, 
quoique le sentiment auquel vous obéissez ne soit pas tout- 
&-fait un sentiment religieux; mais Dieu achèvera de vous 
éclairer : malheureusement, il n'y a pas de prêtre à bord. 

— Et vous? 

— Moi, je n'ai pas encore été ordonné, monsieur. 

^ Hais vous serez prêtre un jour, sans aucun doute? 

— A moins que Dieu ne me rappelle à lui avant que je 
prononce mes vœux. 

—Eh bien , vous recevrez avant la confç^sion ce que vous 
recevriez après. 
r-,G'est impossible. 

— Impossible! s'écria le mourant avec terreur. 

— Oui. 

— Alors vous me laisserez mourir dans le blasphème et la 
malédiction. Eh bien, soit; je maudis Dieu et la religion! 



' TROIS HOMMES FORTS 57 

— Silence, malheureux! silence! 

~ Il faut que je me confesse, vous dis-je, continua le ma- 
iade, leji yeux fixes, Técume à la bouche, et près de retomber' 
dans le délire. Le passé m'étouffe, il faut que vous le > con- 
naissiez. Je suis un misérable, écoutez. 

— Cet homme a le délire, il devient fou, murmura Pascal. 

— Non ; cet homme souffre de l'âme autant que du corps, 
davantage peut-être, dit M. Maréchal au jeune homme; 
comme chrMien et comme médecin, je reclame de vous le 
service qu il vous demande. 

Pascal hésita pendant quelque temps. 

Le malade tenait les yeux ardemment fixés sur lui. 

— Oui, se dit Pascal après quelques moments d'examen, 
H. Maréchal a raison. Ce malheureux souffre de Tâme : il y 
a peut-être un malheur dans le passé de cet homme ; il y a 
peut-être pour moi dans l'avenir, si j'entends cette confes- 
sion, le mal à réparer et le bien à faire. 

» Eh bien, monsieur, continua-t-il, pour calmer le mori- 
bond, je consens à vous entendre; mais, quoi que vous 
ayez à révéler, je vous préviens que je ne vous donnerai 
pas l'abèolution, car je ne puis la donner. ^ 

— Vous pouvez prier pour moi, vous pouvez me dire 
d'espérer, n'est-ce pas? C'est tout ce qu'il faut. Laissez-nous 
seuls, docteur, et vous, mon frère, asseyez-vous auprès de 
moi et hâtons-nous. Oh ! qui m'eût jamais dit que la con- 
fession serait un besoin pour moi! Je souffre tant!... Dieu 
en abuse et se venge bien!... Écoutez-moi, mon frère! 

^— Pas encore, fit Pascal! 
*- Pourquoi? 

— Parce qu'il se peut que vous ne mouriez pas, monsieur, 
et alors vous auriez peut-être un jour le regret d'avoir 
confié à un homme un souvenir qui semble peser lourde- 
ment sur vous. Votre conscience, comme la mienne, serait 
troublée si vous surviviez à cette confession. le. ne la rece- 
vrai que lorsque le docteur aura perdu tout espoir, et Dieu 
merci, nous n'en sommes pas encore là. Calmez-vous, vous 
avez un peu de dôUre. Si je reçois votre confession, c'est ù 



S8 TROIS HOMMES FORTS 

votre sang-froid, à votre repentir, et uon à UagitatlOBi ( 
votre lièvre que je veux que Dieii la doive. Rep m 
une heure ou deux el Bcms vèrro&s. En ce mo i^ u ^ 
serait impossible de mettre longtemps de la su dana ^ 
idées. Prenez un peu de cette potion queToik vous %pti 
parée; elle ¥ous fera dormir troiâ ou c[uatre heur^ et 
Totre réveil, le docteur me dira si fran^iement vws deve 
espérer ou non. Courage et patience, monsieur. 

En même temps, M. Maréchal versait dans le verre de Va 
lery quelques gouttes d'une liqueur rouge dont le fis i 
posé sur la table de nuit 

Le mialade but arec avkjitô. 

Un sueur brûlante couvrit tout son corps; il luTsembl 
que son cerveau s'em^^ssait de plcxnb; il marmotta quel 
ques paroles, fit signe au médecin et à Pascal de ne pas s'é 
loigner, et, fermant les yeux malgré lui, il s'endormit au bou 
de dix minutes du plus profond s(»nmeil. 

Les deux jeunes gens scnrtirent de la chambre. 

— Est-il en réel danger de mort? demanda Pascal au mA 
decin. 

— Il est midi, je vous dirai cela à quatre heures. Mainte 
nant, allons respirer un peu d'air pur. Le délire de cet homm( 
me fait mal, je ne sais pas pourquoi, car j'ai vu mourir biei 
des gens sans que cela me fit cet efiet-là. 

Deux heures après, M. ttaréchal, accompagné de Pascsdi 
redescendit auprès de U. Valéry. 

Celui-ci dormait toi^ours* 

Le ravage que la maladie avait fait depuis vingt-quatr( 
heures était inouï; dans la position et dans Tétat où il ôtaii 
au mcHnent où le docteur et son compagnon rentrèrent ckea 
lui, on Teût aisément cru mort. 

Sics yeux étaient ^tr'ouverts et vitreux, les }oues ct& 
et mates, et sans des tressaillem^ts fréquents qui agitaii 
ses mains, il eût eu toute l'apparence d'un cadavre. 

— Le plus grandbonheur qui pourrait arriver à cet homi 
dit le médecin, ce serait qu'il ne se réveillât point, car 
souffiîra beaucoup avant de mourir. '^ 



TE0I8 HOMMES FORTS S9^ 

— Il mourra donc certamemeiit? 

-« Oui, fit M. Maréchal en ioigiumt un signé de tête à cette 
affirmation, pour la faire plus affirmative encore. 

— Les jambes sont déjà froides et mortes, continua-t-il ea 
soulevant le drap du lit et en montrant au futur prêtre Ifi9 
jambes décharnées du moribond. 

— Quel changement en un jour S s^écria Pascal, et il se re*^ 
mit à contempler ce corps qui, à cette heure, renfermait en- 
core quelque terrible secret, s'il fallait en croire les se- 
cousses fébriles qui l'agitaient, même pendant son sommeil, 
et qui bientôt n'aJIait plus être qu'une matière inerte, bonne 
à jeter t la mer. 

En ce moment, M. Valéry se réveilla, et après avoir regardé 
autour de lui, il rappela péniblement ses souvenirs. 

— Ah! vous voilà, messieurs, dit-il, eh bien? 

Lé docteur, à qui cette questicm s'adressait, garda le si- 
lence et regarda confidentiellement Pascal, 

— Je suis à vos ordres, dit celui-ci en s'adressant au ma- 
lade. 

— Ainsi, il n'y a plus d'espoir? 
— • Qu'en Dieu, fit le médecin. 

— Autant dire que tout est fini alors, fit M. Valéry. 

— Vous doutez de Dieu, monsieur! s'écria Pascal. 

— Ah! n^ je n'en doute plus, puisque je vais mourir, 
répliqua H. valery; ainsi, continua-t-il, dans un moment de 
fièvre j'ai dit que je me confesserai ; eh bien, soit, je me con<» 
fesserai. 

— n est encore temps, monsieur, de revenir sur cette ré- 
solution, fit Pascal, si vous hésitez le moins du monde. Je le 
préférerais même, car j'aurai à demander pardon à Dieu d'a- 
voir reçu cette confession, et, si j'y consens, c'est pour la 
tranquillité de votre âme. 

— Eh bien, asseyez-vous là, mon frère, et vous allez, je 
vous en réponds, entendre une chose curieuse. 

Pascal regarda avec étonnement celui qui lui parlait ainsi. 

— Voilà un homme étrange, se dit le docteur en s'éloi- 
gnant, car il lui semblait que cette confession que le mori^ 



60 TROIS HOMMES FOUTS 

bond voulait faire par peur quelques heures auparavant, H 
mettait maintenant de Torgueil à la faire. 

En effet, par un de ces brusques changements qui carac- 
térisaient sa nature, Valéry, sûr de mourir, jeta sur ce qui 
Fentourait, au moment de révéler sa vie, un de ces regards 
de colère çt de défi que Fange déchu dut jeter sur le Dieu 
vainqueur, quand il résolut d'accepter la lutte éternelle* 



V 

LE MENDIANT 

Vous avez VU de ces enfants qui, grondés et punis par leur 
père pour une faute qu'ils avaient niée et qu'ils avaient com- 
mise cependant, s'écriaient tout à coup en pleurant, en frap- 
pant du pied, en montrant les poings quand ils se voyaient 
dans l'impossibilité d'échapper à la punition : 

— Oui, c'est moi qui ai fait cela; oui, oui, et je recommen- 
cerai encore! Et quelquefois môme, dans leur jeune déses- 
poir, et comme pour se venger de leur père, ils exagéraient 
la gravité de leur faute. * 

Eh bien , regardez ce sentiment par le gros verre de la lor- 
gnette morale, et vous verrez que c'était à un sentiment pa- 
reil que Valéry obéissait maintenant en se conf^Hint; seule- 
ment ce sentiment était plus grand de toute la différence 
qu'il y a de Fenfant à l'homme, du père à Dieu, de la faute 
au crime, de la punition paternelle à la mort, cette punition 
ou cette récompense de l'éternité. 

— Ah! je vais mourir, disait le passager ; ahî il ne va rien 
rester de moi; ahî ma mort est inévitable, eh bien, je veux 
qu'on sache ce que j'ai été et ce que je suis. 

Cette disposition du malade n'avait pas échappé à Pascal ; 
aussi ne put-il s'empéchér de dire à M. Valéry : 

— Monsieur, vous ne me paraissez pas être dans l'état où 
doit être l'homme qui va se confesser ; permettez que je me 
retire. Je vous le répète : la seule chose qui pourrait excuser 
Faction que je commets, c'est le repentir que vous aurer 



TROIS HOMMES FORTS 61 

éprouvé, et, dans ce moment, vous paraissez être loin de ce 
repentir. 

— Ce sera à vous, monsieur, de m'éclairer, et de me don- 
ner le repentir, si je ne l'ai pas. Où serait le triomphe de 
votre religion, si elle n'éclairait que lès croyants? Je vous l'ai 
dit tout à rheure, je suis bien fou de croire au Dieu qui me 
tue, moi que rien n'a pu même faire chanceler dans ma vie. 
C'est plus qu'une confession que je vous fais, c'est une étude 
que je vous livre, étude qui ne peut que vous être utile dans 
la mission que vous accomplissez, car elle vous révélera des 
mystères étranges du cœur humain; sachez-moi gré, au con- 
traire, de ne pas mettre d'hypocrisie dans cette révélation : 
j'aurais pu faire des signes de croix et joindre les mains de 
façon à vous tromper, à quoi bon? De la franchise au repen« 
tir il n'y a pas loin. 

» D'aUleurs cette confession ne regarde pas que moi, et 
quand vous l'aurez entendue, vous aurez des innocents à ré- 
habiliter à votre retour en France, car j'ai fait du mal à des 
gens innocents qui en souiOfrent encore. 

— Parlez, monsieur, parlez. 

— Ah! mon frère, continua le moribond dans un des repos 
que lui laissait sa fièvre morale, quand vous avez pris la ré- 
solution d'entrer au service de Dieu, vous n'avez vu dans 
l'exercice ^ ministère auquel vous vous dévouiez que la 
joie de conférer directement avec le Seigneur, et que le plai- 
sir tout chrétien d'enseigner la vérité aux hommes; vous 
n'avez pas prévu que votre mission vous ferait assister à d'ef- 
froyables spectacles et vous forcerait à de hideuses anato- 
mies. Votre nature est douce et frêle, votre âme est née pour 
le bien; je l'ai vu tout de suite, êtes-vous sûr de ne pas vous 
enfuir épouvanté la première fois que vous vous pencherez 
sur cet abîme qu'on appelle les passions humaines et dont 
vous allez devenir le confesseur et le confident? 

» Vous venez de visiter une nature éclatante qui parie 
sans cesse de Dieu, et, enivré de ses rayons, de ses chants et 
de ses parfums, vous avez promis à ce Dieu, qui se manifes- 
tait ainsi à vous, de lui consacrer votre avenir et de vous 

4 



62 TBOIS HOMMES FORTS 

donner tout entier à aa loi ; mais votre mission a deux Haces, 
Tune rayonnante, parce que le ciel seul Téclaire, l'autre 
sombre et ténéhreuse, parce cfa'elle est tournée vers les 
hommes, c'est-à-dire vers le vice, vers le doute. La force qae 
TOUS puisez dans votre foi vous suffîra-t-elle; et, voyant 
IHeu si grand et l'homme si vil, n'éprouverez-vous pas le be» 
sm de la solitude et du déseft? 

» Peut-être cette connaissance du cœur humain vous dâ- 
goùtera-t-elle à ce pcnat, que vous ne pourrez la supporter, 
comme certams médecins ont été forcés de renoncer à-leui 
art parce cpi'ils se trouvaient mal devant les cadavres ift>: 
feets qu'il l^ur fallaitouviir. 

-«Vous vous trompez, mon frère, repondit Félicien d'une 
voix douce, j'ai pesé dans ma conscience, depuis longtemps, 
les nécessités auxquelles je vais être soumis, et je ne recu- 
lerai pas. 

« Quand je serai contraint d'entendre un de ces terribles 
mystères dont vous parlez, et que la confession révèle, je n^ 
verrai que le sentiment qui dicte cette confession, le repeit- 
iir, et je prierai Dieu pour celui qui se repentira. Le Christ, 
en établissantla confession de l'homme au prêtre, c'est-à-dire 
à son semblable, a institué une loi sublime à laquelle les ar- 
guments de la religion réformée ont en vain essayé de por^ 
1er atteinte. 

t L'homme qui a commis un crime, et qui, comme les pro» 
testants, peut, à l'heure de sa mort, ne s'en confesser qu'& 
Dieu, ne triomphe pas autant de lui que le chrétien qui s'hu- 
milie devant un autre homme, organe de la Divinité, et qui 
a reçu d'elle le droit d'absoudre avec l'ordre d'oublier. Rien 
de plu3 beau, mon frère, continua Pascal en s'exaltant, que 
cette mission de guérison morale que le Seigneur conûe à ses 
ministres. 

» Croyez-moi, l'homme qui ne se confesse qu'à Dieu ne se 
contVsse pas aussi complètement et avec autant de résultat 
que rhornme qui se confesse à Dieu et au prêtre. 11 passe un§ 
transaction tacite avec sa conscience, il^n'est pas sauvé, iln^est 
même pas guéri. 



THOIS HOMMES F0HT3 (^ 

— Vous avez peut-être raison, monsieur, et je crois qa'ea 
effet ce doit être une consolation de se confesser quand on a 
la foi ; mais- il doit y avoir des crimes que Dieu ne pardonne 
pas. 

— fi les pardonne tous, mon frère, quand on s'en humilie 
avec sincérité, quand on se repent sérieusement ; si vota» 
conscience est chargée, je vous en prie, mon frère, je vous 
en supplie, faites vos efforts pour mourir chrétiennement; 
et, au nom de notre Dieu, je vous promets le repos éternel 
de votre âme, 

M. Valéry regarda avec un sourire moitié railleur, moitié 
envieux, cet homme dont la conviction était si franche et la 
foi si pure, et sans mettre de transition entre ce qu'il venait 
d'entendre et ce qull venait de dire, comme si son esprit ir- 
résolu n'eût déjà plus osé douter, mais n'eût pas encore con- 
senti à croire, il dit brusquement : 

— Il y a huit ans, le curé d'un petit village, nommé La- 
fou, fut assassiné ainsi que sa servante. Le neveu de cet 
homme fut accusé du crime, condamné et exécuté. L'accusé 
était innocent. 

— Ohl l'horrible fatalité! murmura Pascal. 

•i- N'est-ce pas? reprit M. Valéry, c'est effroyal^e à 
penser! 

— Vous avez appris, depuis son exécution, l'innocence de 
ee malheureux? 

— Je la savais à cette époque. 

— Vous la saviez! s'écria Félicien presque épouvanté, 

— Oui. 

^ Et vous ne vous êtes pas écrié : cet homme est inno- 
omtl 

— Je ne le pouvais pas. 

— Vous ne le pouviez pas! quelle raison peut avoir un 
homme de laisser mourir un innocent ! 

— Quand il est lui-même le coupable", et que pour sauver 
rinnocent il faut qu'il se perde! 

— Il doit le faire! 

•^ Oui, mais il ne le fait pas, et s'il a tort comme chrétieUt 



64 THOIS HOMMES FORTS 

il a raison comme homme. La vie éternelle est une belle 
chose, mais est moins certaine que la vie de ce monde. 

— Monsieur, fit Pascal en se levant et en se rçcuiant mal- 
gré lui. 

— Je vousravais biendit, que certaineschoses vousferaiQnt 
horreur. 

— Continuez, monsieiir, continuez. 
K. Valéry reprit : 

— J'assistai aux débats, j'entendis Tarrét, je vis rexécu- 
tàon. 

Félicien pâlit. 

— Et je revins de ce spectacle, lîouta Valéry, avec le mé- 
pris de Dieu, en me disant que décidément la justice divine 
ne valait pas mieux que la justice humaine. 

— Ce n'était pas assez pour vous, mon frère, de laisseï 
s'accomplir un pareil malheur, vous blasphémiez encore I 

— Écoutez, mon frère, écoutez : 

» Il y a vingt-cinq ans, un enfant en haillons courait sur 
la route de Nimes, les pieds nus, dans la poussière quand il 
faisait beau, dans la boue quand il faisait mauvais. Cet en- 
fant, qui vivait d'aumônes, qui venait il ne savait d'où, qui 
n'avait jamais connu ni son père ni sa mère, qui couchait sni 
la route Tété, sous un mauvais hangar d'auberge Phi ver, qui 
répondait par hasard au nom de Joseph, comme il eût ré- 
pondu à n'importe quel autre nom, puisqu'il n'en avait pas 
à lui, cet enfant, c'était moi. Le mal était ma seule distrac- 
tion, et cela dès mon plus jeune âge» L'esprit de destruction 
était inné chez moi. 

» Ajoutez à cela une remarquable intelligence, une força 
morale bien au-dessus de mon âge et du genre de vie que je 
menais. 

» Je volais, mais si habilement et si effrontément à la fois, 
qu^on ne put jamais me surprendre en flagrant délit de vol. 
Ceux qui me donnaient l'hospitalité, qui me nourrissaient, 
qui prenaient pitié de moi, étaient les victimes que je préfS* 
raisv 

» Quand je ne poc vais rien leur prendre, j'es£»ayai3 de I«iur 



TROIS HOMMES FOUTS Gi, 

fedre du tort cl*ane autre façon. Si j'étais dans une fenne, je 
tuais quelque poule ou quelque lapin dont je jetais le corps 
dans le puits. Si un domestique me faisait coucher dans une 
maison particulière, je détériorais les arbres ou lep voitures, 
je faisais mal aux chevaux, et, à défaut de cela, j'abîmais 
un mur; je faisais enfin un dégât quelconque, comme s'il eût 
été dans ma mission de laisser de moi une trace néfaste par- 
tout où je passais. 

t Je n'avais cependant pas de haine contre la société; ce 
n'était pas l'abandon où m'avaient laissé mes parent^, ce n'é- 
tait pas la misère qui me faisaient mauvais. Je serais né fils 
d'un roi que j'eusse été méchant comme je l'étais. C'était un 
résultat de mon organisation et non des événements. Les 
hommes me paraissaient plutôt bétes que méchants. Je sen- 
tais dans mon jeune esprit de quoi tromper le monde entier, 
et je devais naturellement mépriser des êtres incapables de 
lutter avec un enfant. 

» Cependant, je compris bien vite qu'il fallait utiliser cette 
intelligence dont j'étais doué, exercer sur une plus grande 
échelle les étranges qualités qui se trouvaient en moi, et don- 
ner enfin un but éclatant à ma vie obscure. Je cherchai le 
moyen d'abord d'arriver à tout, et le meilleur me parut être 
l'hypocrisie. 

t Je fis des choses incroyables pour mon ûge. 

» Gomme je vous l'ai dit, je mendiais; mais, au Ueu de 
dépenser l'argent que je récoltais à jouer avec mes camarades 
de mendicité, je le gardais précieusement. J'avais fait au 
pied d'un arbre im trou ignoré de tous, et j'enfouissais 
chaque soir dans ce trou ma récolte de ma journée. Il m'est 
arrivé de rester des nuits entières la main dans ce trou, à 
faire sonner les sous qu'il renfermait, comme un riche avare 
fait sonner des pièces d'or; l'amour de l'argent était en moi, 
et j'avais hâte d'en acquérir beaucoup, convaincu que j'étais 
qu'avec mon intelligence et de l'argent je briserais tous les 
obstaclebqui se trouveraient dans mon ambition, vers quel- 
que but que cette ambition se portât 

• Quelquefois aussi je m'en allais jusqu'à la ville, et quand 

4. 



6S TROIS HOMMES FORTS 

je voyais un mendiant Tieux au coin d'une rue ou à la porte 
d'une église^ j'attendais le moment où je pouvais être en- 
taidu ée plusieurs personnes^ «t tirant 4}ueic[ues isous de ma 
poche, je les lui donuais en lui disant : 

» — - TeneZ) bi(»l brave homme, nous sommes pauvres tous 
les deux; mais vous êtes vieux et je suis jeune; vous ne pou- 
vez plus mardier et j'ai de bonnes jambes : voici ce que j'ai 
gagné hier, je n'ai besoin que de ce que je gagnerai demaio. 

» Le mendiant me remerciait <piei|ud6i8 en pl^irant; je 
surprenais des larmes d'attendrissement dans tes yeux 4e 
ceux ou de celles qui m- écoutai^t, et je m'enfuyais, comme 
pour me soustraire aux félicUatkms 4es témoins de cette 
scène, et en me disant : 

» — Quel bonheur qu'ià seit si facile de tromper les 
honmest 

t Comme vous le voyez, aion frèare, il n'eût guère été posK 
siWe de trouver une plus infâme créature que moi. 

« J'avais huit ans. 

» Hais un sentiment bizarre, ei (pi me rendait réellement 
malheureux, s'était peu à peu emparé de moi. C'était la 
conscience de mon infériorité vis-à-vis de l'être qui avait fait 
la nature dont j'étais entouré, et auquel un a donné la déno* 
mination de Dieu, ce mot qui sert à désigner une puissance 
Inconnue. Quand, tousles jours, je voyais le soleil s'éteindre à 
l'horizon, la nuit descendre et s'illuminer d'étoiles, je pre- 
nais en haine cette régularité <^àtidienn!e contre laquelle ja^. 
ne pouvais rien. 

» Il m'est arrivé, dans mon ignorante haine pour tout ce 
qui était au-dessus de moi et que je ne pouvais pas expli» 
quer, de passer toute une nuit à regarder une étoile, ^vee 
l'espérance que mon regard la ferait tomber ou l'éteindrait» 
Puis, quand après avour passé <les heures ainsi, je voyais 
l'horizon blanchir, le aoldi rcparaUre et l'étoile s'efiÈwier dans 
i$De jôrume lumineuse, je montrais le poing à ce ciel et je 
jurais de me venger. 

t Seulement, comme ce que je voulais atteindre était loin 
de flMî, je me dis que si on peut tromper les hommes par 



TBOIS HOMMES FORTS 67 

Hypocrisie, on ne peut tromper Dien que par la patience. Je 
calculai que je pouvais vivre soixante ans, et je ave mie à 
croire qu'en soixante ans je pourrais arriver à détruife cette 
harmonie universelle. 

» Mon imagination était tellement pervertie et teUenent 
ardtente, que, comme ¥OUft le voyez, elle était déjà entrée 
d'un pas dans la folie. 

» Un soir, dans une auberge où Ton m'avait acciieilli, un 
homme vint log^, qui se rendait à la foire 4e Beaucaire, avec 
lin grand instrument. Cet instrument était un télescope. 

» La nuit était superbe. Pour amuser l'aubergiste et ^ 
fi^nme, il tira son ti^scope de son étui ; 11 l'appuya sur un 
jâed à triple branche, et il leur fît voir la luîie et les étoiles. 
Je fus admis à ce spectacle. 

« Quand je m'aperçus que ces points lumineux, qui rm 
paraissaient gros comme des têtes d'épiagles quand |e ne ie» 
voyais qu'avec mes yeux, étaient des mondes qudque£oi& 
plus grands que la terre; quand j'entendis cet homme expli*> 
qoer cela tant bien que mal, je poussai un cri d'étonnement^ 
et je lui demandai qui avait fart ce qu'il nous montrait 4à. 

» — Dieu I me dit-il en me tapant sur la joue. 

» — Dieu ! . . . murmurai-je ! Toujours Dieu I et je sentis ma 
jalousie redoubler contre cet être qiu a semé des mondes 
dans l'immensité comme le laboureur sème des grains dans^ 
les sillons. 

» La nuit même, je trouvai une destination à Targent que 
j*aY9à8 ramassé. Je voulus apprendre la vérité sur ce que je 
voyais, et demander à la sciencela révélation de ceselTrayants 
mystères. J^allai à mon trésor. Je comptai ce qu'il contenait. 
En pièces d'un sou, en liards et en pièces blanches, U renfer- 
mait cinq cents francs. Je pris cette somme et je partis pour 
HImes. 

• Quand j'y fus, je demandai quelle était la mdUeure Ina- 
titu^n de jeunes gens; on m'indiqua une grande nuaison 
c^te de murs, et d'où, quand j'en approchai, j'entendûi 
lortir mille cris joyeux. 

• La volonté qu'il y avait en moi est une diose merveîl^ 



68 TROIS HOMMES FORTS 

leuse. Si j'avais pu rappliquer au bien, je serais mainteuaat 
un des plus grands hommes du monde. 

• Je me rendis à la pension qu'on m'avait indiquée, et je 
demandai, toujours muni d« mon sac, à parler au chef de 
l'établissement. 

• Le portier voulut d'abord me mettre à la porte, mais 
j'insistai tellement, que, vaincu par mon entêtement, il alla 
prévenir le directeur, lequel me reçut. 

» — Monsieur, lui dis-je alors, je suis un mendiant, je n'ai 
ni père ni mère, mais je veux un jour être bon à quelque 
chose. Depuis que je mendie, je n'ai pas dépensé un sou pour 
moi. La charité m'a nourri, logé, habillé comme je suis là. 
Les quelques sous que j'ai dépensés, je les ai donnés à de 
plus pauvres que moi ; j'ai ainsi économisé cinq cents francs. 
On m'a dit que votre cœur est excellent et que votre insti- 
tution est la meilleure de Nîmes; je viens donc tout bonne- 
ment vous dire : Prenez mes cinq cents francs , gardez-moi 
diez vous tout le temps que cette somme donne le droit d'y 
rester, et fait«s-moi apprendre, pendant ce temps, tout ce 
que je pourrai apprendre, surtout l'histoire des étoiles et du 
ciel. Le temps expiré, renvoyez-moi, je bénirai votre nom 
et je serai sûr ^e l'avenir. 

» Le calcul que je faisais intérieurement me réussit à mer« 
veille. Le chef de l'institution me regarda avec étonnement, 
avec admiration même. Il alla jusqu'à s'émouvoir, et je vis 
des larmes poindre dans ses yeux. 

» — C'est très-bien, mon enfant, ce que vous faites là, me 
dit-il. Je vais garder vos cinq cents francs, mais pour vous 
les remettre quand vous quitterez ma maison, et vous ne 
quitterez ma maison que lorsque vous saurez tout ce que 
tous devez savoir. 

» — Imbécile! murmurai-je , et je me jetai aux genoux 
du directeur pour le remercier de ce qu'il faisait pour moi. 

» Le lendemain, il n'était question dans la ville que de 
mon histoire, et, à partir de ce jour, je reçus de mes nou- 
veaux camarades le surnom de mendianU 

» Ce fut alors que je pus me rendre compte de la oiauvaise 



TROIS HOMMES FOKTS 69 

nature du cœur de riiomme, et combien on a raison de le 
haïr, sans môme le connaître, et de le mépriser qiiand on le 
connaît. 

» Aux yeux de tous, n'est-ce pw que ce cpie j'avais fait 
devait être considéré comme une belte chose ? Un enfant de 
4ix ans, un mendiant, sans famille, sans principes, sans 
autres habitudes que les mauvaises habitudes de la misère 
et de l'abandon, qui parvient à réunir une somme de cinq 
cents francs, qui applique cette somme à acquérir de l'ins- 
truction, et à tenter de s'élever au-dessus de la position où 
la fatalité Ta fait naître, est évidemment un enfant digne 
d'éloges, ou tout au moins de sympathie. 11 fallait être moi 
pour savoir ce que cachait le fond de cette belle action. 

» Je méritais donc , sinon l'amitié , du moins l'estime des 
enfants au milieu desquels je me trouvais, puisque aucun 
d'eux n'avait assez d'intelligence pour lire la vérité dans 
mon âme : ils étaient tous riches, tous heureux, tous fiers 
de leur fortune et de leur naissance, depuis l'enfant noble 
jusqu'au fils du commerçant; ils pouvtiient donc sans se 
faire de tort, accepter comme camarade ce pauvre petit qui, 
à leurs yeux, ne commettait pas d'autre crime que de venir 
demander des moyens d'existence à cette instruction qui 
devait être pour eux un jour une superfluité. 

» Eh bien , je ne trouvai ^as une main à serrer dans la 
mienne. Je ne pus me mêler à aucun jeu. Ils me regardèrent 
du haut en bas, me baptisèrent : le mendiant^ et tout fut dit. 
Mon teint halé, mes mains noircies par la poussière et les 
intempéries, mes pieds durcis par les cailloux sur lesquels 
je marchais sans souliers depuis neuf ans, les dégoûtèrent, 
et ils me laissèrent dans un coin. 

» — Tant mieux, m'écriai-je, en voyant ce qui se passait, 
et je montrai le poing à tous ces enfants qui plus tard se- 
raient des hommes dont je pourrais me venger. Je me jetai 
dans l'étude, et ma vengeance commença, car, au bout d'un 
mois, je savais lire et écrire couramment, faire les quatre 
premières règles des mathématiques, et, dans la classe où 
Ton m'avait mis, nul n'était de force à lutter avec moi. 



•70 TROIS HOMMES FORTS 

» Cette supériorité, si vite acquise, ne fit qu'ajouter l'envie 
à ia haine de tous ces petits êtres contre moi. De méprisants 
qu'ils avaient été d'abord, ils devinrent agressifs; ce ne fut 
plus assez pour eux de me détester, ils m'attaquèrent^ et 
sans que je leur eusse rienfcdt, deux ou trois d'entre eux me 
battirent. 

» Mon premier mouvement fut d'en étrangler un, car j'é* 
tais remarquablement fort pour mon âge; mais je parvins à 
me contenir; et avec cet air doux et résigné que je savais si 
bien prendre, et qui plus tard m'a si bien servi, j'allai trouver 
le directeur, et je lui racontai ce qui venait d'avoir Meu. 

» J'ajoutai, toujours du môme ton, que si je devais être un 
objet de discorde parmi ses élèves, je demandais à rentrer 
dans ma vie passée, ne voulant pas reconnaître par le mal le 
bien qu'on me faisait. 

» Le soir, ceux qui m'avaient battu étaient punis. 

«Hue maître de cette pension était un honnête homme dans 
toute l'acception du terme, et j'étais moi-même une nature 
si vicieuse et si corrompue, que, plus j'étais forcé de l'esti- 
mer, plus je le haïssais ; le bien qu'il semait sur moi pous- 
sait en mauvaises pensées contre lui. 

» Je devenais un savant, mon orgueil s'augmenta, et 
quand j'eus surpris quelques-uns des secrets de la nature, 
je me crus en état de commencer mon duel avec Dieu. Il 
n'avait rien fait pour moi, et tout ee que je pouvais être, 
moi seul devais en être l'auteur. 

» — Ah ! Dieu a fait le monde I ah ! il lit au fond des- cœur» 
et voit ce qui s'y passe, me disais-je, ah I rien n'arrive que 
par sa volonté; eh bien, qu'il lise dans mon cœur, et qu.'il 
m'empêche d'arriver où je voudrai, je l'en défiel 

» Les joies acres que me donnait cette lutte sont impossi- 
bles à décrire. Chaque affront que l'on me faisait et qui glis- 
sait sur moi comme ime goutte d'eau sur du marbre, chaque 
mensonge que je faisais, sous un masque d'innocence et qui 
surprenait la bonne foi des gens qui devaient se croire mes^ 
supérieurs en tout, me grandissaient à mes yeux et me don- 
naient hâte d'arriver au temps de ma vie où je pourrai» 



mettre en Jeu sur un plus grand théâtre toutes les ressources 
4e ma perversité. 

» Vous devez comprendre, mon frère, que* puissant levier 
ce devait être dans Tavenir peur un homme, que cette théorie 
qui grandissait tous les jours en lui, et de laquelle il résul- 
tait que, pourvu qu'on sache le cacher, on peut avoir les 
plus mauvaises pensées du monde et être estimé comme une 
âme honnête et un cœur loyal. De là, à se dire qu'on peut 
commettre tous les crimes, pourvu que Ton ait l'habileté de 
ne pas se laisser prendre, il n'y avait pas loin. 

» Cependant j'eus en même temps une grande joie et une 
grande déception. Ce qu'on m'apprenait ne suffisait plus à 
mon ardent désir de connaître, et je voulus étendre par moi- 
même les limites de mon instruction. Le monde physique me 
devenait trop étroit, à moi qui voulais opérer sur le monde 
moral. 

» Notre chef d'institution avait une belle bibliothèque, et 
souvent j'y avais regardé avec curiosité les Confessions de 
Jean-Jacques Rousseau. Comme je passais tout mon temps à 
lire, je demandai à notre instituteur, qui était fier de mes 
progrès et sûr de moi, la permission de venir prendre de 
temps en temps xm livre pour me distraire. Il y consentit, ne 
se doutant pas que le premier que je lirais serait justement 
le dernier qu'il eût voulu que je lusse. 

» Je profitât, pour user de sa permission, d'un moment où 
il était sorti, et je m'emparai du livre de Jean-Jacques. 

!» Quand je vis cette froide anatomie que l'écrivain a faite 
OTr lui-même, quand je pus suivre de l'ioBil le scalpel moral 
qui décousait le cœur humain et le mettait à nu aux yeux 
de tous, quand je reconnus dans ce grand criminel, que l'a- 
veu écrit de ses turpitudes a immortalisé, les mêmes impres- 
sions qu'en moi, je fus fier de la ressemblance, je m'abreuvai 
-de cette traduction de moi-même, Ikite avant moi, et je me 
baignai pour ainsi dire dans cette poésie dp mal. 

• Mais, d'un autre côté, md, qui me croyais un être 
extraordinaire, moi qui me croyais destiné à contre-balancer 
Dieu, car rorgueQest infini* ttioi, qui espérais qtte persom» 



72 TAOÏâ HOMMES FORTS 

n^avait jamais été aussi méchant que moi, je fus épouvanta, 
je fus anéanti en m'apercevant qu'un autre homme Fayait 
été et avait joint à cette infernale nature le talent de lui 
donner de Tattrait et de paraître aussi grand, plus grand 
peut-être sur son <^chafaudage de vices, que le~plus grand 
homme de bien sur le piédestal de la vertu. 

» Je sentis en moi un côté impuissant, car je compris que 
jamais je ne serais publiquement à la hauteur de cet homme. 
Ce fut la première douleur réelle de ma vie. 

» J'avais treize ans alors. 

VI 

ANATOHIE MORALB 

» Si Jean- Jacques n'avait pas écrit ses Confessions, ou que 
je ne les eusse pas lues, je sens en moi que j'aurais été tour- 
menté toute ma vie du désir d'écrire un livre du môme 
genre, et de me faire aux yeux de la postérité, un manteau 
brodé de mes vices et de ma corruption. 

» J'ignore si vous avez lu les Confessions, mon frère, mais 
c'est bien à la fois le plus beau et le plus infâme livre qui 
soit tombé de Torgueil d'un homme. 

>» Si j'étais roi de France, je ferais déterrer celui qui l*a 
écrit, je ferais brûler ses restes par la main du bourreau, je 
ferais jeter ses cendres au vent, j'essayerais de faire croire 
au monde entier que Jean- Jacques n'a jamais existé; 

» Et remarquez, mon frère, que celui qui vous dit cela est 
un homme qui est sûr d'avoir été plus méchant que celui 
dont il parle ; car, malgré la peine que Rousseau a prise de 
se présenter toujours sous son aspect le plus défavorable, il 
était meilleur que moi, et, à mesure qu'il s'éloignait des 
hommes, il se rapprochait de Dieu, tandis que je m'éloignais 
en même temps des uns et de l'autre. 

» Je me consolai cependant de cette lecture, en me promet- 
tant d'être, dans le mal, plus grand à mes yeux seuls que 
lean-Jacques ne l'avait été aux yeux de tous. 



TROIS HOMM£S FORTS 73 

V 

• Je ne voulus pas me donner d^autre confident que moi* 
même, ei je tressaillis d^aise en songeant à l'ironie intérieure 
dont j'accueillerais les actions des hommes qui me croiraient 
leur ami ou leur obligé, et à la réputation d'honnête homme 
que je laisserais en mourant, quoique je poussasse le besoin 
de négation presque jusqu'à nier la mort. 

» Je devins donc pour moi-même une étude sérieuse et je 
la fis consciencieusement. Jusqu'à dix-huit ans, je ne vis pas 
poindre en moi le germe d'un bon sentiment. Les rêves de la 
jeunesse, les illusions de l'amour me restèrent inconnus, et 
cependant j'étais heureux, puisque mon bonheur consistait 
à me mettre au-dessus des passions routinières des autres et 
à ne pas me laisser tromper comme eux par les impressions 
communes aux gens de mon âge. 

• Tout me réussis^it dans une proportion toujours ascen« 
dante. 

» J'étais mauvais et l'on me croyait bon, athée et l'on me 
croyait religieux; enfin, ma réputation d'honneur, de cou- 
rage, de loyauté, de délicatesse était établie à ce point que je 
pouvais commettre un crime, avec la certitude qu'on n'ose- 
rait même pas m'accuser, et que l'on douterait encore si Von 
me surprenait le commettant. 

• Pour être encore plus sûr de moi, pour empêcher mon 
âme d'être vaincue par un bon sentiment ou par une impres- 
sion inconnue; pour briser à l'avance tous les obstacles qui 
pourraient s'opposer à l'exécution d'un projet quel qu'il fût, 
le jour où j'aurais pris la résolution de l'accomplir, je soumis 
mes sens à des épreuves incroyables. 

» Je recherchai, sous le masque du dévouement, et pour 
m'endurcir à tout, les spectacles que les plus courageux 
évitent, que les plus insensibles fuient. La mort surtout était 
pleine d'attraits pour moi. 

» J'allais dans les hôpitaux ; je voyais mourir les malheu- 
reux au milieu des cris de désespoir de leurs femmes et de 
leurs enfants, et j'avais la double force de ne rien ressentir 
en moi-même et de pleurer comme si ce spectacle m'eût fait 
soufirir. Puis, je me DrometiaV cette étude de suivre dans lu 

5 



74 TROIS HOMMES FORTS 

yie, ceux qui y restaient, après avoir été au moment de se 
tuer sur le cadavre des parents ou des amis perdus, eiilne 
s^écoula jaoïais deux mois sans que je visse passer, joyeux 
ou indiiïérents, ceux-là que j'avais vos eu proi<^ à ia plva 
grande douleur. 

» Pas une exécution n'avait lieu à dix lieues à la ronde 
que je n'y assistasse; et quand la tète du condamné aval 
roulé dans le panier, quand tout le monde, satisfait du spec- 
tacle, se retirait, moi, je m'approchais de la maclime, et, 
sous rhonorable prétexte de prier sur un malheureux que 
tout le monde abandonnait, et d'accompagner jusqu'au.d* 
metiôre un cadavae méprisé, j'obtenais la permission de voir 
la tête et de me repaître des hideuses grimaces de la mort 
survenue au milieu de l'élan unanime de la vie, et quand 
toutes les facultés sont réunies pour conserver longtemps 
encore l'existence de celui qui va mourir. 

■ Aucune sensation n'était capable de m'émouvoir; rîcn 
de ce qui arrivait aux autres n'était capable de me faire 
pleurer, rien de ce qui ne me regardait pas ne pouvait faire 
battre mon cœur. 

» 11 s'agissait donc, pour que la victoire fût complète, que'je 
devinsse insensible à ce qui me serait personnel. C'était facile. 

B Je n'avais jamais rien aimé, aussi ne m'occupai-je que 
de vaincre la matière, ce corps stupide, cette enveloppe ridi- 
cule, qui tremble au moindre danger et se fatigue à la moûw 
dre lutte. 

» Je triomphai du sommeil. Je pouvais passer huit ou dix 
nuits de suite ; je pouvais ne me nourrir que de pain et 
d^eau, sans rien perdre de mon énergie ; l'hiver, je me jetai à 
l'eau deux ou trois fois pour sauver des gens qui se 
noyaient; mais en réalité pour voir si, le cas échéant, je 
pourrais sans danger supporter dix degrés de froid dans 
l'eau. Je sauvai des gens et l'on me donna des médailles 
d'honneur pour ces hauts faits. Chose étrange! je faisais le 
bien pour m'habituer au mal. 

s Comme vous le penses bien, mon frère, j'étais sorti de 
pension, et quoique je fusse coavaiiicu que Targeat est le 



TORIS HOMMES FORTS 75 

nK)yeit de tout, j'ea étais sorti sans vouloir re{M?eiidre les 
cinq cents francs que mcm maître m'avait gardés. 

» — Non, lui avais-je dit, conservez cette somme, mon- 
sieur, non pas pour vous payer du service immense que 
vous m'avez rendu, mais pour subvenir aux frais de Tédu- 
eatioQ de quelque pauvre enfSaat qui aura besoin ^ savoir 
lire et écrire, et qui ne possédera rim» 

• Ce nouveau trait de graudeuiv d'âme et de générositâ 
me fit Tobjet de Tadmiraiion universelle. 

» On vint ine proposer des pkiœs, mais je répoiidis que J9 
voulais rester indépendant, et chacan admira ce caractère 
en se promettant de m'aider malgré moi s'il en était besoin, 

« Je ne fus plus préoccupé que d'un désir, celui de faire 
fortune. 

« J'avoue que cette ambition était la seule dont je n'eusse 
pu tricxnpher dans aucun cas. J'avais Famoar de For, je vou* 
lais en avoir beaucoup, parce que, à mon avis, la fortusé 
était ce point d'appui que cherchait Ârdiimède, et avec lequel 
on peut soulever le monde. Je voulais être riche pour voir 
encore mieux tes misses des hommes et les injustices de Dieu. 

n J'avais mendié. Je voulais voir à mon tour les autres me 
tendre la main, pouvoir leur refuser le pain qu'ils me de- 
manderaient, et dire à l^eu : 

» — Tu ne peux pas faire pour eux ce que je ferais, moi, 
et, si je le veux, tous ces gens-là mourront de £aiaL 

» Vous voyez que je ne me démentais pafl ub instant, et 
que je ne déviais pas un instant de la route que je m'étais 
imposée. 

A Je louai une chambre, en annonçant au propriétaire que 
je n'avais pas d'argent pour le payer, mais que j'en gagne- 
rais un jour, et qu'il pouvait avoir confiance en mol ; j'a- 
chetai des meubles par le même procédé, et je me mis à 
l'œuvre. 

» Toutes les nuits on voyait briller ma fenêtre comme une 
étoste, car je travaillais jusqu'à deux ovt trois heures du ma- 
tin, et ceux qui passaient disaient, en montrant mes vibres 
éclairées: 



76 TROIS HOMMES FORTS 

n — Voilà le mendiant qui travaille, car le sumom que 
in*ayait4onné mes camarades m'était resté. 

» Ces nuits, je les passais à écrire des livres pieux, desti- 
nés à la jeunesse, et que je vendais à très-bas prix, mais qui 
me servaient à vivre. 

» J'étais, par-dessus le marché, adoré des curés et des prê- 
tres, qui voulaient absolument me faire entrer dans le^ famil- 
les dont ils étaient les amis, pour que je fisse l'éducation des 
enfants, convaincus qu'ils étaient qu'on ne pouvait trouver 
un professeur plus instruit, ni un directeur plus pieux. 

» Voilà à quoi leur servait la lumière dont ils se disaient 
éclairés. 

» Je me rappelle qu'un jour, m'étant trouvé dans une voi- 
ture publique avec un prêtre et un gros marchand de rubans, 
tout imbu de Voltaire, ce marchand» d'assez mauvais goût, 
entama ave« le prêtre une discussion sur la religion, et quoi 
que pût répondre celui-ci, il fut vaincu dans cette discussion 
par les raisonnements du marchand absurde. Alors je me 
mêlai à la conversation, et moi, moi qui ne croyais à Dieu 
que pour l'attaquer, je me mis du côté du prêtre, et je battis 
le voltairien sans qu'il trouvât une réponse à me faire. 

9 Dix minutes après, si Ton avait voulu, j'aurais soutenu la 
thèse contraire avec le môme succès. , 

» Gomment pouvais-je croire à ce Dieu qui, disait-on, 
m'avait donné l'intelligence que j'avais, et qui me laissait 
ainsi abuser contre lui de cette intelligence; le prouver 
quand je le voulais, et le nier quand c'était mon plaisir? 

» C'était donc justement là où les autres ont raison de pui- 
ser leur foi, que moi je puisais la négation et l'athéisme. 

VII 

K. RATNAL 

• Cependant, je m'aperçus bientôt que j'avais tellement 
létréciles moyens autour de moi, que tant que je resterais à 
Nimes, je ne pourrais y faire fortune^ et mon esprit, s'enhar- 



TROIS HOMMES PORTS ^ 77 

dissant dans le mal, me conseillait de plus grands exploits 
que ces hypocrisies Intérieuresjqui ne servaient qu'à amuser 
mon orgueil. 

» Sur ces entrefaites, je fis connaissance du curé de Lafou. 

• C'était un saint homme; et, dans certaines conversations 
que j'eus avec lui, je distinguai bien vite un esprit éclairé, 
arrivé à la foi, comme vous, par le raisonnement; car j'ai 
retrouvé daàs votre conversation les mêmes principes et 
presque les mêmes mots que dans la sienne. Je pris cet 
homme en haine; naturellement c'était un véritable homme 
de bien, et je le reconnaissais plus fort que moi. 

« Je ne cherchai plus qu'une occasion de lui faire du mol 
et de le faire douter, si cela était possible. 

» Je m'habituais tellement à cette idée, que les combinaisons 
les plus étranges se présentèrent à mon esprit infernal, et 
peu à peu, pour ne rien perdre de ma mauvaise action, je 
me dis que je la ferais me rapporter quelque chose par-des- 
su» le marché. 11 me sembla que depuis le temps que je pro* 
voquais la Providence, il ne s'était pas encore offert de plus 
belle occasion de lutter avec elle corps à corps. 

» Je choisis M.Raynal comme terrain où le combat aurait 
lieu : et dans une nuit fiévreuse où cette pensée veillait avec 
moi, je me rappelle avoir dit à Dieu, comme si Dieu eût été à 
c6lé de moi et eût pu me répondre : 

» — Voici un homme de bien qui vous aime et que vous 
bénissez, qui répand partout l'amour de vous et le respect 
de votre nom. Eh bien, moi, une des plus infimes créatures 
de ce monde, je tuerai cet homme et j'échapperai à votre 
justice comme à celle des hommes ; et l'argent qu'il amasse 
pour les pauvres, j'en ferai la base de ma fortune, et je serai 
riche, heureux, estimé, et j'aurai peut-être encore la joie de 
vous voir laisser condamner et mourir un innocent à ma 
' place. 

» U faut vous dire, mon frère, que j'avais vingt-deux à 
vingt-trois ans à cette époque, et que les passions étranges 
qui, de mon esprit, avaient envahi mon cœur, n'avaient, 
conmie je voiis l'ai dit« accordé aucune place aux passions 



78 TROIS HOMMES FORTS 

qui d'ordinaire dominent ou tout au moins occupent les gens 
jeunes et vigoureux. Les femmes étaient pour moi des êtres 
nuls, inutiles, ce qui revenait à peu près au mémo. 

• Je ne voulais être faible devant personne, et l'amour est 
une preuve de faiblesse qu'on donne à un être plus faible 
que soi. 

» Je refoulais donc, avec toute mon énergie, ces aspira* 
lions soudaines, à l'aide desquelles je me disais ^ue Dieu es* 
pérait me vaincre, je réglais avec moi-mén^ la question de 
mes sens, et lorsque j'avais recouvré toute lalueidité de mon 
esprit et toute l'énergie de mon être, je me trouvais plus 
grand encore et je m'estimais davantage. 

» Cependant la nature, et je le comprends maintenant, a 
voulu qu'à l'âge que j'avais, l'homme dépensât la surabon- 
dance de sa force par tous les moyens qu'elle a mis à sa dis- 
position, depuis le plaisir jusqu'au travail ; et lorsqu'au Uea 
de s'abandonner à cette loi de la nature, l'homme concentre 
sur uu seul point toutes les facultés qui doivent se mouvoir 
simultanément en lui, vers des buts différents, l'idée unique 
dont il s'occupe acquiert bientôt des proportions effroyables, 
et fait monter sa passion dominante jusqu'aux dernières li- 
mites de l'exaltation, jusqu'aux premières limites de la folie. 
Si l'on est bon, on peut, dans ce cas, devenir un saint; si Ton 
est un homme ordinaire, on doit devenir fou; si l'on <2St 
mauvais, comme moi, il faut devenir criminel. 

» Mon besoin de destruction devint une idée fixe dans mon 
esprit, et qui y grandit à faire éclater mon cerveau. 

» La haine me donnait les mêmes transports que l'amour, 
et la nuit, éveillé ou endormi, je rugissais à la pensée d'un 
meurtre comme un moine tourmenté de payions et de 
pensées de plaisir. 

• Je goûtais une féroce volupté à me figurer ce vieillard 
mort, et à voir, en imagination, couler son sang. 

• Quand je le quittais, après un entretien où j'avais gagné 
ses sympathies par mon adhésion à tous ses principes, où je 
l'avais édifié par la pureté de mes sentiments, je m'en reve- 
nais, insultant à ce Dieu qui ne permettait pas à ce pieux 



TROIS HOMMES FORTS TÔ 

YleiDard de Toir clair ser inon -rompte, et de me chassa* 
comme un misérable. 

» Je dois vous dire ffac je croyais ne pas craindre la mort; 
je Facceplais résolument dans le cas où je tomberais vaincu 
dans la lutte que j'allais commencer contre toute une so- 
ciété ; mais je me promettais biea aussi, si j^'en sortais vain- 
queur, d'user largement de ma vkkHre et de itô plus poser 
de bornes à mon ambition. ' 

» Vous allez voir quelle impttoyaWe hardiesse ja déployai 
dans l'accomplissement de ce crime, qui a Vaut agité la 
Tilleoùilfutjugé. 

« Oh ! je faisais bien les choses, et dans la partie que |e 
jouais je rendais des points à la I^xmdence. 

» Un soir, je partis pour Lafou, «près m'ôtre fait le ser- 
ment que le lendemain M. Raynal aurait cessé de vivre, et 
que j'aurais dans ma poche et son argent particulier «tleB 
aumônes qu'il recueillait, et jusqu'aux économies 4e m 
flervante. 

» J'avais déjà en tête le projet de voyage que j'ai accom|£, 
et je voyais dans cet argent la source première de la fortune 
que j'ai faite. 

» J'aurais pu, me direz-vous, si vous étiez im homme & 
faire de pareille réflexion, j'aurais pu, pourtant faire que de 
tuer un homme, en tuer un plus riche, et m'emparer de plus 
d'argent. C'est vrai ; mais, comme j'ai essayé de vous le faire 
comprendre, ce n'était pas tant en moi l'espoir du gain qui 
dominait, espoir qui n'eût fait de moi qu^n obscur voleur, 
<[ae ce besoin de me prouver que j'avais raison de nier la 
justice divine, et de me montrer à moî-méme que cet être 
devant lequel on se prosterne, est méchant pour les gens de 
bien, et bon pour les médtants, et qiifô par conséquent il 
m*existè pas, ou que, s'il existe, il est un être malfaisant, 

» Oh ! quand la philosophie et l'orgueil entrent dans l'es- 
prit de l'homme, ils peuvent aller et le pousser loin. 

» Je ne voulais pas tuer un homme ordinaire , car ma 
haine ne s'adressait qu'aux êtres Intelligents et capables de 
se défendre, La preuve est que |e ne me rappelle pas avoir 



\ 



80 TROIS HOMMES FORTS 

irappé un enfant, ni battu iin chien, ni coupé une ilour. 
L'idée ne m'en Tenait pas. 

» Tout ce qui ne pouvait m'opposer de résistance n'exis- 
tait pas pour moi» 

» Je partis donc pour Lafou. 

• J'étais maître de moi; j'étais sûr que mon sang-froid i:.: 
m'abandonnerait pas et que ma main ne tremblerait pas. 

» Ceci se passait au mois d'avril 1825. 
■ J'arrivai chez M. Raynal. Je sonnai. Toinette, sa servante, 
tint m'ouvrir. 

• n pouvait être neuf heures du soir. Je lui demandai si 
M. Raynal était seul, elle me raconta qu'il était au salon avec 
trois personnes et un neveu qui était venu le voir ce soir-là 
pour la première fois de sa vie, et qui était le fils d'un frère 
qu'il n'avait pas vu depuis vingt-deux ans, histoire que je 
connaissais dans tous ses détails, car M. Raynal me l'avait 
racontée souvent. 

» Toinette ajouta que ce jeune homme coucherait dans la 
maison, et ne tarderait même pas à prendre du repos, car il 
était très-fatigué. C'était un obstacle, mais au^si une espé- 
rance de plus : au lieu d'une victime, j'en avais trois, et trois 
bien et dûment innocentes. 

» Toinette insista pour que j'entrasse; je m'y refusai, pré- 
textant que je ne voulais pas troubler, par ma présence, une 
scène de famille, et ajoutant que, d'ailleurs, je verrais 
M. Raynal le lendemain , mon intention étant de coucher à 
Lafou, dans l'auberge voisine. 

» Je m'y rendis , en effet; je soupai tranquillement, et à 
onze heures du soir, quand tout le monde dormait, je quittai 
ma chambre. 

» Comme j'en sortais, je rencontrai la maîtresse de la mai- 
son, qui avait été retenue dans sa cuisine par des soins de 
ménage, et qui montait se coucher plus tard que de coutume. 

» — Où allez-vous donc? me dit-elle. 

• — Je n'ai pas encore envie de dormir, lui répondis-je, je 
vais me promener sur la route, au clair de la lune. 

» — Bonne promenade ! fît-f>lle ; et elle disparut. 



TROIS ^SOMMES FOHTS 81 

» Bien de nia part n'étonnait cette femme, dans la maison 
de laquelle j'avais couché plusieurs fois, et qui ne m'avait 
jamais vu vivre comme tout le monde. 

» Je me dirigeai veis la route en chantant, et le bruit de 
ma chanson, qui troublait le silence de la nuit, dut arriver 
jusqu'aux oreilles de iSon hôtesse. 

* La lune, que j'apercevais derrière l'aqueduc, était ma- 
gnifique et jetait une clarté égale à celle du plus beau jour. 
De larges rayons blancs passaient à travers les arcades au 
pont, et venaient éclairer jusqu'aux moindres détails dti 
paysage. 

» Un autre que moi eût reculé, car j'avais à redouter non- 
seulement qu'on me vit, mais encore qu'on vît mon ombre 
trois fois plus grande que moi. 

» Gela ne fit que m'enhardir. 

» Je connaissais admirablement les êtres de la maison du 
curé. 

• J'entrai dans le^cimetière toujours ouvert et contigû au 
presbytère; je montai sur une tombe adossée au mur et je 
me trouvai en un instant sur le toit de la maison. 

» Je pénétrai par la fenétre,du grenier et je descendis tran- 
quillement à la cuisine, où j'allumai une lampe. 

VIII 

LS CRIME 

M. Valéry s'arrêta un instant pour s'assurer de l'effet qu'il 
produisait sur Pascal. Pascal priait. 

— La lampe allumée, reprit le moribond, je m'acheminai 
yers la chambre qu'on avait donnée au neVeu de M. Raynal. 

» C'était un beau jeune honmie, ce Jean Raynal, à la figure 
firanche, à l'air calme, et qui reposait dans sa conscience. 

» Il dormait profondément. C'était tout ce qu'il me fallait. 

» J'approchai de son lit, tenant ma lampe d'une main et 
mon couteau de l'autre. Au moindre mouvement qu'il eût 
fait, je l'eusse tué. 

5. 



82. TROIS HOMMES FORTS 

» J'eus beau mettre la lumière aussi près que possible de 
ses yeux, il ne se réTeilla pas. 

t La maison était à md. 

1 Je montai alors dans la chambre de Toinette. Je n'eus pas 
besoin d'arme pour la tuer. Je lui saisis le cou d'une main et 
je serrai vigoureusement pendant dix minutes environ. 

i La tranquillité avec laquelle j'assistai à cette mort que 
je donnais moi-même est une chose indescriptible. 

» Au bout de dix minutes, Toinette était morte sans pous- 
ser un cri, sans faire un mouvement. 

t Je passai de là dans la chambie de M. Raynal. 

» Lui aussi, il dormait comme un juste. 

» Je m'arrêtai quelques instants à le considérer^ et dépo- 
sant ma lampe sur une table, je tirai mon couteau, couteau 
que je n'avais même pas pris la peine d'apporter, et que j'a- 
'^ais trouvé dans la cuisine. 

» D me sembla qu'en assassinant ce juste j'allais assassiner 
l'humanité tout entière, et je lui portai dans la poitrine un 
coup à tuer trois hommes, en même temps que je lui £erniais 
la bouche pour l'empêcher de crier. 

» n était fort cependant, et il se débattit. Alors je le pris 
dans mes bras pour qu'il ne fit point de bruit en roulant sur 
le parquet, et lui labourant le visage et la poitrine à coups 
de couteau, je Pachevai ainsi. 

» Pas une goutte de sang n'avait sauté sur moi. 

» J'allai au secrétaire, je pris un sac contenant douze 
cents francs; puis, dans un tiroir à secret que j'avais vu 
H» Reynal ouvrir souvent, car il était loin de se déOer de 
moi, je pris encore trois nulle francs en <»r : ses épargnes 
peis^nelles, que nul ne lui connaissait. 

• Je refermai le secrétaire; je m'assurai que le cnré était 
bien mort, et, reprenant ma lampe, je redescendis, froid et 
impassible comme une statue. 

» Je rentrai dans la chambre du nevw; il dormait tod- 
jours* 

• le crus alors entendre un bruit extrêmement faible cC 
lue je ne pouvais définir; ce bruit semblait sortir du lit de 



TROIS HOMMES FORTS 83 

Jean. le me penchai dessus, et je vis des gouttes de saug qm 
tombaient du plafond sur les habits de celui qui dormait. - 

» Le plafond était lézardé, et comme le cadavre de Toncle 
gisait au-dessus du lit du neveu, le sang filtrait à travers les 
fissures du plafond. 

» — Voilà le véritable, criminel, me dis-je en voyant ces 
preuves sanglantes qui rougissaient les vêtements de cet 
homme endormi et souriant dans son sommeil. 

» J'allai remettre la lampe dans la cuisine, et, chargé de 
mon butin, je sortis de la maison comme j'y étais entré. 

» Le premier bruit que j'ent^dis quand je fus dehors fut 
un rossignol qui chantait. 

» La lune était toujours sereine. 

» Je repris le chemin qui conduisait à l'auberge, en accom- 
pagnant ma mardie de k chauson que je chantais quelques 
instants auparavant. Tout cela s'était «i vite accompli que 
mon hôtesse ne dormait point encore et que, m'entcndant 
rentrer, elle me cria : 

• — Déjà de retour? 

^ Oui, lui répondis-je, Pair m'a fait du bien et j'ai envie 
âe dormir ; mais faites-moi réveiller demain de bonne heure, 
parce que je veux voir M. Raynal avant de partir. 

» Je m'endormis après avoir trauquilien^nt déposé sur 
ma table le sac de douze cents francs qui, dans le cas où je 
serais arrêté, devait être la preuve de mon crime. Comme 
Tcms le voyez, mon frère, je faisais bien des choses. 

• A huit heures on me réveilla ; je m'habillai et je me 
rendis chez M. Raynal. J'eus beau frapper on ne m'ouvrit 
pas, naturellement. J'allai faire part de mon inquiélii4e au 
garde champêtre, l'autorité du pays, et j'élais ià quand on 
enfonça la porte et quand on trouva les deux cadavres. 

• Ce que j'avais prévu arriva. Jean Raynal fut arrêté, 
jugé, condamné, exécuté. Les preuves surgiren*. contre lui 
avec une effroyable profusion. 

» J'ai voulu suivre toutes les péripéties de ce drame, et 
f ai visité l'accusô dans sa prison. Je lui al donné des e&emi« 



84 TROIS HOMMES FORTS 

ragements. Je lui ai oonseillé d^ayouer la vérité. Il a béni 
mon nom et m'a remercié. 

• Pendant deux mois encore, je restai à Nîmes ; puis j'allai 
à Marseille avec des lettres de recommandation, et je trouvai 
moyen de me faire transporter pour rien à Madagascar, où 
j'arrivai, possesseur de cinq mille deux cents francs que 
j'avais volés à M. Raynal, et auxquels je n'avais pas touché. 

» Je partis pour Madagascar, comme je vous Tai dit, me 
jurant qu'à trente ans j'aurais fait une fortune qui pourrait 
m'ouvrir toutes les voies, quel que fût le but où je tendisse. 

» Mes idées commençaient à se modifier. £n philosophie, 
j'étais arrivé où je voulais. Je ne pouvais pousser plus loin 
l'investigation des choses et le mépris des honunes; je ne vis 
plus dans la vie que la jouissance des plaisirs matériels, et 
dans les êtres que des instruments à mes plaisirs. 

B Je restai six ans à Madagascar, et je possède un million. 

» Je n'ai pas besoin de vous dire par quels trafics j'acquis 
cette fortune. Hommes et choses, je vendis de tout. 

» Je revenais donc riche, prêt à m'abandonner sans frein 

toutes les passions que j'avais repoussées jusqu'alors 
comme dangereuses et auxquelles je pouvais me livrer main- 
tenant sans crainte qu'elles détruisissent rien en moi; je 
me disais : À moi l'amour des femmes! à moi la conscience 
des hommes! à moi le monde, enfin, si je le veuxl quand 
j'ai été pris de cette fièvre dont je vais mourir. 

» Dieu m'attendait sans doute à cet angle de ma vie, et 
j'avoue que j'ai plus souffert moralement à l'idée de mourir 
au milieu de ma fortune acquise, et sans en avoir joui, que 
je n'eusse soufiert si j'élais mort sur Téchafaud comme Tas- 
flassin de M. Raynal. » 

» — Bien joué ! me suis-je écrié en regardant le ciel, quand 
je me suis vu malade d'une maladie mortelle et en essayant 
encore de railler Dieu ; mais les souffrances physiques sont 
devenues telles, que je me suis avoué vaincu, et que j'ai 
supplié le médecin de me sauver. Il ne le peut pas. 

» Dieu est donc le plus fort! Je serai beau joueur, flAtez- 
vous, mon frère, 4e me dire comment je pourrai apaiser ce 



TROIS HOMMES FORTS 8S 

Dieu que j'ai tant ofifensé et réparer, autant que cela seni 
possible, le mal que j'ai fait. 

» Le malade, épuisé de fatigue, vaincu par la douleur, 
laissa retomber sa tête sur Toreiller. 



IX 

ta RÉPARATIOir 

Qu^on nous permette uûe comparaison, la seule qui puisse 
analyser l'état de cet bomme en ce moment. 

Il était entré dans sa confession comme un fanfaron entre 
dans un souterrain obiscur dont Torifice est encore éclairé 
par le jour. Il porte la tête baute, il rit, il cbante pour con- 
vaincre ceux qui le voient, qu'il est brave, et qu'il traver- 
sera ce danger sans peur. 

Bientôt cependant son cbant et son rire cessent, car le jour 
diminue et le danger commence. Puis, quand il doit se bais- 
ser; quand, à chaque instant, il se beurte les genoux ou se 
déchire le visage; quand, pour faire un pas, il est forcé de 
trouer l'ombre épaisse avec ses deux mains; quand il lui 
faut ramper comme une couleuvre; quand rien ne lui arrive 
plus de la vie extérieure; quand l'air lui manque; quand 
son courage n'a plus d'autre spectateur que lui-même : alors 
un frisson glacial s'empare de lui et Tétreint comme un 
linceul de plomb ; il s'arrête, il ouvre des yeux effarés, et, 
pris de la terreur de mourir ainsi, loin du jour et loin des 
hommes, il pousse des cris et prie Dieu de le sauver. Il se 
retourne, et le cœur haletant, s'ensanglantant le visage, se 
meurtrissant les membres, il marche, il se glisse, il rampe 
jusqu'à ce qu'il arrive à ce rayon de jour qui l'a accom- 
pagné quelque temps, qui est pour lui la vie; et dès qu'il 
le revoit, il tombe à genoux, et, avouant qu'il a eu peur, il 
montre, pour s'en excuser, le sang de ses blessures et les 
meurtrissures de son corps. 

11 en était de môme moralement pour M. Valéry, 

Tant que son orgueil avait pu éclairer le commencement 



TROIS HOMHES FORTS 

de sa confession, il Tavait faite hardiment, et pour donner, à 
celui qui la recevait, le spectacle de sa force et de sa lutta 
avec Dieu; mais lorsqu'il avait vu que Pascal n'applaudis- 
sait pas à cette volonté de mal dont il était le confident; 
quand il s'était retrouvé seul et sans appui dans le souvenir 
de son passé fangeux ; quand il avait senti que Tair vérita- 
ble lui manquait dans cette atmosphère de crimes et d'ini- 
quités : alors, lui aussi, il avait eu peur, il avait rogardô 
autour de lui avec effroi, et, ne voyant plus Tanlre de sa vie 
éclairé que d'un rayon, le repentir, il s'était à tout hasard 
cramponné à ce rayon ceoime un lioimne qui se noie, à la 
teanche qu'on lui tend, et il avait dU à Pascal, pour son 
Sine, ce qu'ilavait dit à M. Uaréchal, pour son corps : Sau» 
Tez-moi ! 

JPélici^, qui avait entendu toute cette histoire, dans l'atti- 
tude d'un homme forcé de regarder les profondeurs d'ua 
précipice plein de reptiles et de méphitiques émanations; 
Félicien, qui, tout ea œ perdant pas un mot de cet étrange 
récit de l'orgudl humain, avait pu suivre cependant la gra- 
dation du sentiment qui y avait présidé, et qui devait mener 
le moribond, sinou au repentir, du m(Mns à la crainte mo- 
rale de la mort; Félicien, disons-nous, quand Valéry se fut 
ta, regarda quelques instants ce malheureux sans lui ré- 
pcHidre, mais avec des yeux plus éloquents que la houchs: 

— Eh bien, mon frère, demanda le maladie, vous ne me 
dites rien. 

— le vous ai dit, monsieur, répondit Pascal, que je ne 
pouvais vous donner TabsolutioiL 

— Oui ; mais vous pouvez m'iaidcr à mourir. 

— Ainsi vous avei peur de la mort? 

— Oui ; mais non comme tout à rbeue. Je n'ai plus peur 
de la mort physique, de TanéantisaemeAt de mon corps et de 
la destruction de mes sens humains, f ad peur4|ue, de Tautre 
eôté de la tombe, il y ait quelque chose. 

— 11 y a Dieu, monsieur. Dieu qui punit et qui récomr 
I)ense. 

•^ Voyons, mon frère, est-il un moyen d'apaiser ce Disa? 



TROIS HOMMES FORTS 87 

demanda le moribond d'une yo^t affaiblie ^ avec le regard 
d'an homine que le délire va reprendie ; car, chez cette na- 
ture indomptabie^ le repentirne pouvait être que le résultat 
de rafiTaiblisseffleut des facultés. 

— Oui, il y a uu moyen. 

— Lequel? dites-le vite, mon frère. 

—C'est de'profîter du peu de temps qui vous reste à vivre 
pour rendre à la mémoire de celui que vous avez perdu, et 
à sa famille, Thonneur que vous leur avez enlevé, li faut 
écdre le récit du crime que vous avez commis, en détailler 
les circonstances, puis vous signerez cette déclaration, voua 
me la remettrez, et, une fois de retour en France, quaad 
j'aurai été ordonné prêtre, je réhabiliterai Jean Raynal. A 
cette condition, Dieu, x'eu suis sûr, consentira à être clé- 
meat pour vous.. 

— Donnez- moi de l'encre, du papier et une plume, fit la 
malade, et, d'une main fiévreuse, il écrivit : 

« Aujourd'hui, 20 septembre 1833, au moment de rendre 
rooDL àme à Dieu, touché de repentir, je déclare être l'assassin 
de Yaleniin Raynal, curé de Lafbu, et de sa servante, Toi- 
Uietle Belami, crime pour lequel un innocent, Jean Raynal, 
apM sur réchafaud. 

» Je fais cette déclaration et je la signe avant de détailler 
toutes les circonstances qui doivent Pappuyer aux yeux des 
juges, afin que si la mort me surprenait pendant que j'écris 
les faits principaux, ma culpabilité et Tinnocence de Jeaa 
Reynal fussent connues, et que la mémoire de ma yictime 
pâtétre réhabilitée. 

t A bord du Nicolas. 

t Jk)SEPH Valéry (de Kimes), surnommé 

le Mendiant. » 

— Est-^e bien ainsi, mon frère? demanda le moribond à 
Pascal, en loi pa^want le papier qu'il venait de signer. 

— Oui, mon frère, et puisse le sentiment qui vous giôda 
£tre un sincère repentir! 



88 TROIS HOMMES fouts 

— Maintenant je yais détailler le crime, n'est-ce pas? 

— Oui, et pendant ce temps je prierai pour vous. 
Valéry reprit la plume et se mit à écrire le récit de Tassas* 

sinnt aussi clairement que possible, en le signant encore de 
son nom de Joseph et du nom de Valéry qu'il avait pris à 
Madagascar. 
Quand Pascal eut lu ce récit : 

— Mourez en paix, mou frère, dit-il au malade, je vous 
promets le pardon de Dieu. 

— Eh biçn, promettez-moi de consentir à ce que je vais 
vous demander. 

^ Je vous le promets, monsieur, si ce^que vous me de- 
mandez est juste. 

— Je n'ai pas d'héritiers,' mon frère, et j'ai une immense 
fortuné. Voulez- vous me permettre d'en faire don à cette 
sœur que vous aimez tant, et que je ne connaîtrai jamais, 
mais qui priera pour moi ? 

Pascal devint rotige sous cette offre comme sous un affront. 

— Ceux qui sont riches et qui meurent sans héritiers, 
répliqua-t-il, ont les pauvres pour héritiers naturels. 

— C'est juste, mon frère, pardonnez-moi la proposition 
que je vous ai faite, et veuillez vous charger encore d'une 
mission. 

En disant cela, Valéry écrivait une donation de toute sa 
fortune aux pauvres de Nîmes, et donnait Tordre à son cor- 
respondant, M. Morel, qui en était le dépositaire, à Paris, dô 
la remettre aux mains de Félicien Pascal. 

A peine si cette donation était lisible, tant était faible la 
main de celui qui Técrivait. 

— Bien, mon frère ! très-bien! fît le jeune homme en lisant 
le papier, voilà une partie de votre passé complètement pu- 
rifiée. 

Le malade ferma les yeux sans répondre. 

Il sentait la vie se retirer de lui. 

Félicien regarda quelques instants ce corps qui avait ren- 
fermé une àme si corrompue, et qui n*était déjà plus qu'une 
inerte matière, frissonnant sous le souffle glacé de la mort 



TROIS HOMMES FORTS 89 

Puis, il quitta sans bruit la cabine, pour ne pas éveiller le 
moribond, à qui Dieu envoyait le sommeil comme première 
récompense de son premier remords. . 

Deux heures après on était arrivé au Gap. 

— Ëh bien, demanda Félicien à M. Maréchal, au moment 
où celui-ci revenait de voir le malade, qui Pavait fait appeler 
en se réveillant. 

M. Maréchal secoua la tète. 

— Il est mort? fit Pascal. 

— Pas encore, mais il ne peut tarder. La tôte n'y est déjà 
plus. 

— Que vous a-t-il dit? 

— Il m*a demandé du vin de Madère. 

— Vous lui en avez donné? 

— Je lui en ai donné une bouteille. Il ne vaut même plus 
la peine qu'on Im refuse quelque chose. . — 

Félicien, qui avait hâte de quitter le vaisseau, où il lui 
semblait que, depuis cette confession inattendue, il respirait 
mal à Taise, descendit une dernière fois auprès du mendiant. 

— Courage, mon frèi^, lui dit-il en lui prenant la maiù. 
M. Valéry essaya de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent 

convulsivement et il ne put arriver à prononcer une parole. 

La bouteille de Madère était vide. 

Au contraire de M. Maréchal, nous croyons que le mourant 
avait toute sa tète, et que, ne pouvant supporter le poids de 
fies souvenirs, il avait cherché l'oubli dans l'ivresse, 

X 

nSUClBN. PASCAL 

Comme nous l'avons dit, le premier besoin qu'avait éprouvé 
Félicien en quittant la cabine de Joseph, avait été de regar- 
der le ciel et d'aspirer le plus d'air pur possible, comme 
pour chasser l'atmosphère putride dans laquelle il lui avait 
fallu vivre le temps qu'avait duré cette confession, et pour 
se convaincre que ce qu'il venait d'entendre n'était qu'une 



90 TROIS HOMMES FORTS 

déplorable eicception ùdxis les conditioas humaines; mais 
qoaod il s'était retrouvé seul au Gap, ii avail; posé sa tête 
entre ses mains, et il s'était de nouveau penché sur rabime 
que le mourant lui avait montré et dont il avait éclairé les 
plus sombres profondeurai 

Le doux jeune homnofô^ pria d'un amour immense pour 
Dieu, amour inspiré par le spectacle des grandes choses de 
la nature et des vastes solitudes de l'Inde, n'avait vu, dans la 
mission qu'il s'était promise, que le malheur à consoler, que le 
bien à £aire, et il n'avait pas prévu qu'au milieu de cette foule 
d'hommes qui représentent la civilisation, il trouverait de 
pareils crimes et de pareils vices. 

Il retombait donc épouvanté de cette première confession 
que le hasard lui avait fait cohnaitre, et il en était à se de- 
iMBder s'il aurait la force d'assister souvent à ces effroyables - 
anatomies du cœur. 

Hais il s'écria tout à coup, après avoir longtemps réfléchi : 

— Plus le devoir est diffîcite à remplir, plus il est agréabte 
à Oteu qu'on le remplisse. 

Cependant il sentait la néeessîité de distraire bien vite son 
c^rit de la préoccupation dans laquelle le récit de Joseph 
l'avait jeté, et comme, après Dieu, rien ne pouvait plus occu* * 
per son esprit que sa mère et sa sœur, il écrivit à l'une et à 
l'autre, en n'adressant toutefois sa lettre qu'à l'une des deux, 
àsamère. 

« C'est aujourd'hui le 20 septembre 1833j nous voilà ar- 
rivés au Cap, ma bonne mère, c'est te dire que je suis en 
route pour te revoir bientôt. 

• Le vaisseau qui. m'a déposé ici repartira demain et te 
portera cette lettre, dont notre docteur, un de nos compa- 
triotes, veut bien se charger, tandis que je serai encore loin 
de toi; mais je m'en console en me disant que c'est du bon- 
beuir 4^ Blanche que je m'occupe; car cet héritage que je 
viens recueillir ici, et qui nous appartient à elle et à moi, il 
est bien entenidu que je le lui abandonne et qu'il lui servira 
de dot, si comi^ je l'espère, grùce à son esprit, à ses bons 



TBOIS HOMMES FORTS 91 

seoIlHiéiits et à la beauté dont Dieu lui a fait don, ma chère 
sœur trouve uu honnête bomme qui Taime comme elle mé- 
rite d'être aimée, et dmit elle devkaiie la femme. 

» Oui, ma bonne mère, nia résolv^ioà e^tbien prise, ouii 
je Teux entier au Benrioe de Dieu. 

» Tu essayais, dans la dernière lettre que j'ai reçue de toi, 
à fioorbon, de m'éloigner de cette pensée. U te sesinble' que 
taa amour jaloux me possédera moins. 

» Tu te trompes, ma mère. Je serai plus à toi de cette façon 
que si je prenais ma place dans les carrières -enviées défi 
bommes. Dieu, les malheureux, toi et ma sœur, vous serez 
mes seules amours. 

• Tu me disais de réfléchir longtemps avant d'exécuter 
mon projet. J'ai réfléclii, car tes conseils, je les suis reli- 
gieusement, j'ai tout pesé dans ma conscience et dans ma 
raison, et ma résolution n'a point changé. 

» Si tu avais vu comme moi, ma mère, la nature que je 
Tiens de visiter, si tu avais pu boire la vérité aux sources 
éternelles des solitudes et des immensités, si tu avais pris 
Dieu sur le fait au seiu de toutes ces splendeurs, tu revienr 
drais animée de Tesprit qui m'anime, et tu dirais comme 
moi : Dieu seul est grand, et tu n'aurais plus d'autre ambi- 
tion que de le servir et de le révéler. 

» Ne me disais- tu point aussi dans ta lettre, chère et bonne 
m^e, que je suis bien jeune encore, que j'ai vécu d'une vie 
indépendante, et que, comme tous les hommes, je puis être 
sujet aux passions; qu'alors placé entre elles et mon devoir, 
je serai peut-étse malheureux, et que tu redoutes de me voir 
souffrir ? 

* n n'y a victoire que là où il y a lutte, ma mère. S'il 
plaît au Seigneur d'éprouver mon âme et de la tenter, j^ lui 
offrirai avec joie le triomphe que je remporterai sur moi- 
niéme, car je lui sacrifierai tout; mais Dieu adoucira mon 
chemin et me laissera venir tranquillement jusqu'à lui. 

» Qu'ai-je à redouter, d'ailleurs? je te le demande. Tu 
m'aimes, je snis aimé de Blanche, et je vous aime toutes les 
deux. 



92 TROIS HOMMES FORTS 

• Mon esprit, fortifié par l'étude, par «une expérience pré- 
coce, par les spectacles magnifiques auxquels j'ai assisté, est 
parvenu à assigner à chaque chose sa véritable place. Les 
passions qui agitent les hommes et que tu crains pour moi, 
me semblent bien mesquines et bien étroites, et c'est parce 
que je les ai mises avec toutes les autres choses de la vie dans 
le plateau de la balance, que je sais maintenant combien 
elles sont légères et de quel faible poids elles peuvent peser 
dans l'existence d^un homme qui marche les yeux tournés 
vers la vérité, s 

« Vois donc, au contraire, mère, quelle douce existence 
ma résolution te prépare. 

« D'abord, je ne te quitterai pas. La petite maison où je 
suis né, et qui est le nid de tous nos souvenirs heureux, tu 
continueras à l'habiter, et j'y viendrai souvent. 

Je la vois d'ici, avec ses volets verts, avec ses grands 
chèvrefeuilles qui courent le long de ses murs blancs, et 
dont les fleurs éclatent au soleil en gerbes roses. La grille qui 
la précède cache ses barreaux dans les feuilles, et dérobe 
aux envieux, s'il y en a, le tableau du bonheur intérieur et 
des joies familières. 

» J'ai ma petite chambre pleine de livres, et je suis là, 
travaillan^et lisant, tandis que ma sœur et toi vous causez, 
assises dans le jardin. 

« Puis, BlaBche se marie ; de beaux et bons enfants blonds 
naissent autour de moi, et je les aime comme si j'étais leur 
père. Je prends en main ileurs jeunes âmes et je les éclaire 
dès leurs premières années; je leur explique le but des 
choses auxquelles le Seigneur leur permet d'assister. 

» Mon beau-frère est un beau et brave homme, qui devient 
ton second fils, A qui reste auprès dé loi, tandis que je vais 
consoler mes malades, secourir mes pauvres ûu instruire mes 
fidèles, tandis que je vais semer un peu de bien dans l'uni- 
verselle famille. Puis, comme nous aurons vécu sans re- 
proches, nous mourrons sans effroi, et la mort, ce sommeil 
éternel, nous viendra douce et tr?nquillc, semblable au 
sommeil quo tidien . . 



{ 



TROIS HOMÎ^ES FORTS 93 

• Depuis longtemps imbus des grands principes de la vie 
étemelle, nous ne verrops dans cette loi de la nature qu'un 
bien&it du ciel, que le repos après la fatigue, que la récom- 
pense après le travail. Gomme nous aurons*donné le tableau 
de notre vie unie et transparente aux enfants qui nous se- 
ront venus, nous leur donnerons, en dernier exemple, le 
tableau de notre mort calme et souriante, et cet enseigne- 
mentdemier sera peut-être celui qui leur profitera le plus. 

» Nous aurons accompli chacun notre mission, et nous ' 
aurons peut-être la joie d'avoir rendu meilleurs ceux qui 
n'étaient que bons, et bons ceux qui étaient méchants. 

» N'en doute pas, ma bonne mère, voilà Tavenir que Dieu 
nous réserve. En est-il un plus doux? en connais- tu un plus 
beau? 

» Bonne et tendre mère, je te vois d'ici, lisant ma lettre, 
tandis que Blanche pose sa tête sur ton épaule pour mieux 
écouter les paroles que je vous envoie à toutes deux; ou si 
c'est Blanche qui lit, je te vois suspendant le travail que 
cette lecture interrompt, essuyer tes yeux aimés pleins de 
ces larmes que les mères donnent si vite au souvenir de leurs 
enfants. 

» Le soir où cette lettre sera venue te trouver dans ta pe- 
tite retraite, tu dormiras plus heureuse, n'est-ce-pas? Tu la 
plieras et tu la cacheras dans ton sein, conune un avare 
cache son trésor, et quand tu seras seule dans ta chambre, 
couchée entre ta lampe et ton grand christ qui te bénit 
diaque jour du fond de ton alcôve, ttf rouvriras cette lettre 
et tu.la liras encore, et tu remercieras l'image du Dieu qui 
a mis des joies si pures dans le cœur de ses créatures* 

» Oh ! oui, le monde est bon. Oui, il y a encore de bonnes 
et chastes sensations dans la vie, de bonnes^ larmes à ré- 
pandre, de bonnes pensées à avoir. J'ai besoin, malgré moi, 
de m'en bien convaincre à l'aide de ton souvenir, car, au- 
jourd'hui, j*ai eu une des plus tristes émotions de ma vie. 

>» Moi qui t'ai toujours tout confié, je ne puis cependant 
te confier celle-là. Elle ne m'appartient pas, mais tu t'y 
trouyes mêlée encore, puisque avec Dieu tu m'en consoles. 



&4 TROIS HOMMES FORTS 

* Tranquillise-toi, cependant, ma bonne mère, il ne m'est 
arrivé ancnn malheur, et je n'en ai pdnt à redouter, 

s Que la vie a des phases singulières? C'est aujourdlm le 
^J^ septembre 1833. J'ai aujourd'hui vingt-quatre ans! jfene 
puis m'empéchcr de songer à ce qui se passait ce jour-là 
dans notre petite ibaison. Je venais de voir la lumière ; il y 
avait donc un être de plus au foyer, petit être qui venait de 
comploter la trinité de ki Damllle, — le père, la mère et l'en* 
Suit. 

» Je vais te revoir bientôt, et nous serons trois au foyer; 
et cependant un de ceux qui étaient là est mort, mais un 
autre est venu et a pris place, puisque Blanche est née huit 
ans après moi, et que notre pauvre père est mort deux ans 
après sa naissance. - 

» Quelle admirable chose que cette transmission de la vie, 
qui fait qu'un être continue à vivre dans d'autres! 

V Ainsi mon pèreest mort, matériellement mort,mai8 l'âme 
qu'il avait, nous nous la sommes partagée. Blanche et moi, 
et il vit en nous. Ce n'est plus ie même visage, mais ce sont 
les mêmes pensées, la même foi, les mêmes sentiments. U 
eût eu dix enfants, qu'il eût revécu dix fois sur cette terre, 
tandis que son àme serait cependant retournée tout entière 
vers Dieu. 

» Oh 1 ma mère, que la religion qui nous a révélé tous ces 
mystères est une belle et grande chose, et que Ton a raison 
âe se vouer à elle! 

» Mon père était bi^ ému ce jour-là, tu n» rasditscnfr» 
vent. Il était pâle, et, les yeux fixés sur toi, il attendait, en 
murmurant une ardente prière, que tu jetasses le cri qui 
devait annoncer la fin de tes douleurs et le commonrement 
de ma vie. £t j'arrivai dans ce monde, pauvre et ciiétif, et il 
me prit dans ses bras, et il s'agenouilla, et tous deulvous 
vous mites à pleorer les larmes de la reconnaisBanre. 

» Voilà que je suis grand aujourd'hui; voilà que cetea- 
font, qui ne pouvait se remn^dr, qui était sai^ regaitl, s&ns 
voix et sans force, a franchi des milliers de lieue s, a touciié 
en doigt le bout du monde, a été aussi loin ^e possible à la 



rencontre du Seigneur; voilà que son cœur sent, que sca 
intelligence saisit toutes choses ; et il en est ainsi de tous les 
bommes. Que cela est beau, que cela est grand ! 

» Aujourd'hui, je vois ce que tu as £ait, chère nière. Pimr 
Tanniversaire de la naissance de ton fils, cette date qife les 
mères n'oublient jamais, tu es entrée dans ma chambre, et là 
tu as pensé à moL 

» Tu as touché toutes les choses qui peuvent me railler 
le plus vite à ton souvenir, et tu as vécu dans ma vie. Tu t'es 
dit : Où peut-il être à celte heure? et tu t'es mfse à regretter 
cette envie dont j'ai été pris un jour de visiter le luonde et dd 
lecoDnaitre. 

B Puis, comme moi, tu t'es rappelé les viogt-quatre années 
qui se sont écoulées depuis ma naissance, et tu ^ redescendu 
dans le passé Téchelle des souvenirs heureux. Admirable 
chose que cette sympathie qui fait que, séparés par des mil* 
liers de lieues, deux êtres qui s'aiment, un frère et une sœur, 
une mère et un fils, peuvent avoir, le même jour, la même 
pensée, et communiquer ensemble par les invisibles chaînons 
du cœur. 

» £t tandis que tu remerciais Dieu de m'avoir donné à toi, 
je le remerciai3 de m'avoir £ait naitre ton ftls. De quels soins 
pieux tu as entouré mon enfance! quelles excellentes choses 
ton esprit et ton cœur ont semées dans mon cœur et dans 
mon esprit I Le peu que je puis valoir, c'est à toi que je le 
dois. 

m Laisse-moi donc t'en remercier, bonne et sainte mère. 

B Sans doute tu as été aussi vi&iter la tombe paternelle, 
car tu donntis la même dévotion à ton époux et à ton enfant, 
tous deux loi den toi, l'un pour toute la vie, l'autre pour 
quelques mois encore. Tuas été l'agenouiller sur cette tombe 
où nous avons déposé un jour celui que nous aimions, et qm 
était mort en nous souriant. 

» Pendant que nous pleurions tous les deux cet amour 
que Dieu nous reprenait, Blanche, qui n'avait que detnx ans 
idors, et qui ne comprenait rien aux larmes, nous regardaits 
avec ses grands yeux bleus étonnés, et quand nous leriiimet 



96 TRO/S HOMMES FORTS 

du cimetière, nous la trouvâmes jouant dans le jardin« La 
Seigneur, dans son éternelle justice, refuse la douleur aux 
cœurs qui seraient trop faibles pour la supporter; mais le 
cœur n'y perd pas ses droits, cependant, car, lorsque Tenfant 
a gralidi, il a, par le souvenir, la douleur qu'il n'a pas eue par 
l'impression. 

• Ainsi, quoique Blanche ait à peine vu son père, quoi- 
qu'elle ne puisse se rappeler ses traits, elle ne prononce pas 
son nom sans que des larmes montent de son cœur à ses 
yeux. C'est que ce genre de douleur est bien plus dans les 
souvenirs que la mort de l'être aimé fait renaître dans Tes* 
prit, que dans la mort elle-même; voilà ce qui la fait longue 
et quelquefois étemelle. 

» Quand, nous penchant sur le corps de celui que nous ne 
leverrcnsplus, nous nous rappelons que ce regard éteint se 
fixait jadis avec amour sur nous, que cette bouche nous 
couvrait de baisers quand nous étions enfant, nous donnait 
de bons et sages conseils quand nous devenions un homme; 
que ce cœur qui a cessé de battrp était plein d'affection» 
d'inquiétudes, de terreur pour notre avenir, et quand nous 
voyons toute cette habitude de vie rompue, brisée en une 
minute, et que les caresses dont nous couvrons le mort ne le 
font plus sourire, et que nos cris ne peuvent le réveiller : 
alors, oh ! oui, alors nous ressentons une douleur énorme, 
et nous nous sentons ensevelir sous cette douleur comme 
sous une montagne. 

» C'est à ce moment qu'on entend le bourdonnement des 
moments heureux dus à celui qu'on pleure, et qui viennent 
chantex autour de notre tristesse, comme des oiseaux libres 
autour d'un oiseau prisonnier. On croit que l'on ne se con- 
solera jamais. La vie y parait insuffisante, et l'on se laisse 
tomber au fond de sa douleur. Là, on trouve Dieu, car il est 
au fond de tout, qui vous relève, et vous dit d'espérer en- 
core. 

« Comme tu le vois, ma mère, c'est toujours à Dieu que 
j'arrive, quelque chemin que je prenne. 

• Adieu, ma bonne mère. 



TROIS HOMMES FORTS 97 

N Toici um^ de ces Jbonnes et longues causeries toutes 
filiales et toutes chrétiennes, comme ton cœur sait les com- 
prendre, et comme nous en avions si souvent, lorsque assis 
à côté Tun de l'autre, par un beau soir de printemps ou 
d'automne, notre doux entretien se colorait des teintes mé- 
lancoliques du passé. 

• Bientôt, nous reprendrons, je l'espère, cette tranquille 
habitude pour ne l'abandonner qujS lorsqu'il plaira au Sei- 
gneur de rappeler un de nous à lui. 

• Embrasse tendrement ma sœur Blanche, et dis-lui bien 
que ma pensée est pleine de rêves et de vœux pour elle. 

» Je voudrais continuer encore cette lettre, mais je tiens 
à l'aller porter moi-même au débarcadère, et j'ai une assez 
longue distance à parcourir pour y arriver, car la ville est 
séparée de la mer par un véritable désert de quatre lieues. 

» Ton fils, 

» FtLIGIEN PASCAL. » 

Cette lettre terminée, Pascal se sentit heureux. Elle fai- 
sait un contraste si frappant avec la confession de Joseph, 
elle était si bien l'expression d'un cœur qui suit le sentier 
droit de la vie, que Félicien se reposa dans la lecture de 
cette lettre écrite par lui, comme le voyageur lassé se repose 
sous la tente qu'il a dressée lui-même. 

Puis, il la cacheta, y mit l'adresse, et prenant son bâton 
et son chapeau, il quitta l'hôtel où il était descendu et 
s'achemina vers la mer, en compagnie de voyageurs qui al» 
laient s'embarquer sur le Nicolas. 

Comme eux, il monta sur un mulet sans bride et sans 
étilers, couvert d'un sac de toile grise en guise de selle. 

Des nègres, qui marchaient à côté des voyageurs, étaient 
chargés de conduire leurs montures. 

De lourds chariots, chargés de marchandises à exporter, 
traînés par des bœufs qui se dandinaient sous le joug, com- 
plétaient cette caravane, et les conducteurs de ces chariots, 
la main gauche appuyée sur le dos des bœufs, dormaient 
tout en marchant. 

6 



88 TROIS HOMMES FORTS 

Au loin, la mer coupait d'une ligne plus foncée Tazur du 
ciel avec lequel elle fennait l'horizon. 

le Nicolas paraissait, à la distance où il se tremyait, gros 
CDinnie une coquille de noix. 

Félicien ne venait pas seulement à bord pour remettre 
la lettre à M Maréchal, le docteur, qui s'était chargé de la 
fsdre tenir à madame Pascal, il yenait aussi pour savoir si- 
tocph étût mort, et comment il était mort 

Ëûûn, la distance s'effaça peu à peu, on tom^a le rivage, 
et, au milieu des mille cris d'un embar^ement, Pascal 
monta dans une des barques qui attendaieni au débarcadère. 

Une demi-heure après, il était sur le pont du Nicolas. 

^ Mon cher docteur, dit*il à M. Maréchal, vous m'avez 
promis de remettre une lettre de moi à ma mèret 

— Et j'accomplirai avec joie cette promesse. 

— Vous verrez une digne et sainte femme, une belle et 
charmante jeune fille. Vous ne les connaissez pas encore, 
mais vous leur direz que vous m'avez connu, et elles vous 
aimeront tout de suite, d'abord pour cela, puis pour vous- 
même. Vous les embrasserez comme je vous imbrasse, et 
leur annoncerez mon retour. 

— Combien de temps resterez-vous au Cap? 

-< Deux ou trois mois ; vous savez ce que sont les héri- 
tages et les gens d'afEaires : on n'en finit jamais avec eoi. 

— Comptez sur moi. 

— Et maintenant, comment va H. Valéry? 

— Regardez, répondit le docteur. 

Et du doigt il montrait xm mousse occupé 4 coudre un 
boulet dans un sac. 

-• Qu'est-ce que cela signifie? 

<— Cela signifie qu*on prépare ie boulet qu'on va lui atta- 
cher aux pieds quand on va le jeter à la mer. 

— C'est donc fini? 

— Non, car il peut se vanter d'avoir la vie dure «onraiô 
un chat, cet homme; mais nous n'attendoos que son ûet^ 
nier soupir pour nous en débarrasser. Il est impos£:blef^ifB 
en revienne, et ce-serait charité pour lui et pour ooi» 



TROIS HOMMES B'ORTS 99 

• 

^arguer les derniers mooieatB de Fagonie. Ge gaillard-là 
flerat capable d'eoipester tout le bâtiment PersosHe n'ose 
plus rapprocher. Restez dix minutes avec 13ûqs el vous 
verrez son enterreoient» si Ton peut dooner ce nom à cette 
Gérémonie. 

— ItoB, lit Pascal) je ne veux pas Yoir cela. 

— Alors, adieu, mon frère; car cela ne tardera pasi. 
lies deux hommes s'embrassèrent cordialement. 
Pascal, tout rêveur, redescendit dans la barquOi apièt 

avoir serré la main au capitaine. 

La barque s'éloigna rapidement. 

Gomme elle abordait au rivage, 11 entendit deux coups de 
canon. 

C'étaient les adieux du Nicolas, qui reprenait la mer. > 

— C'est sans doute maintenant uni pour ce aalbeureux^ 
murmura Pascal, en adressant une prière au Seigneur pour 
le repos de Tâme de Joseph. Orgueil de Thomme! voilà done 
où tu vas ! 

XI 

Ll lETOVB ' «^ 

Comme il Tavait prévu, Pascal resta trois mois au Cap. 

B lui fallut ce temps pour recueillir Théritage qu'il devait 
mi^orter à sa sœur, le parent dont il héritait étant mort 
sans testament, et ayant laissé des affaires assez em* 
brouillées. 

Puis, qu'elles soient claires ou dou, les successions ne se 
tecueillent jamais vite. L'argent a un tel attrait, que ceux-là 
même qui n'en sont que les dépositaires mettent le plus de 
tonps possible à le rendre à ceux à qui il appartient. II leur 
semble que, tant qu'il est dans leur caisse, il est à eux, et 
peut-être même, nourrissent-ils une secrète espérance de la 
farder toujours, et de finir par se l'approprier. 

La fin de décembre était donc arrivée. 

C'était une mauvaise époque pour entreprendre un lon^ 



100 TROIS HOMMEb FORTS 

voyage par mer; mais Félicien ne songeait qu'au plaisir de 
levoir sa mère et sa sœur, et d'entrer le plus tôt possible 
dans la carrière qu'il avait choisie, si l'on peut donner ce 
nom de carrière à une mission apostolique.' 

Ces trois mois passés au Gap, il les avait employés à corn* 
pléter ses études en théologie, commencées au séminaire ; 
car, comme on le pense bien, ses affaires ne l'occupaient pas 
toujours, et il n'avait plus qu'à se présenter à l'évéque pour 
être ordonné prêtre. 

U partit donc, et à la fin du mois d'avril 1834, il toucha la 
terre de France, en poussant ce cri de joie que pousse tout 
homme qui revoit le sol natal. 

Puis, pour ne rien perdre de ses impressions, pour saTOU- 
rer plus à Taise le retour, quoiqu'il eût hâte de revoir 
sa chère famille, il voulut faire h pied la route qui le sépa« 
rait d'elle. 11 fît partir ses bagages dans une voiture, et lui, 
son petit sac suspendu à un bâton, il se mit en route, sui- 
vant des chemins qu'il ne connaissait pas, mais dans les* 
quels il lui était indifférent de se perdre, parce qu*ils étaient 
'ceux de son pays. 11 faut avoir voyagé longtemps, s'être 
exilé involontairement, ou l'avoir été, pour comprendre 
ies joies vraiment grandes qu'il y a à fouler la terre pater- 
nelle. 

La nature se transforme tout à coup et vous sourit comme 
ne vous a souri aucune nature, si belle qu'elle soit. L'air 
semble plus léger, la route moins rude, et je mets en fait 
qu'on se fatigue moins à faire quinze lieues à pied sur le 
sol aimé, qu'à faire dix heues dans le plus beau paya du 
monde, si c'est un pays nouveau. 

Pascal marchait donc d'un pas rapide, heureux, jeune, 
franc, trouvant Dieu à chaque halte de la route, saluant les 
croix de bois et de pierre qui poétisent les chemins, et sur 
les marches desquelles s'assoient les glaneuses lassées, ne 
s'arrétant que pour prendre un frugal repas ou quelques 
heures de sommeil, se remettant en route avec l'aubei et 
aspirant, dans toute leur nouveauté, les douces et pures 
exhalaisons du printemps. 



TROIS HOMMES FORTS 101 

Les plaines, les collines, les montagnes qu'il avait eu à 
traverser, s'effaçaient peu à peu derrière lui;. il arrivait; 
mais à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, des 
pressentiments vagues, et que tout homme a subis s'il s'est 
trouvé dans la même position que Félicien, s'emparaient de 
son âme. 

Quand vous êtes resté longtemps loi|i des êtres que vous 
idmez, loin de ceux qui gardent une partie de votre cœur 
quand vous vous éloignez d'eux ; quand le chemin que vous 
luisiez vous permettait de leur écrire souvent sans qu'ils 
pussent vous écrire à vous, voyageur rapide que leurs 
lettres n'eussent pu rejoindre ; quand, après plusieurs mois 
d'absence, vous reveniez les trouver, n'étiez- vous pas frappé 
tout à coup de cette idée : que depuis longtemps vous n'a- 
viez pas reçu de leurs nouvelles, que la vie est chosç bien 
fragile, et qu'on peut retrouver vides les maisons qu'on a 
laissées pleines? 

Vous vous disiez : Si le hasard allait faire que ma mère 
fût morte hier et que j'arrivasse juste pour la voir ensevelir I 
Cela se peut. ' V 

^ Si j'allais voir, tendue de noir, la maison de mon en- 
fance ; si j'allais retrouver, autour d'une bière éclairée de 
cierges, tristes et le front baissé, les amis souriants de ma 
jeunesse ; ou bien si, quand je vais heurter à la porte que 
j'ai franchie si souvent sans me douter qu'un jour elle 
pourrait donnef passage à un malheur, cette porte allait 
m'être ouverte par une personne inconnue qui me dirait : 
Qui demandez-vous? et qui, au nom que je prononcerais 
en tremblant, répondrait : La personne que vous demandez 
est morte il y a longtemps! et en fouillant dans mon sou- 
venir je ne pourrais pas seulement me rappeler ce que je 
faisais le jour où ce malheur me serait arrivé. J'étais gai 
peut-être ! Peut-être je révais à l'avenir. 

Si j'allais retrouver intactes, et ensevelies sous leur cachet 
comme elle sous sa tombe, les lettres que je lui écrivais de 
distance en distance pour relayer la douleur de la séparation 
et rapprocher fictivement le retour! Si enfin, là où je comp- 

6. 



102 TROIS HOMMES FORTS 

tais trouver tm être plein de vie qui m'eût serré dans ses 
bras avec toute Ténergie de son bonheur, et qui eût versé 
sur moi les larmes de la joie, j'allais ne trouver qu'un 
marbre avec un nom, et qu'un corps insensible chez lequel 
le bruit de mes pas tant espérés ne trouverait plus d'écho I 
Ce serait horrible! 

Puis, ces pressentiments vagues passant bientôt dans votre 
esprit à l'état de probabilités, car rien n'est plus probable 
Que la mort, vous étiez prêt 4 vous arrêter et même à re- 
tourner en arriére, le doute vous paraissant mille fois pré* 
férable à la certitude; car le doute, c'est un coin de Tespé* 
lance. Vous regardiez alors les choses qui vous entouraient, 
les arbres, les nuages, l'horizon, avec cet espoir que quelque 
changement de la nature vqus avertirait du changement 
que vous redoutiez ; mais la nature était toujours la même, 
car elle ne meurt pas, et l'avenir ne trahissait rien de ses 
secrets. 

Vous continuiez donc votre route en discutant avec vous- 
même, et un grand battement de cœur s'emparait de vouS; 
tout à coup. Vous étiez arrivé dans la ville ou dans le vil* 
lage. 

Alors vous étudiez les gens qui passaient. Oh ! quelle joie 
TOUS ressentiez si le premier visage de connaissance vous< 
souriait 1 

Vous n'aviez donc rien à cramdre, puisqu'on souriait en 
¥0118 voyant, car les hommes œ peuvent pa^être assez mé- 
chants pour sourire ainsi à ceux qu'ils savent attendus par 
une douleur. 

Gepjendant, uub* superstition toute naturelle vous empô- 
cbait de questionner ce premier sourire. Vous aviez son 
joyeux salut comme otage, et vous ne vouliez apprendre 
"Votre bonheur que de ceux qui pouvaient vous le donner 
tout entier. Vous avaxtciez alors avec plus de confiance, et 
reconnaissiez les choses d'autrefois. 

De loin, vous aperceviez la maison où vous alliez. Bi^ 
n^ëtait changé extérieurement en elle. 

Votre émotion devenait si forte que vous ral^tissiei le. 



T^OIS HOMMES FORTS lOS 

^f VOUS disaai: Ils soûl là, ils ne se -âoutent pas que je 
suis si près d'eux. Us padeot de moi sans doute, ils se 4e^ 
mandent où je suis, ils me croient encore dans le pays d'où 
je leur ai écrit la dernière fois; et votre esprit se plaisait à 
composer le tableau que vous alliez avoir sous les yeux eu 
franchissant cette porte aimée. 

Enfin vous touchiez le marteau de cette porte, vous frap- 
piez, votre bonne venait vous ouvrir, croyant ouvrir à un 
étranger, et, v^us reccoBasissant, elLè se mettait à cries* : 

-*• C'est monsieur 1 c'«st monsienr ! 

Alors il se faisait un grand biuit de diaises, de baisers, 
de larjEDes, de q«ies4ion8, et tous voyîes tous vos pressenti- 
Oieuts tristes se sauver par la porle ouverte, oomme des vo- 
leurs qui n'ont pu lifift voler. 

Un des effets magiques du retour, c'est telaire disparaître 
«Q un instant de l'esprit le temps 6ooulé depuis le <}épart^ 
les inqui(^tud€S conçues pendant ce temps. €elui qu^on te* 
voit, on croit instantanément l'avoir quitté ki veille, et le 
soir même, il est tellement rentré dans sa vie passée, et Pon 
est si franchement rentré dans kt sienne, qu'on croit né 
l'avoir pas quitté du tout. 

C'est à ce moment que ccmmience te récit des voyances, 
des accidents, des dangers courus, dont on peut rire, puis- 
qu'ils sont passés; puis le voyageur questionne à son tour, 
et demande des nouveltes de ceux qu'il a connus, et qui, 
lui absent, ont continué le long et difOciie voyage de la vie. 

Que de destinées changées! Ceux-ci sdut partis, ceux-là 
se sont mariés... quek|ues-u&s sont morisl Un souhait, un 
souvenir, une larme tombent sur cèacmn êes noms pro- 
noncés, et tout est dit. 

Le cœur a un côté égoïste qui l'empêche de- s'occuper 
longtemps des autres quand il est complètement heureux^ 
et le retour au milieu des gens aimés est un des bonheurs 
les plus complets de ce monde. 

Pascal éprouvait ce que nous venons de dire. 

Si vous l'aviez vu suivre le sentier étroit, bordé de mû- 
riers en fleurs, qui devait le mener à la maisoivde sa mère, 



104 TROIS HOMMES FORTS ^ 

TOUS auriez deviûé dans ce voyageur solitaire rinquiétudo 
que nous venons d'essayer de décrire. 



XII 

BLANCHE 

Le village, placé sur une hauteur, se détacha bientôt sur 
le ciel, avec le clocher massif de son église, clocher sem- 
blable au sommet d'une ruche. 

Honcontour est dans une situation charmante. Entouré 
d'amandiers et d'aubépines, il déroule tout autour de lui 
des collines soigneusement peignées par le fer de la charrue, 
et qui, là où elles sont restées vertes, sont animées par de 
grands bœufs blancs et roux qui les tondent, et qui, lorsque 
vous passez auprès d'eux, vous regardent avec ces yeux 
étonnés dont les bœufs ont le privilège. 

La maison de madame Pascal était une des plus belles du 
pays, et elle était bien simple cependant. En arrivant par le 
chemin que suivait Félicien, c'était la première maison qu'il 
devait rencontrer, car elle était séparée des autres de la 
longueur d'un arpent environ. 

Le jeune homme l'aperçut bientôt à travers un rideau dô 
peupliers, souriante comme une jeune fille derrière son voile. 

Dix minutes après il s'arrêtait à la grille dont il parlait 
dans une lettre que nous avons transcrite, et, mettant sa 
main sur son cœur, il sonnait doucement. 

Ce fut le jardinier qui vint ouvrir à Pascal. 

Le brave homme ne put retenir im cri en reconnaissant 
son maître. 

Félicien lui tendit la main et la lui serra affectueusement. 

— Où est ma mère? demanda-t-il. 
— • Ici, monsieur. 

— Et ma sœur? 

— Est avec madame, au fond du jardin. Je vais ^vfffevàif 
ces dames, qui vont être bien heureuses. 



TROIS HOMMES FORTS itô 

— Non, mon ami^ restez là. Je veux avoir ie plaisir de les 
prévenir moi-môme. 

Pascal poussa un bon soupir de joie, remercia mentalement 
Dieu, et se dirigea vers le fond du jardin qui s'étendait du 
côté de là campagne et qui était entouré d'un mur peu élevé. 

Il aperçut sa mère et sa sœur qui se promenaient bras 
dessus, bras dessous, et en causant. 

U prit par Fautre bout de l'allée qu'elles suivaient, et, sV 
Tançant sur la pointe du pied, il se trouva tout à coup en tace 
d'elles. 

Rappelez-vous Tétonnèment le plus heureux de votre vie, 
le plus grand cri de joie que vous ayez poussé, et vous aurez 
Tétonnement et le cri de madame Pascal. 

Ne m'en demandez pas davantage. Il y a des choses qu'on 
fl^t et qu'on ne décrit pas. 

Blanche ne manifesta pas de la même façon que sa mère 
le plaisir qu'elle éprouvait à revoir son frère. Elle pâlit en le 
voyant, et cette pâleur n'échappa point au jeune homme. 

-«* Tu ne m'embrasses pas, toi, Blanche? lui dit-il. 

— J'ai été tellement saisie, tellement heureuse en te voyant, 
répondit-elle d'une voix faible, que j'ai cru que j'allais me 
trouver mal. 

En même temps, la belle .enfant mettait sa main sur sa 
poitrine pour contenir les battements de son cœur, et, reve- 
nue im peu de son émotion, elle se jeta au cou du voya- 
geur. 

A partir de ce moment. Blanche ne quitta plus le bras de 
son frère et l'accabla de caresses et de touchantes questions. 

— Raconte-nous tes voyages, confie-nous tes projets; com- 
ment es-tu venu? disait-elle. Pourquoi ne nous as-tu pas 
averties du jour de ton arivée? 

— le suis venu à pied, répondit Pascal, Pt cela depuis 
Nantes. 

— Alors tu dois être bien fatigué, tu dois avoir besoin de 
repos? 

Et Blanche, sans attendre la réponse de son frère, remme- 
nait dans la salle à manger, oii. sa mère prépara tout dé suite 



J06 TROIS HOMMES FORTS 

• 

le repas du retour, ne voulant pas, dans sa superstition ma» 
lerneile, abandonner ce soin à des mains étrangères. 

Blanche s'assit alor% tout près de son frère, et les deux 
jeunes geas se prirent les mains en souriant. 

Félicien ne se' lassait pas de la considérer, tant elle était 
belle. Ces beaux cheveux ondes avec des reflets d'or, cette 
peau blanche et si fine qu'elle laissait presque voir la vie cir* 
culant dans ses veines, ces grands yeux bleus brillants et 
bumides comme une fleur couverte de rosée, ce nez fin aux 
narines transparentes, cette bouche étroite, pourprée, en- 
tr'ouverte comme pour laisser voir des dents plus blançtes 
çie les plus blanches perles, ce cou souple et élégant, tout ce*^ 
iisemble merveilleux qm, le jour où on l'avait baptisée^ 
avait fait donner à la sœur de Pascal le doux nom de 
Blanche, était pour le jeune homme un spectacle dont il n» 
le pouvait rassasier. ' 

Par la vie qu'il avait choisie. Blanche était la seule femma 
que Félicien pût aimer; aussi cet amour fraternel s'augmen-* 
tait-il un peu des autres amours qui lui étaient interdits, ou 
plutôt qu'il s'était volontairement fermés. Mais il lui était 
permis d'admirer ce qui était beau, d'aimer ce qui était 
bon, et comme Blanche était bonne et belle, il avait tout Ti- 
déal de l'amour dégagé de la matière et de la passion. 

Cette affection était si jalouse, si prévenante, si craintive^ 
que, comme on vient de le voir, elle s'effrayait du moindre 
nuage. 

— Blanche, ma sœur adorée, s'écria tout à coup le jeune 
homme en prenant dans ses mains la tête de la belle enfant 
et en posant ses lèvres sur son front, dis-moi que tu es heu* 
reuse. 

— Oui, je suis heureuse, bienheureuse, mon frère I lépo»» 
dit Blanche avec conviction. 

— Alors, maintenant j'ai faim. 

Madame Pascal rentrait en ce moment dans la salle, appor* 
tant des assiettes pleines. 
Son fils se mit à table entre elle et sa sœur. 
Les questions reconmiencèrent. 



TROIS HOMMES FORTS i07 

— Nous reviens-tu pour toBjours? demanda la mère. 

— Oui, ma bonne mère, etcependaut je serai forcé de you» 
quitter, un mois peut-être. 

— Où iras- tu donc? 

— Dans le midi de la France. . 

— Quel est le but de ce voyage? 

^ Les dernières volontés d*un moaiant à accomplir, (Txm 
iBOurant dont j'ai reçu la confession. 

— Tu as reçu la confession? 

— Oui, pia mère; et dès demain jlrai voir monseigneur 
l'évéque de Niort, à qui je me confessei*aià mon tour de cette 
faute, car c'en est une, puisque je n'étais pas encore ordonné 
quand j'ai reçu cette confession. Mais comme je Fai accueillie 
avec la pins grande fd, comme ma résolution de me consa- 
crer à Dieu n'a point changé, comme de cette confession il 
peut en résulter un grand bien pour la reitgioïi et pour plu- 
sieurs personnes, j'espère que monseigneur Tévéque me la 
pardonnera. 

« Mais tranquiIlise4oi, ma bonne mère, je ne partirai que 
lorsque je serai prêtre, et cela va prei^re jMicore un peu de 
temps. 

— Â mon tour, maistenant Sais^tu ce que j'ai fait, moi, 
pendant ton absencet 

— Non, ma bonne mère; mais ce que tu as fait est bien 
fait, j'en suis sûr. 

— Je suis allée à Niort, 

— Pourquoi? 

•- Pour voir l'évoque. 

— Tu l'as vu? 

— Oui ; et je lui ai parlé de toi, et je lui ai montré tes lettres. 

— Alors... 

— Alors, il m'a ait tfpe je fenvoieà lui aussitôt que tu se- 
rais revenu, et il a fait dire à M. le curé, qui allait changer 
de dipçèse d'attendre jusqu'à nouvel ordre. Gomprends-tu ce 
<iue cela veut dîref 

— Oui, je crois comprendre, fit Pascal avec joie, que grôce 
â toi, ma mère, ce sera moi qui remplacerai notre bon curé. 



108 TROIS HOMMES FORTS 

— Justement; ai-je bien fait? 

— Tu le demandes I 

— Demain, de bonne heure, je me mettrai en route, reprit 
Félicien. 

— Mais, pour cela, il faut que tu te sois bien reposé. 
Blanche, va dire qu'on prépare pour ton frère la chambre qui 
Tattend depuis si longtemps, et veille toi-mênie à ce qu'il ne 
manque de rien, car il va dormir un peu, n'est-ce pas, cher 
enfant? 

La mère et le fils s'embrassèrent encore; c'est là réternelle 
éloquence des mères et des enfants qui se revoient après une 
longue séparation. 

Blanche quitta la salle pour faire ce que n^dame Pascal 
venait de lui dire; mais avant d'entrer dans la chambre de 
son frère, elle entra dans la sienne, et après s'être assurée 
qu'elle ne pouvait être vue, elle prit un morceau de papier 
sur lequel elle écrivit à lahàleet en tremblant quelques mots. 

Puis, sans se donner la peine de plier ce papier, elle le 
froissa dans ses mains et le cacha dans le corsage de sa robe, 
en attendant sans doute qu'elle pût le faire parvenir à son 
adresse. 

Lorsque ensuite Blanche quitta sa chambre, son émotion 
était grande, et elle fut forcée de s'appuyer au mur pour ne 
pas tomber. 

Ce qu'elle venait de faire était donc bien mal? 

XIII 

LE SEGRBT DE BLANCHB 

Quand Blanche eut fait préparer la chambre de son firêre, 
elle redescendit et le lui annonça ; puis, pendant qu'il s'y ren- 
dait, elle courut au fond du jardin. 

Là, elle entr'ouyrit une petite porte qui donnait sur la 
campagne, et sortant à moitié elle détacha une pierre mobile 
du mur extérieur. 

Dans la cavité que laissait cette pierre une fois détachée» 



TROIS HOMMEÔ FORTS 109 

elle déposa la lettre qu'elle venait d'écrire, replaça la pierre 
dans l'état où elle était auparavant, rentra dans le jardin, 
referma la porte, et remit la clef dans sa poche, clef qu'elle 
s'était procurée en cachette de sa mère, qui croyait avoir la 

«eule. 

Elle revint ensuite tenir compagnie à madame Pascal, et les 
deux femmes s'entretinrent des heures entières du Donheur 
que Dieu leur avait envoyé dans la journée avec le retour 
de Félicien. 

Vers quatre heures du soir, le jeune homme se réveilla, et 
trouva l'une et l'autre à son chevet, 

A peu près au même moment, un homme à cheval s'arrê- 
tait dans la campagne, à côté de la petite porte que Blanche 
avait ouverte le matin, et sans avoir besoin de quitter les 
étriersil détachait la pierre qui cachait la lettre, et se retour- 
nait en lisant ce que cette lettre contenait. 

Le cheval était une béte magnifique. 

Quantàcelui quile montait, et qui pouvait avoir trenteans, 
il était beau, d'une beauté de roman, c'est-à-dire qu'il était 
grand, pâle, sans barbe, avec des yeux d'un bleu de saphir 
et de beaux cheveux blonds et abondants. Mis, du reste, avec 
la plus grande élégance, il maniait habilement sa monture. 

Quand il eut pris lecture de la lettre de Blanche, lettre qui 
lui était destinée, il la replia avec soin et l'enferma dans un 
petit portefeuille, où se trouvaient déjà plusieurs billets de 
la même écriture; puis, mettant son cheval au grand trot, il 
arriva bien vite à une charmante maison, tenant du château, 
entourée d'une soixantaine d'arpents de bois, etbàliesurune 
colline, aune lieue environ de la demeure de madame Pascal. 

Arrivé à la grille de cette maison, le cavalier jeta la bride 
de son cheval aux mains d'un valet d'écurie qui attendait 
son retour, et passant dans im riche salon, au rez-de-chaus- 
sée, il sonqa. 

— Vous préparerez la berline de voyage pour demain, dit- 
il au domestique qui parut. 

— Monsieur le comte part? 
^Oui. 

7 



tlO TROIg H0MHS8 f 0RT8 

^ A quelle teure moumur le comte partira-t*ilt 

*- A midi, 

^ Je Gomooiaiiderai les chevaux pour onze heures t 

-Oui. 

— Monsieur le comte part seul? 
-—Seul. 

^ Alors deux chevaux suffitont? 

— Parfailement. 

Le domestique se retira. 

Le comte passa le reste de IS[ jOQii»êe à écrire, à se prome«» 
ner, à rôver surtout, car il semblait Uvrô k une pensée grave» 
el toujours la même. 

A dixlieures du soir, il monta ù cheval et reprit la route 
qu'il avait suivie le matin. 

A cent pas de la petite maison que nous connài^ns, tt 
attacha son cheval à un arbre, et lit à pied le chemin qui le 
séparait du mur confident. 

Alors il s'assit sur une borne, et posant ses coudes sur ses 
genoux et sa tête dans ses mains, il continua ses longuet et 
soucieuses réflexions. 

Qui edt vu cet homme ce soir-là ne se fût pas douté qu'il 
venait à un rendez-vous d'amour. 

Il y avait à peu près une demi- heure qu'il attendait, ou 
plutét qu'il était assis là, car il était tellement absorbé qu'il 
avait peut-être oublié lui-même qu'il attendait quelqu'un^ 
quand la petite porte s'ouvrit. 

Blanche passa furtivement la tété per la porte entr*oa^ 
verte, et d'une voix douce elle appela : 

— Frédéric? 

Le jeune homme releva la tête, et un sourire inaccoutumé 
éclaira son visage à la vue de Blanche. 
La nuit était obscure et un peu froide^ 

— Je suis en retard d'une demi-heure, dit Çlanche ati 
comte, pendant qu'il prenait la jeune fille dans ses bras, eila 
pressait contre son sein, me pardonnez-vous? 

— Je vous eusse attendue toute la nuit, Blanche, et sant 
vous en vouloir de votre absence. 



THOIS HOMMES^FOETS 111 

— Que VOUS êtes bon I 

— Non, je vous aime, voilà tout. ' 

Frédéric avait dit : Je vous aime, d'une voix étrangp- Un 
autre n'eût pas dit autrement : Je vous bals. 

— Suivez-moi, lui dit Blanche, qui, malgré elle, avait iresr 
saîlli à rintonation que son amant avait donnée à ce mot 
d'amour, mais qui y était sans doute habituée, car en mémo 
temps elle prenait la main de Frédéric. 

— Où me menez-vous? demandale comte. 

— Au pavillon. 

— N'est-ce pas une imprudence? fît-il en hésitant 

— Ne craignez rien, tout h monde dort. 

— Môme votre frère? 

— Surtout mon frère, qui, depuis plusieurs jours, voyage 
à pied. 

— Gomme je vous Fai écrit ce matin, je craignais bien de 
ne pouvoir m'échapper ce soir, Frédéric, dit Blanche à voix 
basse, et en s'asseyant sur un coussin aux pieds du comte ; je 
tremblais que Félicien ne veillât et ne me gardât auprès de 
lui. Voyez comme je vous aime, mon ami l Pour vous, je 
regrette presque le retour de mon frère bien-aimé, qui n'aime 
que Dieu, ma mère et moi. 

— Vous m'aimez donc? fît le comte en regardant la jeune 
fille, et en passant sa main blanche et froide dans les cheveux 
dorés de la belle enfant. 

— Ainsi votre frère est revenu? reprit-il, changeant bruft* 
quement de conversation. 

-Oui. 

— Que vous a-t-il dit en revenant ? 

— Ce qu'un frère dit à sa sœur. Il m'a embrassée; mais 
comme son retour me faisait craindre de ne plus vous voir 
aussi souvent que par le passé et que je ne sais pas feindre, 
je suis devenue triste. Alors il m'a demandé ce que j'avais. 

— Et vous lui avez dit? 

— Que je n'avais rien. Et cependant, Frédéric, bientôt, 
n'est-ce pas? je pourrai tout lui avouer. 

— Oui, ma Blanche bieu-aimée ; oui, ton frère saura toQt 



112 TROIS HOMMES FORTS 

— Gomme vous dites cela, Frédéric ! cette phrase dan» 
votre bouche ressemble presque à une menace. 

— Es- tu folle? 

— Quel homme étrange vous êtes, et quel mystérieux 
pouvoir avez- vous donc en vous? Savez- vous bien que, de- 
puis que je vous connais, depuis que vous m'avez dit que 
vous m'aimiez, ma vie ne m'appartient plus I Votre pensée a 
pris en moi la place de mon âme. Ah 1 c'est que vous n'êtes 
pas un homme comme les autres, car je suis bien sûre que je 
n'eusse point aimé un homme ordinaire, et je vous aime d'un 
amour que nulle autre peut-être n'a ressenti avant moi. 

» Vous souriez, laissez-moi croire que je ne me trompe 
point, laissez-moi cette consolation de penser que j'ai cédé 
à une force invincible, et que, quoi que j'eusse fait, je n'eusse 
pu vous échapper. Nous autres femmes, nous espérons tou- 
jours que Dieu aura fait pour nous des émotions inconnues 
jusqu'alors, et que les raisons que nous nous donnons ont en 
elles-mêmes l'excuse de notre feute. 

» Séparé de moi par dix lieues, par cent lieues, par un 
monde, vous me feriez vivre et agir comme vous le vou- 
liez. Vous n'auriez qu'à étendre la main, je subirais votre 
-volonté. 

» Quand j'essaye d'exister en dehors du cercle que votre 

tour a tracé autour de moi, je suis comme une folle, je me 

urte à tout comme une insensée, je chancelle comme un 

•x^me ivre, Tair me manque, et, malgré moi, il faut, si je 

-veux pas tomber, que je prononce votre nom et que je 

rattache à votre souvenir. 

Que vous dirais-je de plus, Frédéric? Moi, élevée dans 
jeux et saint respect de Dieu, fille d'une mère pure 
re la Vierge, d'un père que le Seigneur lui-même devait 
"^jer, sœur d'un homme de bien, s'il en fut, pour vous 
c:»ut sacrifié : mon repos, mon avenir, mon honneur, 
'^^^-vous ma vie? prenez-la. Voulez-vous que je vous 
Voulez-vous que je trompe tout ce qui m'aime, que 
^ déshonore aux yeux de tous ? Dites-un mot, je suis 




ÏBOIS HOMMES FORTS 113 

• Est-ce de l'amour que je ressens? je Tignore ; mais, quoi 
que cela soit, c'est un sentiment, presque douloureux par 
moments, toujours plus fort que ma volonté et contre lequel 
je me brise, car je ne le comprends pas. Enfin contre vous 
je ne puis rien, pour vous je puis tout, excepté de cesser de 
TOUS voir, 

XIV 

PROJETS 

Frédéric, la main sur la tôte de Blanche, le regard fixé sur 
die, écoutait sans émotion extérieure les mots qu'elle lui 
disait, et qui eussent dû sortir de sa bouche plutôt que de 
celle de la jeune fille, car c'était sans doute avec les mêmes 
mots qu'il avait pris sur elle l'empire qu'il exerçait main- 
tenant. 

Seulement, ces mots avaient été, dans sa bouche, ce qu'est 
une épée dans la main d'un grand tireur, et dans la bouche 
de Blanche, ils étaient ce qu'est une arme dans les mains 
d'un enfant qui ne peut blesser personne, mais qui peut se 
blesser lui- môme. Autant ils avaient eu de force sur la sœur 
de Félicien quand elle les avait entendus, autant ils en 
avaient ou paraissaient en avoir peu sur Frédéric, qui les 
entendait. 

— Et que compte faire votre frère ? demanda le jeune 
homme, après avoir répondu par un sourire à tout ce qu'il 
venait d'entendre. 

— Que vous importe mon frère, Frédéric, quand je vous 
parle de vous et de moi? Je suis toute au bonheur de vous 
vodr, et quand je vous entretiens de mon amour, qui vous 
est cher, dites-vous, vous me demandez une chose qui doit 
voas être bien indifférente, puisque je n'y pense pas, moi, 
qu'elle devrait préoccuper. 

— Cela prouve que je m'intéresse à tout ce qui vous tou- 
che. Blanche. Répondez-moi donc. 

— Eh bien , fit la jeune fille, Félicien part demain commo 
je vous l'ai écrit. 



114 TROIS HOMMES FORTS 

— Où Ta-t-îl? 

f- Il va à Niort, voir monseigncto: Févêque. 

— Ensuite? 

— Ensuite, il reviendra ici, il recevra les ordres, et rem» 
placera, sans aucun doute, le curé de notre paroisse^ 

— De sorte qu'il ne vous quittera plus ? 
,— Si. 11 doit s'absenter un mois encore. 
'—Pour aller? 

•- Dans le midi de la France, je crois. 

— Et que va-t-il faire de ce côté? 

•^ Je n'en sais trop rien. Une confession qu'il a reçue, du 
Uen à faire, les dernières volontés d'un mourant t remplir; 

•^ Mais il ne partira pas avant un mois? 

i— Oh! non. 

'— En tout cas, s'il voulait partir. Blanche, vous le V9^ 
tiendriez. 

— Pourquoi? 

•^Oublieuse! Avant toutes cboses, avant tous ses autres 
devoirs, ne faudra-t-il pas qu'il nous marip, comme cela est 
convenu? 

«— Ne vous ai-je pas dit, Blanche, quand vous m*avez an- 
noncé que vous aviez un frère qui se destinait aux ordres» 
et qui serait prochainement auprès de vous, ne vous ai«]e 
pas dit qu'une fois qu'il serait de retour, vous seriez ma 
femme, parce que je voulais que ce fût lui qui nous mariât! 
Je suis superstitieux, et la bénédictiou de votre frère, qui 
est un homme dabien et qui vous aime, portera bonheur à 
notre amour. N'est-ce pas cela que j'ai promis, n'est-ce pas 
cela que vous voulez, ma Blanche bien-aimôe? 11 faut que 
votre frère ignore maintenant tout ce qui s'est passé entre 
nous. 

— 11 lïgnorera. 

— Vous ne le lui direz, Blanche, vous entendez bien, qu0 
lorsqu'il aura reçu les ordres» 

— Pourquoi? 

— Comment! vous ne comprenez pas, enfant, que notre 
amour, si vrai qu'il soit, tout vrai qu'il est, est un&£auteaux 



TROTS HOMMES FORTS " liS 

yeux du monde, et aérait un trime, aux yeux de votre frère? 
Qui sait alors si cet aveu n'empoisonnerait pas les joies de 
son retour et ne le ferait pas dévier de sa vocation? 

» Quoique cette faute soit réparable, la réparation oe pour- 
rait avoir lieu tout de suite; ee seraient donc plusieurs jours 
d'inquiétudes et de tourments pour Félicien. Au lieu de cela, 
Blanche, lui cacher soigneusement Tétat de votre ûme, c'est 
le laisser pieusement, et sans que rien l'en puisse distrîûre, 
se consacrer à Dieu ; et quand il sera prôtre, quand s^ mis» 
sion sera de bénir et de pardonner, nous irons sans craiate 
à lui, et nous lui dirons : Nous nous aimons depuis long- 
temps; nous venons vous demander de nous pardonner et do 
nous unir. Le prêtre absoudra la femme, le frère bénira l4 
sœur, et votre mère elle-même ignorera la vérité, 

I» Notre bonheur passé se fondra dans le bonheur à vemr 
et ne sera connu que de nous, de votre frère et de Dieu* 

• Me comprenez- vous, Blanche? 

— Vous avez raison, ami, toujours raison. 
11 y eut un moment de silence. 

^ Et maintenant, adieu, reprit Frédéric. 

'^ Vous me quittez déjà? 

— Oui. Il faut éviter tout ce qui pourrait uous trahir, fiapr 
pelez-vous que nos relations, surprises en ce moment, pour- 
raient fttire le désespoir de votre frôra. 

-^ C'est juste. A demain, alors. 

•^ Non, Blanche, pas à demain. 

— Demain je ne vous verrai pas ! s'écria la jeuue Elle avec 
«ne sorte d'effiroi. 

-«Non. 

— Oîi serez- vous donc? 

^ Sur la route de Parip, où il faut que j'aille. Les papiers 
nécessaires à notre mariage sont là, chère enfent; il vaut 
mieux que je les recueille tout de suite que d'attendre. De 
cette façon, nous ne perdons pas de tenips, 

— C'est pour cela que vous allez à Paris? 

— Je vous le jure. 

«- Et vous reviendrez f 



116 TROIS HOMMES FORTS 

— Dans cinq ou six jours, au plus tard. 

— Que vais- je devenir pendant ces jours-là? 

— Vous penserez à moi, Blanche. . 

— Je ne ferai que cela, vous le savez bien. 

— Dès que je serai de retour, je vous préviendrai, 

— Comment? 

• — ^ar une lettre que je déposerai dans le mur. 

— Que vous êtes bon, Frédéric, et que je vous aime! 

En prononçant ces paroles, Blanche pleurait; mais elle se 
hâta d'essuyer ses yeux. 

— Blanche, Blanche, lui dit Frédéric d'une voix un peu 
grondeuse, si vous voulez que je vous aime toujours, ue 
pleurez jamais. 

— Je ne pleure pas, mon ami, je ris, au contraire, re- 
gardez. 

Et la jeune fille, en effet, faisant un effort sur elle-même, 
riait des lèvres, tandis que de nouvelles larmes perlaient à 
ses yeux. 

Frédéric fit un mouvement d'impatience. 

— Ainsi, continua Blanche en réunissant toutes ses force» 
pour retenir ses larmes et pour sourire, ainsi, vous serez de 
retour dans six jours? 

— Oui. 

— Quel bonheur! Mais, mon ami, si vos affaires ou vos 
plaisirs vous retiennent plus longtemps à Paris, ne vous in- 
quiétez pas de moi. Je prierai en vous attendant, et je serai 
heureuse que vous soyez heureux. 

Et la pauvre jeune femme, maîtresse momentanément de 
son émotion, souriait comme une esclave qui redoute son 
maître. 

— Bien, Blanche, dit Frédéric, que ne trompaient cepen- 
dant pas ces paroles, mais qui voulait paraître y croire, bien» 
j'aime à vous voir ainsi; soyez toujours .de même, ayez cott- 
fiance et tout ira bien* 

Le comte déposa un dernier baiser sur les lèvres de la 
jeune fille qui se pendait à son cou, et après avoir éteint la 
lampe, il ouvrit la porte et disparut dans la campagne. 



t / 

TROIS HOMMES FORTS 117 

Blanche, restée seule, s'appuya contre la muraille et fondit 
ea larmes, en ùiurmurant : 

— Cette absence est toute naturelle; d'où vient qu'elle a 
pour moi Taspect d'un malheur? 



XV 

ROBERT 

I 

Blanche passa une partie de la nuit à errer dans le jardin 
et à demander à Tair frais de la nuit le calme et le repos 
qu'elle n'eût pu trouver dans sa chambre*, car elle le sen- 
tait bien, le sommeil ne fût point venu à elle. »♦ 

Quand bien môme il n'a encore amené aucun malheur 
avec lui, l'amour, l'amour mystérieux et qui se cache, une 
fois qu'il est entré dans le cœur d'une jeune fille, en chasse 
tout ce qui n'est pas lui, et prenant violemment ses aises, il 
s'y promène en conquérant et lui donne d'effroyables se- 
cousses. 

Où là mènerait cet amour? Blanche ne le savait pas, elle 
ne voulait pas le savoir. 

Quand, pendant ses heures de solitude, elle réfléchissait et 
se demandait comment un si grand boiileversement s'était 
fait dans sa vie, elle ne trouvait rien à se répondre. 

Le temps qu'elle avait vécu avant de connaître Frédéric, 
elle ne se le rappelait pas; puisque lorsque, du passé, son 
esprit passait à l'avenir, quand les sombres probabilités d'un 
pareil événement se dressaient devant elle, elle fermait les 
yeux, et c'est alors qu'elle refusait de regarder. 

Elle était semMable aux gens endormis qui, poursuivis 
d'un mauvais rêve, se voient entrer dans une rivière sans 
savoir nager. Ils prévoient qu'ils vont périr; mais la main 
qui les pousse est plus forte que leur volonté d'aller en ar- 
rière; l'eau les gagne, et ne sachant à quoi se raccrocher, 
ils se, livrent au courant en étendant les bras et en fermant 
les yeux. 

Un secret pressentiment disait à Blanche qu'au bout de la 

7. 



118 TROIS HOMMES FORTS 

route qo'elle suirait il y avait un malbenr; mais comme 
Frédéric marchait dans cette route, die le suivait sans pou- 
voir songer même à reveoir sur ses pas. Gomme on l'a vu, 
elle se demnndait souvent à die-méme si ce qu'elle ressen- 
tait était réellement de Tamour. 

Comment Teût-elle su, l'innocente enfant, elle qui jus- 
qu'alors avait vécu dans Theureuse ignorance des passions, 
elle qui avait Tâme et le visage de la Vierge? Seulement elle 
était forcée de se dire que ce qu'elle éprouvait était étrange. 

11 lui avait semblé, avant qu'elle aimât, que Tamour était 
use chose douce à r&me, une sorte de breuvage qui laissait 
tout à coup le coeur altéré dans un indéfinissable sentiment 
de bien-être. 

Dans ses rêves de jeune fille, elle voyait Tamour souriant, 
gaiement escorté du sommeil, pieusement accompagné do 
la prière. Elle l'avait regardé comme une fleur qui s'ouvre 
tout à coup dans T&me et la parfume d'aromcs divins, comme 
un oiseau du ciel qui s'enferme volontairement dans le cœur 
des femmes, ainsi que dans une cage dorée, et qui, là, chante 
des mélodies inconnues à la terre. 

Un homme était venu à elle; comment? nous le saurons 
bientôt. Dominée par l'étrange puissance de cet homme, 
poussée par ses propres impressions, elle avait cru à lui, et 
voilà que, dès le premier jour, die avait en vain cherché la 
réalité de son rêve. Le parfum attendu ne s'était point fait 
sentir, la chanson espérée ne s'était point fait entendre. 

Elle avait approché la lèvre de la coupe nouvelle, et il lui 
avait semblé, au lieu d'un breuvage doux et pur, boire une 
liqueur de feu. Ses yeux s'étaient obscurcis sous llmpres- 
aion d'une acre volupté; son esprit, son âme, sa vie avaient 
disparu pour elle pendant quelques instants dans un monde 
qui n'était ni le del nila terre, ni la veille m le sommeil, M 
le rêve ni la réalité. 

Puis, quand elle était sortie àe cet étal, elle avait reculé 
épouvantée, car die avait compris qu'elle ne s'appartenait 
plus et qu'elle avait un maître. 

Cependant ne croyez pas que cetle é^uvant^ ftt on xe- 



TROIS HOMMES FORTS tl9 

iDords. Plus rame qui se livre est pure, plus elle met te 
twps à se repentir. 

Quand le cœur des femmes est sincère, innocent, virginal, 
il se revêt d'une telle pensée en se Jivrant, qu'avant de pou- 
voir être occupé par le remords il faut qu'il ait laissé couler 
9A1 dehors la source pure de ses illusions, et cela prend bien 
des jours, car la pure liqueur des illusions ne tombe de Tàme 
que goutte à goutte, 

U n'y a que Les cœurs usés qui se repentent vite, car eux 
seuls savent comme la peine suit de près la faute. 

Néanmoins, quand Blanche vit qu'en une minute elle avsît 
^levé une barrière infranchissable entre sa vie passée et sa 
•vie à venir; quand elle s'aperçut qu'il était inutile qu'elle 
regardât derrière elle, et qu'il serait peut-être douloureux de 
regarder en avant, il fallut bien qu'eUe se renfermât tout 
entière dans cette minute qui transformait sa vie et qu'elle 
s'enveloppât dans son amour, comme un voyageur, perdu 
dans une nuit froide et obscure, s'enveloppe des pieds à la 
feâte dans le seul manteau qu'il ait. 

^ C'est ma destinée, s'était-elle dit, de suivre cet homme: 
suivons-le ; et elle s'était jetée à corps perdu dans cette 
obéissance fatale. 

Ce qui prouve que Blanche était prête à tout, à souffrir, à 
se tuer, à se perdre pour le comte, si tel était son bon plai- 
air, c'est que, quoiqu'il lui eût souvent répété qu'elle serait 
SA femme, elle se lui avait jamais demandé l'exécution de sa 
promesse et ne lui en avait jamais reparlé la première. 

Frédéric pouvait l'abandonner quand il voudrait; elle en 
mourrait peut-être, mais elle avait prévu ce genre de mort 

Ce n'était donc point de l'amour qu'elle ressentait pour cet 
honune, car jamais le cœur amoureux ne prévoit un pareil 
dénoûment. 

L'amour, comme toutes tes ^ssions chastes, croit à Téter» 
nité. Il veut bien admettre qu'il a eu un commencement, 
mais il est toujours eonvaioeu qu'il n'aura pas de fin. 

Et maintenant, si nous voulions descendre plusavant dans 
4^40)9 4^ BlaftcbCf nous y découvrinoos bien autre chose eu- 



120 TROIS HOMMES FORTS 

core, un sentiment inouï duquel elle s'efforce de détourner 
les yeux, mais qui l'attire parfois malgré elle, car les pro^ 
fondeurs de Fâme ont leur puissance attractive et vertigi* 
neuse comme les profondeurs physiques. 

Nous verrions que lorsque par hasard elle songeait à cette 
promesse de mariage, elle y songeait presque avec effroi. 
Elle sentait si bien que Fâme de son amant n'était pas la 
sœur naturelle de la sienne, qu'elle redoutait presque de se 
river trop fortement et trop éternellement à elle. 11 y avait 
des moments où elle préférait les conséquences fatales aux 
possibilités promises de sa faute. 

Était-ce donc là de Tamour ? 

Cependant ce mariage, c'était l'honneur, c'était une grande 
position, car Frédéric était noble comme il était beau. Mais, 
nous le répétons, pour les cœurs comme celui de Blanche, 
toutes ces considérations du monde, tous ces préjugés sont 
d'un poids bien léger dans la balance de leurs sentiments. 

Une partie dçs réflexions que nous faisons ici, Blanche les 
faisait dans le jardin de sa mère, pendant la nuit qui suivit 
l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Frédéric, et elle es- 
sayait de les nouer les unes aux autres pour en tirer un rai • 
sonnement et s'en faire un appui. 

Mais c'était impossible. Blanche, comme presque toutes 
les femmes, sentait et n'analysait pas. Si elle eût pu se ren- 
dre compte tout à fait de la vérité, elle fût tombée aveuglée, 
car la vérité, c'est le soleil : on la sent, mais on ne la re- 
garde pas. 

Le premier rayon de l'aube surprit Blanche rêvant encore 
dans une allée du jardin. 

Alors, elle se rappela par hasard que son frère partait dt 
bonne heure, et elle voulut prendre un peu de repos. 

Elle remonta dans sa chambre, sans que personne dans la 
maison se doutât qu'elle l'avait quittée, car madame Pascal 
aurait cru possibles les plus grandes invraisemblances avant 
de soupçonner à sa fille d'autres pensées que des pensées de 
pnère et d'amour filial. 

Brisée de corps et d'esprit. Blanche se coucha et s'endonnift. 



TROIS iiUDiMÊS FORTS i21 

A dix heures du matin, elle dormait encore. 

Le sommeil était le plus heureux temps de sa vie, car dan? 
le sommeil, elle rêvait encore; mais elle ne dormait pas 
toutes les nuits. 

 huit heures, Félicien et sa mère étaient levés et rôdaient 
dans le jardin en se donnant le bras et en parlant encore des 
choses d'autrefois, 

— Nous t'accompagnerons jusqu'au bas de la côîe, disait 
madame Pascal à son fils, Blanche et moi. 

— Où donc est Blanche, ma mère? 

— Elle dort, mais je vais la réveiller. 

— Garde t'en bien, chère mère. A son âge, le sommeil est 
une si bonne chose! Cependant si, une demi-heure avant que 
je parte, elle dort encore, nous la réveillerons, parce que je 
yeux Tembrasser avant de partir; et d'ailleurs, elle aura^ 
assez dormi, puisqu'elle s'est couchée à dix heures. 

En ce moment, Blanche s'éveillait. 

Elle remercia Dieu de l'avoir fait dormir, et elle se leva à 
la hâte pour aller rejoindre sa mère et son frère. 

Félicien devait partir à midi. 

Il avait, à cet effet, commandé une espèce de cabriolet qui 
devait le mener à Niort, 

A onze heures, on se mit à table. 

A midi, la voiture arriva. 

— Allez m'attendre au bas de la côte, mon ami, dit Féli- 
cien au cocher.; ma mère, ma sœur et moi, nous irons à pied 
jusque-là. 

Madame Pascal et Blanche mirent leur châle et leur cha- 
T^eau, et toutes deux, Tune toute fîère d'être vue avec son fils, 
Tautre toujours un peu soucieuse, quittèrent la maison. 

Il fallait traverser tout le village, et tous trois le faisaient 
au miheu des saints de tous les braves gens qui les connais- 
saient, quand ils entendirent de grands cris et virent, en- 
trant effrayés dans les msûsons ouvertes, ou fuyant devant 
eiix,>tous les gens qui se trouvaient dans la rue où ils étaient. 

— Sauvez-vous! sauvez-vous! criait-on de toutes parts, 

— Qu'est-ce donc? demanda madame Pascal, en prenant 



122 TROIS HOMMES FORTS 

instinctivement ses deux enfants dans ses bras. Féliden fU 
^pielques pas pour connaître la cause de cette frayeur géûd- 
rale, et la rue étant devenue dCserte, il aperçut un taureau 
furieux qui s*ôtait écliappô de son élable, et qui courait de- 
Tan t lui la tête baissée et prêt à broy«r tout sur son passage. 

U avait déjà rencontré un cheval qu'il avait éventré et une 
charrette qu'il avait mise en morceaux. 

La bête était à vingt pas de Pascal et des deux femmes. 

Félicien regarda autour de lui. Pas une porte ouverte, et 
pas moyen de fuir sans être aussitôt rejoint par l'animal 
furieux. 

Madame Pascal poussa un cri et s'évanouit. 

•^ Allons, je vais mourir, murmura Blanche. Tant mieux 
peut-être. 

Et elle leva les yeux au ciel, comme pour le remercier. 

— Prie Dieu, ma mère; prie Dieu, ma sœur, dit Félicien 
en faisant lui-même un signe de croix, et voyant que le tau- 
reau s'élançait dans sa direction, il se précipita vers lui afin 
de lui servir d'obstacle et de faire à sa sœur et à sa mère un 
rempart de son corps. 

Tout cela avait pris moins de temps qu'il n'en faut pour le 
lire. 

Hais au moment où il n'était plus séparé de l'animal que 
de dix pas, au plus, une porte s'ouvrit et donna passage à 
tm jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, d'une 
taille herculéenne, et qui, par un mouven^ent plus rapide 
que la pensée, jetant sa veste au nez du taureau pour lui 
faire perdre du temps, rejetant ses cheveux en arriére et re- 
troussant ses manches, se plaça devant Félicien, allongeâtes 
bras et attendit, immobile, conune s'il fût devenu d'airain. 

Blanche regardait cela comme dans un songe, et son frère, 
qui s'était rapproché d'elle, lui avait pris la main. 

Le taureau lit un bond et se jeta sur son adversaire. 

Blanche poussa un cri et cacha son visage dans ses maîos. 

— Ne craignez rien, mademoiselle, cria le jeune homme, 
je connais ce jeu-là. 

En effet, le paysan, car c'en était un, à en juger par son 



TROIS HOMMES FORTS 123, 

Gostnme, saisit la bête par les cornes au mcmieiit où ells 
baissait la tôte pour Tattaqu^r. 

L'impulsioQ fut si puissante que le jeune homme tourna 
sur ses talons, mais sans perdre pied, mais sans lâcher les 
cornes et en faisant tourner le taureau avec lui. 

Alors on vit les muscles de ses bras se tendre, durs comm» 
g'ib eussent été de fer, et il sembla grandir d'une coudée. 

Le taureau courba la tête sous ce joug humain et toucha: 
le sol de^es naseaux fumants. 

ïïn immense cri d'admiration retentit autour des acteurs 
de cette scène; c'étaient les fuyards rassurés qui rouvraient 
leurs portes et qui applaudissaient. 

— Bravo! Robert! bravo i criait-on. 

Robert fit ployer les jambes de son- colossal ennemi, et Ittt 
posant le genou sur le front, pendant qu'il le maintenait 
couché, son visage s'éclaira d'un rayon de triomphe et d^or^ 
gueil bien légitime. 

Robert était beau à voir ainsi : le cou nu, ses beaux che- 
veux noirs rejetés en arriére, l'œil en feu, le teint pâle et la 
bouche entr'ouverte. 

U avait l'air du jeune Hercule étouffant le lion de Némée. 

Blanche, pâle, mais calme, ne pouvait le quitter des yeux, 
tant est attrayant le magnifique spectacle de la force victo- 
rieuse. 

Pendant ce temps on arrivait avec des cordes, on attadiait 
les jambes de l'animal mugissant, on lui liait les cornes, et 
8*attelant à une longue corde, plusieurs hommes traînaient 
le vaincu vers son étable. 

Robert rabaissa les maucbes de sa chemise et remit tran- 
quillement sa veste. 

XVI 

Cl Qux jraiDÉaic alitait jaisb a paqis 

Madame Pascal était revenue à elle. 
Quand elle avait ouvert ses yeux et qu'elle avait vu à ses 
côtés ses deux enfants sains et saufâ, elle était tombée à ge- 



124 TROIS HOMMES FORTS 

HOUX, en les prenant dans ses bras, et elle avait rendu 
grâces à Dieu. 

Alors Félicien l'avait relevée, et lui avait dit en lui mon- 
trant Robert : 

— Ma mère, voici le brave jeune homme auquel nous de- 
vons la vie. 

Pour toute réponse, la mère s'était jetée au cou du paysan, 
pendant que son fils lui serrait cordialement la main, et lui 
témoignait avec émotion toute sa reconnaissance. 

Robert était en proie à une émotion joyeuse. Les couleurs 
avaient reparu sur ses joues, et ses yeux, mouillés de doucet 
larmes, semblaient la double étincelle du grand foyer de vie 
qui ranimait, tant était brillant, tant était éclatant le point, 
lumineux qui les étoilait. 

Point de barbe, le teint brun, la bouche petite, les dents 
blanches, le nez bien fait, le cou admirablement atta- 
ché et entièrement découvert, des anneaux d'or aux oreilles, 
tel était le complément de cette bonne et belle figure. 

Quant au costume de Robert, il était bien simple : 

Chemise de grosse toile, pantalon de drap bleu foncé, 
serré autour de la taille par une ceinture de cuir, et veste 
de velours verdâtre jetée sur l'épaule, car il avait jugé inu- 
tile ou n'avait pas eu le temps de la remettre. 

L'ensemble de ce beau garçon était si parfait, que Blan- 
che, obéissant à un sentiment inné chez la femme, ne put 
g'empôcher de regarder les mains et les pieds de Robert, 
pour voir si cette distinction qui le caractérisait existait jus- 
que-là. Les mains étaient admirablement faites, et les man- 
ches retroussées laissaient voir des attaches de poignet fines 
et souples. Quant aux pieds, ils étaient vraiment petits, et 
il fallait qu'ils le fussent pour le paraître dans les gros sou- 
liers qui les emprisonnaient. 

Cet examen involontaire n'échappa point à l'ouvrieiv et il 
mit une sorte de coquetterie à ne s'y point soustraire. 

Pendant ce temps, des groupes s'étaient formés autour de 
Félicien, de sa mère, de sa sœur et de Robert. 

On complimentait le paysan, et les femmes questionnaient 



THOIS HOMMES FORTS 125 

» 

Blanche et madame Pascal, leur deman^Jaiit si elles avaient 
eu grand'peur et si elles étaient bien revenues de Fémotion 
(pie cette scène avait dû leur causer. 
Enfin, toute la rue et tout le village étaient en rumeur, 

— Bravo ! Robert! bravo I lui disait-on. 

— Pardieu I répondait-il en souriant, n'est-ce pas là une 
belle afïaire, et ne faudrait-il pas laisser un méchant taureau, 
C'est-à-dire la bête la plus bête de la création, éventrer des 
êtres intelligents, et qui sont de braves gens par-dessus le 
marché? Tout le monde en aurait fait autant, continua Ro- 
bert avec une réelle modestie, et la preuve, c'est que M. Fé- 
licien, qui n'est pas habitué comme moi à ces sortes de 
luttes, se jetait hardiment à la tête de ranimai. 

— Mais moi, c'était pour ma mère et ma sœur que je ris- 
quais ma vie, tandis que vous, monsieur Robert, c'était pour 
des étrangers. 

— Est-ce que des gens qui vont mourir sont des étrangers? 
Est-ce que vous, monsieur Félicien, votre mère et mademoi- 
selle, vous êtes des étrangers pour quelqu'un d'ici? Est-ce 
que tout le monde n'aime pas votre sainte mère et cette 
belle jeune fille? 

Et en disant cela Robert rougissait, et jetant un regard 
d'admiration naïve sur Blanche, il semblait lui demander 
pardon de s'être permis de dire qu'elle était belle. 

— Il n'en est pas moins vrai, reprit Pascal, que sans vous 
monsieur Robert, nous périssions tous les trois. Aussi, entre 
nous maintenant, il y aura, si vous le voulez bien, une ami- 
tié de frères, et, de ma part, une reconnaissance sans bornes. 

— Allons I s'écria Robert avec élan, et en prenant les deux 
mains de Félicien, il parait décidément que cela peut être 
bon à quelque chose d'avoir les poignets solides. 

— Mais, monsieur, dit toAit à coup Blanche, qui, depuis 
quelques instants, considérait Robert plus attentivement 
encore, vous êtes blessé ! 

— Où donc? s'écria Félicien avec inquiétude. 

— Là, répliqua Blanche, en montrant du doigt une tache 
de sang sur la chemise du jeune homme ; et obéissant à son 



128 TROIS HOMMES FORTS 

prernîtT mouvement, elle lira son mouchoir et 8*approcha 
de Robert pour étancher ce sang. 

— Oh ! ce n'est rien : une simple égratîgnure, fit le paysan. 
La corne de l'animal m'a effleuré en passant. Merci, made- 
moiselle, mais rassurez-vous, ce n'est pas dangereux. 

— Et maintenant, mes enfants, dit-il d'un air joyeux en 
se tournant vers les paysans et les commères qui l'entou- 
raient, il faut laisser M. Félicien et ces dames aller à leur? 
affaires, et vous il faut aller aux vôtres. Il n'y a pas eu do 
mal, c'est tout ce qu'il fallait, n'est-ce pas? Au revoir, alorsv 

Les groupes se dispersèrent lentement, et Robert resta de 
nouveau seul avec Pascal, sa mère et Blanche. 

— Je reviens dans quelques jours, monsieur Robert, lui 
dit FOIicien ; je vous verrai souvent, je l'espère. 

— Tant que vous voudrez, à la condition que, quand je voqs 
ennuierai, vous me le direz franchement; car je jette bien 
un taureau par terre, mais je ne suis en somme qu'un 
paysan, et ma conversation n'est pas toujours drôle, surtout 
pour les dames. 

— Comment se fait-il alors que, n'étant qu'un paysan, 
vous vous exprimiez avec tant de facilité? denjanda ma- 
dame Pascal. 

— Gela vient, madame, répondit le jeune homme en sou- 
riant, de ce que je suis un jeune homme instruit. Tai été 
enfant de chœur ici, et notre brave curé m'a appris une 
fbule de choses que mes semblables ignorent d'ordinaire, si 
bien que je me trouve savoir lire et écrire, sans compter 
farithmétique, ime teinte d'histoire, et même un peu de 
latin, qui ne me sert pas beaucoup pendant la semaine, mais 
qui m'est utile le dimanche quand Je vais dîner avec mes 
camarades. Us me regardent comme un savant et croient & 
ma parole comme & l'Évangile. 

En disant cela, la physionomie de Robert devenait un peu 
railleuse, comme 3'il se fût moqué de lui-même. 

— Et quelle profession exercez-vous ici? 

— Je suis charpentier. 

— Êles-vous heureux? 



TROIS HOMUBS FOHTS 127 

•— Ka fol, oui, trèa-i^nreux. 
.^ Vos parents? 

— Sont morts, hélas ! 

— Raison de pins pour tous laisser foire une famille Dou- 
ble, monsieur Robert, dit Blanche attendrie par Tintona- 
tion que le cbarpenti^ avait donnée à sa réponse, et pour 
Tenir nou^ voir souvent, nous qui vous aimeroos comme 
œi frère, n'est-ce pas, F^icien, comme un fils, n'est-ce pas, 
tnamèret 

— « Vous avez l'air d'un ange, mademoiselle, répliqua Ro- 
bert, en considérant Blanche, tant vous êtes bonne, tant 
TOUS êtes belle! Tenez, je n'ai peut-être qu'une vertu, mais 
]e l'ai, c'est la franchise. Je ne sais pas cacher ce que jo 
pense ; eh bien, je pense en ce moment, et je passerai tou- 
jours que si jamais vous avies besoin qu'un homme se tuât 
pour vous, vous n'auriez qu'à me faire signe, et que je tous 
donnerais gaiement ma vie en échange des paroles que vous 
venez de prononcer et de la manière dont vous les avez dites. 
Et là*dessus, adieu, monsieur Félicien, adi^ madame Pas- 
cal, adieu mademoiselle, car, sur mon honneur, Je n'ai plus 
autre chose à vous dire. 

Et, après avoir salué d'un regard et d'un sourire les trois 
personnes auxquelles il venait de dire adieu, Robert dis- 
«larut par la petite porte qui lui avait donné passage quel- 
ques instants auparavant. 

— Quelle belle nature! murmura Félicien. 

•— Voilà un excellent conir ! dit madame Pascal. 

— Le beau et brave jeune homme ! pensa Blanche. 

— Ma bonne mère, dit alors Félicien à sa mère , tu viens 
d'avoir une grande émotion dont tu n'es pas tout à fait re- 
mise. Cela t'a fatiguée; laisse-moi continuer ma route tout 
seul et rentre à la maison avec Blanche, après avair été à 
l'è^se bénir Dieu pour le secours qu'il nous a envoyé. 

Félicien embrassa les deux femmes, et tandis qu'elles pr^ 
naientk chemin de l'église, 11 descendait la côte au bas de 
laquelle il devait trouver son cabriolet; là, la route se divi- 
sail en deux, i'uiae menant à Paris, l'autre oaexiant à Niortu 



128 TROIS HOMMES FORTS 

Ce fut cette dernière que Félicien ^nt au moment où une 
chaise de poste entrait dans Tautre au galop de ses deux 
chevaux. 

Frédéric était dans cette chaise de poste. 

Pour les gens qui passaient, ce cabriolet" et cette chaise 
n'étaient que deux voitures; pour le peintre qui eût voulu 
retracer le paysage , ce n'était qu'un effet de poussière et 
qu'un moyen de ranimer ; mais pour nous qui connaissons 
les deux voyageurs, ce sont deux destinées que ces deux 
voitures, renfermant deux hommes qui se tournent le dos 
physiquement et matériellement, qui ne se doutent pas, en 
suivant chacun une route opposée, qu'il viendra un moment 
où ils se trouveront face à face, et que leurs existences sont 
déjà fatalement liées l'une à Taulre. 

Le cabriolet de Félicien s'éloigna, cheminant d'une allure 
douce et tranquille. 

La chaise de poste disparut, rapidement emportée. 

Suivons-la* 

Elle arriva dans la nuit à Paris, et s'arrêta devant une él6- 
gante maison de la rue de la Paix. 

Frédéric entra dans cette maison, monta au premier étage 
et sonna. 

Un domestique vint ouvrir la porte. 

— A-t-on des lettres pour moi? lui demanda le comte. JV 
écrit que j'en attendais deux. 

— n y en a deux, en effet. L'une a été apportée par un 
domestique en livrée, l'autre par une espèce de commission- 
naire. 

— EUes sont? 

— Sur la cheminée de monsieur le comte. 

— Très-bien. 

Frédéric traversa un appartement très -élégant et passa 
dans sa chambre à coucher, sur la cheminée de laquelle il 
trouva en effet deux lettres, l'une d'une écriture fine, distin- 
guée , l'autre d'une écriture commune et d'un papier corn* 
mun. 

Ce fut cependant à cette dernière qu'il donna la priorité. 



TROIS HOMMES FORTS 129 

i 
\ 

Elle ne contenait que ces mots : 

1 C'est un chanteur de TOpéra qu'on nomme G... La chose 
dure depuis trois mois, b 

Rien de plus et la signature. 

■— Très-bien, pensa Frédéric, et un sourire ironiquement 
joyeux éclaira son visage. 

Puis il brûla cette première lettre et passa à la seconde, 
qui était une invitation de bal, à laquelle était joint un billet. 

1 Mon cher comte, portait ce billet , voici l'invitation que 
vous avez paru désirer pour le bal du marquis de Thonne- 
rins, et que le marquis s'est empressé de me remettre pour 
vous. ^ / 

» Voulez-vous quel'aille vous prendre ou me prendrez- 
vous chez moi? 

» Je désire vous présenter au marquis, lequel sera en- 
chanté de faire votre connaissance, et de ne vous point trai- 
ter en invité ordinaire. 

» Mille compliments empressés et affectueux. 

» Baron de Sigaud. « 

Frédéric sonna et dit au domestique qui parut : 

— Vous connaissez le baron de Sigaud, et vous savez où il 
demeure? 

— Oui, monsieur le comte. 

— Vous irez demain matin chez lui lui dire que j'irai le 
prendre demain soir à onze heures. ' 

Le comte, resté seul, parut réfléchir quelques instants; 
puis, avec Tair satisfait d'un homme dont l'esprit a trouvé 
une conclusion heureuse à la pensée qui le préoccupe , il se 
déshabilla, se coucha et s'endormit. 

Une se leva que tard le lendemain, déjeuna et dîna seul 
chez lui, demanda sa voiture pour dix heures du soir, et se 
fit à dix heures et demie conduire chez le baron de Sigaud. 

Une heure après, le comte et le baron entraient dans les 
immenses salons du marquis de Thonnerins, dont l'hôtel 
était situé rue de Tournon. 



i^O 9R0IS HOMMES FORTS 

Udc foule immense s'y pressait sous les dorures et les lus- 
tres éclatants. 

Tout le monde sait ce que c'est qu'un grand bal; il serait 
donc inutile de donner la description de celui-là , qui devait 
clore ceux que le marquis donnait tous les ans. 

Toutes les sommités aristocratiques se trouvaient à ce Lal^ 
car le marquis, pair de France , et descendant d'une de HOS 
plus grandes familles, puisqu'un Thonnerins était à la pre- 
mière croisade, avait un des meilleurs salons de Paris, et, 
connu pour son dévouement à la branche aînée, recevait 
toute cette vieille aristocratie, qui ne voulait jmis entendra 
parler de la nouvelle cour. 

M. de Sigaud chercha longtemps le marqiiis avant de le 
trouver; mais ayant ilni par le découvrir, il marcha à lui et 
liii présenta M. le comte Frédéric de la Marche. 

Le marquis était un petit homme sec, maigre, et couronné 
de cheveux blancs. 

Rien n'était plus hautement aristocratique que sa bouche 
froide et ses yeux calmes ; nul ne savait mieux, avec un seul 
regard, mettre entre soi et les autres la distance à laquelle il 
voulait les tenir. 

Aussi le marquis, auquel pas un des grands noms de France 
n'était étranger, qui connaissait tous les arbres généalo- 
giques depuis leurs racines jusqu'à leurs dernières branches, 
reçut-il avec un air quelque peu pro lecteur ce comte delà 
Marche dont le nom ne figurait pas dans l'armoriai, et qui , 
selon lui, devait être un de ces nobles comme il en naissait 
tant depuis Tavénement de la dynastie bourgeoise. 

Cependant Frédéric était l'hôte de M. de Thonnerins; comme 
tel, il fut honorablement accueilli, mais hen de plus, rien de 
moins. 

Après une causerie de cinq minutes, le marquis, tout 
chargé de ses croix, prit congé du comte et se rendit à la 
cixculation. 

— Comment trouvez-vous le marquis? demanda le baron 
à Frédéric quand M. de Thonnerins se fut éloigné. 

— Charmant, répondit Frédéric, auquel n'avait point 



fBOlSHÔHMES FORTS ISI 

échappé TeCfet produit sur le vieux noble par son titre sans 
antécédents, mais en souriant comme un homme coQvaincu 
qu'il prendra quelque jour sa revanctie de cette méprisante 
affectuosité. 

— Il est d'une de nos vieilles maisons , n'est-ce pas? de* 
manda M. de la Marche. 

— Oh! mon cher comte, fît le baron en riant, il est plus 
noble que le soleil ! Le monde n'était pas encore créé que les 
Itonnerins portaient déjà besans d'or sur azur. 

M. de Sigaud, qui était d'une bonne noblesse aussi, puîa*^ 
qu'il eût pu faire ses preuves de 1429, était cependant loin 
d'ajouter à cela la môme importance que le marquis, qu'il 
plaisantait souvent sur ses susceptibilités héraldiques. 

Le baron était tout jeune, il avait viogMiuit ans, et trou- 
vait qu'un beau nom fait très-bien sur une carte, que des 
armes font bien sur une voiture ou sur un cachet de lettre; 
mais peu lui importait que la noblesse de ies amis tdi zrt^ 
cienne ou récente, pourvu que ses amis fussent gais, spirt- 
tuels, bons vivants et bons chasseurs comme lui? 

Cependant il tenait assez à ce que les gens qu'il fréquentait 
eussent un titre, titre légitime ou non, et cela, non pas pour 
lui-môme, mais pour les vrais nobles qu'il connaissait, et 
pour ses domestiques, qui, moins avancés que lui, et habi- 
tués à avoir du comte et du baron plein la bouche , eussent 
trouvé que leur maitre dérogeait s*il eût reçu un homme qui 
se fût appelé tout court. 

Le baron avait connu Frédéric dans le monde, il y avait 
environ un mois et demi ; il avait été chasser dans ses terres, 
son caractère lui avait plu, et s'il n'avait pas lié amitié , du 
moins il contractait habitude avec lui, sans trop s'inquiéter 
si ses parchemins étaient bien en règle. 

On rappelait comte, il avait le train de maison d'un comte : 
cela lui suilisait. 

Ck)mme vous le voyez, avec de pareils principes, le baron 
pouvait, de temps à autre, courir la chance de faire de mau- 
vaises connaissances. 

Frédéric l'avait prié de le présenter chez M. de Thonnerins. 



132 TROIS HOMMES FORTS 

Le baron Tavait présenté, et ne voyait pas plus loin que 
cela. 

— Le marquis n'a-t-il pas une fille? demanda Frédéric à 
M. de Sigaud. 

-Oui. 

— Jolie, n'est-ce pas? 

— Charmante. 

— Où est-elle? ,. ) 

— Tenez, voyez-vous là-bas cette jeune fîUe qui a des épis 
d*or dans les cheveux? 

— Qui danse? 

— Oui, avec un monsieur chauve. 

— Et qui n'a même pas l'air de s'amuser. 

— Ce n*est pas pour s'amuser qu'on danse avec des gène 
chauves. C'est eUe. 

— En efifet, elle est fort belle. Le teint est pâle, les yeux, 
sont noirs comme du velours, le profil net, énergique, d'une 
régularité merveilleuse. Quels bras! quelle taille! quelles 
épaules I La tête d'une Junon sur le corps d'une Vénus. Il doit 
y avoir autant d'orgueil que de beauté dans cette femme. 

— Oui, c'est une ravissante personne, répliqua le baron 
avec assez d'indifférence. 

— Le marquis est riche ? 

— Quatre cent mille livres de rentes. 
— 11 n'a que cette enfant? 

— Et de plus, il est veuf. 

— Son influence est grande, dit-on? 

— Énorme. Le roi cherche tous les moyens de le rallien 
S'il se rattachait à la branche cadette, une partie du faubourg 
Saint-Germain le suivrait; mais ce n'est pas à craindre : le 
marquis se ferait sauter la cervelle avant d'avoir cette pensée. 

— Approchons-nous donc un peu de mademoiselle de Thonr 
nerins. > 

— Ah çà ! est-ce que vous voulez l'épouser? on le dirait, 
ma parole d'honneur, à voir la façon dont vous me questiODr 
nez sur elle et dont vous la regardez. 

— Êtes-vous fou, mon cher baron? Et comment voulez- 



!^ROIS HOMMES FORTS > 133 

TOUS qu'une pareille idée me vienne, à moi, obscur gentil- 
homme de province ? 

— Ce serait tout simple qu'on fût amoureux de mademoi- 
selle de Thonnerins et qu'on la demandât en mariage. Appro- 
chons-nous d'elle ; d'autant plus qu'il faut que je lui adresse 
quelques compliments. 

Le comte et le baron se trouvèrent bientôt derrière la fille 
du marquis. 

Le baron lui dit quelques mots, et elle continua sa con- 
tredanse. 

— Voulez- vous que je vous présente? demanda M. de Si- 
gaud à Frédéric. 

— Plus tard, répondit celui-ci, qui ne quittait pas la jeune 
fille des yeux^ 

En ce moment, mademoiselle de Thonnerins cessait de 
danser, la figure étant finie pour le côté de la contredanse 
dont elle faisait partie. 

— Je sors de FOpéra, dit alors Frédéric au baron, de façon 
à être entendu de la jeune fille. 

— Ah ! et que jouait-on? répondit le baron. 

— Don Juan^ et j'ai entendu un nouveau chanteur plein 
de talent. 

— Comment le nommez-vous? demanda machinalement 
le baron, car au fond il prenait fort peu d'intérêt à cette con- 
versation. 

— On le nomme G..., répondit Frédéric, qui, en disant ce 
nom, attachait ses yeux sur mademoiselle de Thonnerins, 
pour surprendre le mouvement qu'elle ferait. ^ 

Elle ne fit pas un mouvement. 

— Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, fit M. de 
Sigaud, et vous dites qu'il a du talent? 

— Beaucoup, et outre son talent, il aura des protections. 

— Lesquelles? 

— Figurez- vous, mon cher baron, que c'est un héros de 
roman. Il aime une fille noble dont il est aimé. 

En disant cela, le comte dardait ses yeux sur mademoi- 
selle de Thonnerins. 

8 



134 TROIS HOMMES F0HT3 

Cette fois, il yit trembler ses bras et ses épaules soug tau 
frisson involontaire. 

— 11 faut que je vous conte cette hisloîTe, ajouia-t-il 
sans perdre Léonie des yeux^ 

— Savez -vous le nom de la jieuae fille^ 

— Parfaitement. 

— Dites-le-moi. 

— Volontiers. 

Au moment où il disait ce mot, mademoiselle de Thotme- 
rins se retourna comme si elle eût été piquée par un scrpaeit» 
et jeta sur le comte un regard si plein de colère et de baiue^ 
qu'il crut un moment que la jeune fille allait loi sauter an 
visage. 

Cependant il ne bougea point et répondit par un sourire 
de déli à ce regard irrité. 

Alors mademoiselle de Tbonncrins poussa un cri et tomba 
dans les bras de son danseur. 

— Elle est à moi, se dit Frédéric, et il se joignit à ceux 
qui s'empressaient autour de la fille du marquis. 

XVII 

vif CARACTÈRE DB JEtTRE FILLS 

L'évanouissement de Léonie avait causé une grande ru- 
nieur dans les salons du marquis^ 

La musique avait cessé, les danses avaient été intcrrom-* 
pues, et la jeune ûUe avait été transportée dans un boudoir 
où clic était restée avec une de sesparentes^ sagoavernantft 
et sa femme de chambre. 

Au bout de cinq minutes elle avait repris ses sens, et son 
premier mot avait été : 

— Dites que je vais rentrer au bal et que les danses con- 
tinuent. 

Sa tante, vieille douairière, qui avait deux cent mille 
francs de diamants sur la tête, s'était chargée de cette com* 
mission. 



TROIS HOMMES FORTS 135 

Quand elle eut quitté le boudoir, Léonie avait dit à sa 
gouvernante : 

— Merci de vos soins, va^ bonne Théièse, laissez-moi seule 
atec Honorine, et dites à mon père que cette indisposition 
n'était et ne sera rien. ^ 

Thérèse se retira. > 

Quand Lôonie fut seule avec sa femme de cbambre^ elle se 
leva, et lançant sur elle un de ces regards auxquels il faut 
répondre la vérité : 

— Tu as parlé? lui dit-elle. 

La femme de chambre devina de quoi il était question; maïs 
elle voulut paraître ne pas avoir compris, et eUe répliqua» 
•«- De quoi? mademoiselle. 

— De G... 

-^ Je \ous jure, mademoiselle... 

«- Ne jure pas, je le sais. Crois-tu donc qu'une chose, au 
monde, excepté une chose de cette importance, pouvait me 
foire trouver mal au milieu d'un salon et me rendre ridicule 
aux yeux de mille personnes? 

• Tu as trahi un secret que je te payais assez cher, cepen- 
dant, pour que tu gardasses le silence. 

« Mais ce qui arrive devait arriver, et c'était unedesmUIa 
conséquences probables de Faction que je commettais. 

» Réponds-moi donc franchement, afin que je veie s'il y a 
moyen de me sauver. 

» A qui as-tu parlé de toute cette histoire? 

^ A une seule personne, répondit Honorine, qui vit bien 
fu'il était inutile de nier. 

— A laquelle? 
•^ A mon amant. 

^ Tu as donc un amant, toi? 

— Vous en avez bien un, vous. 

Le rouge monta au visage de Léonie, et si elle ne se fût re* 
tenue, elle eût soufiQeté celle qui lui poi'lait ainsi. 

Hais si mademoiselle de Tiionnerins était une femme d'é« 
nergie, c'était en même temps une femme de sens ; elle se 
contint. 



136 TROIS HOMMES FORTS 

— C'est juste, reprit-elle, ce que la maitresse fait, la Ser- 
vante peut le faire. Continue. 

— Que veut encore savoir mademoiselle? 
' — Le nom de ton amant. 

— Georges. 

— Que fait-il? 

— Il est cocher» 
-Où? 

— Ici. 

— Pourquoi lui as-tu tout raconté? 

— Parce qu'il y avait deux cents louis à gagner. 

— Ainsi quelqu*un "voulait savoir ce secret? 

— Oui, mademoiselle, 

— Et il le sait? 

— Oui. 

— Quel est le nom de cet homme? 

— M. le comte Frédéric de la Marche. 

— Tu es une sotte, Honorine. 

— Pourquoi, mademoiselle? 

— Parce qu*il fallait me dire qu'on te proposait deux cents 
louis pour te faire parler, et m'en demander quatre cents 
pour te taire. 

— Mademoiselle a raison. 

— Une autre fois tu feras ainsi. 

— Mademoiselle ne me chasse donc pas? 

— Si je te chassais, il faudrait que je misse Celle qui te 
remplacerait dans la confidence où tu es déjà, et tu irais dire 
partout ce que tu sais. C-est bien assez d'avoir été venduA 
une fois sans me faire vendre deux. 

— Mademoiselle me pardonne-t-elle? 

— Non, mais que t'importe, pourvu que je te garde. Ré- 
ponds moi encore. 

» Sais-tu quel intérêt avait h, le faire lliomme qui a fait ce 
marché avec ton amant? 

— Non, mademoiselle. 

— Tu le jures? 

— Je vous le jure. 



TROIS HOMMES FORTS 137 

-r Ta vas probablement être la cause d'un malheur, Hono- 
rine. Si l'on t'interroge de nouveau, fût-ce mon pèrcy^ surtout 
»i c'est mon père, je te conseille de ne rien dire, et cela dans 
Ion intérêt, car pour lui tu ne serais pas seulement ma con- 
fidente, tu serais ma complice, et il doit bien y avoir quel- 
que part une prison où les gens comme lui peuvent faire 
mettre des gens comme toi quand ils ont à se plaindre d'eux. 

— Mademoiselle peut compter sur moi, 

— Relace mon corsage, maintenant. 
^ Mademoiselle va rentrer au bal? 

— Oui. 

— Tout de suite? 

— Oui, fais prier ma tante de venir me donner le bras. 
Pendant ce temps, Léonie rajustait les épis d'or de sa cou- 
ronne. 

— Quel peut être le but de cet homme? se demandait-elle 
en pensant à Frédéric. Gela ne peut être seul le plaisir de faire 
une méchanceté! 

» Que veut-il de moi? Du reste, je vais bien le savoir. 

» Comment n*ai-je pas pu triompher de mon émotion? Cet 
homme, si méchant qu'il soit, ne m'eût point nommée. 

» Après cela, il faisait si chaud dans ce bal, quH)n se trmx- 
verait mal pour moins que cela. 

^Léonie était prête à reparaître dans les salons; sa tante 
vint la prendre, et elle lit sa rentrée dans le bal, en souriant 
aux questions empressées de tous ceux qui se pressaient sur 
son passage. 

Parmi ceux-là se trouvait Frédéric. 

• - Faites-vous présenter, lui dit-elle tout bas, et invitez- 
moi à danser. 

Le bal recommença plus joyeux et plus bruyant encore, 
après le petit incident qui l'avait interrompu et qui avait 
failli le faire cesser. Comme Léonie venait de s'asseoir, M. de 
Sigaud 8'app5X)cha d'elle et lui présenta le comte, qui l'enga- 
gea à danser dans le cas où elle danserait encore. 

Léonie accepta le bras du comte et figura de nouveau dans 
un (quadrille, 

8. 



139 TROIS HOMMES FORTS 

— Ayons l'air de causer de choses indifférentes, dit-elle à 
Frédéric en lui parlant comme nne jeune fille parle à soft 
danseur, en arrangeant les plis de sa robe et en regardant 
son éventail, car ce que j*ai à vous dire, tous seul devei 
Tentendre. 

«- Yos désirs sont pour moi des ordres, tous le Toyes, 
mademoiselle, répondit M. de la Marche, aTec ce sourire too* 
jours le même qui doit accompagner les phrases banales 
qu'un étranger dit à une jeune fille quand il est forcé de dan- 
ser avec elle. 

La musique couvrait la voix des interlocuteurs. 

— Vous venez de faire une infamie, monsieur, reprit 
Léonie, en portant son mouchoir à ses lèvres et en regardant 
le bout de ses doigts. 

— A peu près, mademoiselle. 

— Si je ne me fusse trouvée mal, auriez-vous nommé la 
personne dont vous parliez? 

— Je n'eusse dit que son nom de baptême, d'abord. • 

— Vous aviez un but? 
"— Certainement. 

r- Et personne, excepté vous, ne sait ce secret? 

«-Nous sommes six à le savoir. Vous, mademoiselle, 
I. 6..., Georges, Honorine, Dieu et moi; mais excepté 
ces six personnes, nul ne le sait et nul ne le saura, à 
moins... 

Le comte parut hésiter avec intention. 

— A moins que je ne refuse de faire ce que vous voudrez? 
dit Léonie. 

— Justement. 

— Avez-vous de la fortune, monsieur? reprit-elle en reve- 
nant d'un avant-deux. 

— Oui, mademoiselle. 

— Qu'avez-vous? 

— J'ai cinquante mille livres de rentes. 

— Ce n'est pas grand'cbose. Est-ce que vous avez l'in- 
tention de doubler votre fortune? 

r- Non : mon ambition va plus loin que cela. 



TliOIS HOMMIÇS FORTS 139 

— €'e5t quUl y a des gêna qui font œ qiie vous feUes, 
pour de Targent : ma femme de chambre, par exemple. 

Quelque empire que le comte eût sur lui-même» il joie put 
l'empêcher de rougir. 

— Je ue suis pas de ces gens-là, mademoiselle. 

— Pardon, si je vous interromps, monsieur le comte; mais 
il faut, avant tout, que j-e vous fasse mm questioiL 

-<- Parlez, mademoiselie. / 

— C'est par notre cocher que vous avez appris ce que 
TOUS vouliez savoir? 

— Oui. 

•«- Mais quel indice a pu vous mettre sur la voie? 

— Oh ! mon Dieu I un incident bien simi^, mais qui, simple 
pour tout le monde, ne pouvait Têtrepourmoi, qui voisun mys- 
tère sous les choses les plus naturelles et les plus fréqueniefT. 

« U y a quelque temps, je passais, à dix Âeures du soir, 
dans la rue de Tournon; vous étiez avec votre père, sur la 
terrasse de ce salon, et vous teniez un bouquet à la main. 

« Vous êtes belle, remarquablement belle; je m'arrêtai 
quelques instants pour vous voir, M. le marquiswdétournait 
la tête en ce moment. 

» Vous avez laissé tomber votre bouquet dans la rue aprè^^. 
quoi vous êtes rentrée dans le salon. 

« Je ne sais 'pourquoi j'eus l'idée que ce n'était pas par 
hasard que ce bouquet était tombé. Je me cachai daÂs l'en- 
coignure d'une porte et j'attendis. 

» Un jeune homme, caché, comme moi, bous une porte 
voisine, sortit alors de sa cachette, s'assura que la rue était 
déserte, alla ramasser votre bouquet et en tira un papier. Je 
demandai à qui appartenait Thôtel où nous sommes, je l'ap- 
pris ; je voulus suivre le jeune homme au bouquet, mais il 
était monté dans une voiture et il avait disparu. 

• Le lendemain, je partis pour la campagae que j'habite, 
et où j'avais une affaire presque aussi importante que celle- 
td; mais je laissai mon cocher à Paris avec une pronoesse de 
4eux cents.louis s'il parvenait à me faire savoir le nom de 
Totre amant, car je ne doutais pas que ce jeune homme le fût 



140 TROIS HOMMES FORTS 

» Hier, je suis revenu à Paris, j*ai prié M. le baron de Si- 
gaud de me présenter à monsieur votre père et de/m'avoif 
une invitation pour aujourd'hui, et j'ai trouvé en arrivant, 
ce M. Georges, devenu votre cocher et l'amant de votre 
femme de chambre, une lettre qui me donnait tous les dé- 
tails que je voulais savoir. 

— A merveille ! quelle belle chose que la franchise, et 
comme nous voilà maintenant à notre aise l'un vis-à-vis de 
l'autre ! 

— Savez-vous, mademoiselle, que vous êtes une femme 
exceptionnelle! 

— Je le sais, monsieur le comte. 

— Aussi, le sentiment que j'éprouvais pour vous s'aug- 
mente-t-il de l'admiration que vous m'inspirez. 

— Et quel sentiment éprouvez-vous pour moi? 

— Je vous aime. 

— Vous, monsieur? et avec quoi?... demanda Léonie en 
regardant fixement le comte. 

— Avec mon cœur, mademoiselle. 

— C'est impossible. 

— Pourquoi? 

— Parce que si vous aviez ce cœur avec lequel vous dites 
que voua m'aimez, vous n'eussiez pas fait ce que vous aves 
fait tout à l'heure. 

— Quoi qu'il en soit... je vous aime. 

— De sorte que, profitant du secret que vous avez entre 
les mains, vous voulez être mon amant? % 

-- Non, mademoiselle, je veux mieux que cela. 

— Ce sera difficile à trouver, monsieur. 

— Vous allez voir que non, mademoiselle. Permettez-moi 
seulement de vous adresser une question, à mon tour. 

— Je vous écoute. 

— Vous aimez M. G...? 
-Oui. ' 

— • Pourquoi l'aimez-vous 

Léonie fixa de nouveau ses grands yeux noirs et brùlanM^ 
sur son danseur, mais, cette fois, sans dire un mot. 



■ \ . 
TROIS HOMMES FORTS ^ 141 

C*était répondre. 

— Et comment Tavez-voùs connu ? 

— Je l'ai vu au théâtre plusieurs fois, il a eu l'audace de 
me regarder assez souvent pour être remarqué. Il s'est enquis 
de mon nom et de mon adresse; il est venu rôder dans ma 
rue, et un jour que je sortais à pied, avec ma gouvernante, 
il m'a glissé hardiment ua.e lettre dans la main. 

— Et cette lettre? 

— Contenait ces trois mots : a Je vous aime. » A mon tour, 
je me suis enquis de son adresse, et quand je l'ai sue, je lui 
ai fait écrire par ma femme de chambre : « Si vous m'aimez, 
ne me l'écrivez plus. Libre à vous de trouver moyen de me 
le dire. » Trois jours après, Honorine était parvenue à le faire 
entrer chez moi, et cela en plein jour. Ce qu'elle avait fait 
le jour, elle le fit la nuit. Est-ce là ce que vous voulez 
savoir? 

— Non, mademoiselle. 

— Interrogez, alors. 

— A quoi vous mènera une pareille liaison? 

— Au suicide, sans aucun doute ; car je me tuerai le jour 
où cette liaison sera connue ; et au chemin que prennent les 
choses, elle sera connue bientôt. 

— Peut-être qîie non. Il y a un moyen d'éviter ca malheur. 

— Lequel? 

— C'est d'épouser M. 6... 

— Moi, la fille du marquis doThonnerins! 

— Vous êtes bien sa maîtresse, vous pouvez bien être sa 
femme. '' 

— Vous êtes fou, monsieur, M. G. . . est de ceux dont on fait 
des amants, mais non de ceux dont on fait des maris pour 
des filles comme moi. Puis, en le prenant, je voulais les 
émotions d'une liaison mystérieuse, et non les émotions per- 
mises du foyer conjugal. Si j'avais voulu épouser mon 
amant, j'aurais un homme du monde. J'ai pris ce chanteur 
parce qu'on ne le reçoit pas ici, et que le mystère est plus 
grand. Ce n'est pas môme mon amant, c'est le laquais de mon 
cœur. Qaand j'aurai assez de lui, je le chasserai. 



142 TROIS HOUHES FOHTS 

^ Oïl I TOUS êtes bien une grande dame, mademoiselle, fit 
Frédéric avec admiration, car U était de cenx que doi?ent 
.séduire de pareilles natures. 

— Deux choses dominent en moi, reprit Lêoûie; ces deux 
dioses sont : la volonté et l'orgueil de mon nom* A ces deux 
choses, je sacrifierai tout. 

* Voilà pourquoi, monsieur le comte, vous me voyez si 
rapidement franche avec vous ; c'est que vous pouvez me 
perdre et peut être me sauver. Imposez moi donc vos con- 
ditions dès ce soir, sinon, plutôt que d'attendre un scandale 
public que vous me paraissez homme à faire, je me tuerais 
cette nuit, ce qui ne serait qu'une avance faite à Tavéûr; 
car, je vous le répète, c'est ainsi que cette liaison finira. Il 
ie faut. 

Malgré elle, Léonie avait appuyé sur cette dernière phrase. 

— 11 le faut? répéta Frédéric avec le ton d'une question,- 
et en fixant sur Léonie un regard qui devinait la réponse 
qui allait être faite. - 

— Oui, murmura-t-elle, il le faut, avant deux mois d'ici. 

— Et d'où vient cette nécessilé? 

— Elle vient de ce qu'à quatre mois une femme ne penl 
plus cacher sa grossesse. 

— Eh bien, comme vous l'avez dit mademoiselle, moi qui 
pouvais vous perdre, je puis vous sauver. 

— Par quel moyen ? 

— Je suis ambitieux, mademwselle : je vettx être quelque 
cbose dans le monde politique, où, à mon avis, il y a une 
place à prendre à l'heure qu'il est; mais pour cela, ma sente 
intelligence et ma seule fortune ne me suffisent pas. U me 
faut l'appui d'une grande position. Pour y arriver, tous les 
chemins me seront bons, et je prendrai d'autant plus volon- 
tiers ceux où je pourrai en même temps rendie service k 
quelqu'un. Comprenez-vous, mademoiselle? 

•^ Je commence à comprendre. 

-^ Et vous me permettez de continner? 

-.Oui. 

— Je suis donc convaincu que le gendre de H. ds Tboor 



TROIS mfJÈntES FORTS 143 

nerins pourrait arriver à cette position. Or, il n'en sait rien 
encore, mais il ne pourra avoir pour gendre qu'un homme 
qui fermera les yeux sur te passé, et qui se trompera de 
quelques mois dans le calcul des suites ordinaires du ma- * 
ri^e. 

— Tout cela est assez justement raisonné. Et vous ave» 
jeté les yeux sur moi pour réussir? 

— Oui, mademoiselle. 

— Ainsi, vous demanderez ma main à mon père? 

— Dus demain. 

— Et s'il vous la refuse*^ 

— Peu m'importera, si vous voulez que ce mariage se fasse. 

— Et si je m'y oppose, moi? 

— Je vous perds. 

» Tandis que, si vous acceptez, nul ne saura ce qui aura 
eu lieu, et une fois ma femme, vous serez libre et maîtresse 
de vos aclioDs, car, comme vous le pensez bien, je ne suis 
pas de ceux qui mettent leur honneur dans la fidélité de 
leur femme. 

— Et vous êtes comte? demanda Léonie après un moment 
de réflexion. 

— Oui. 

— D'un vrai comté? 

. — Non. Mais le titre est bien à moi ; je l'ai acheté et payé. 
— En dehors de cela, êtes- vous un assez honnête homme T 

— Oui. 

— Comtesse delà Marche! cela fait encore assez d'effet! 
Puisj j'ai toujours compris l'ambition. Demandez ma main à 
mon père, monsieur. 

— Vous me le permettez? 

— Oui. Quand on croyait mourir et qu'on trouve une occa- 
sion de vivre, on aurait tort de n'en point profiter. 

— Dés demain je ferai cette demande. Une fois mariés^ 
fiOUs quittons la France. 

— Pour dix mois. 

— Vous êtes un ange, mademoiselle. 
•-N'est-ce pas? 



J4i TROIS HOMMES FORTS 

La contredanse était finie. 

Frédéric reconduisit Léonie à sa place ; et comme il n^ayait 
plus rien à faire ians la maison, il la quitta. 

Le lendemain, à quatre heures, il se faisait annoncer chez 
M. de Thonnerins, lequel, rencontrant le soir le baron de Si- 
gaud, lui disait : 

— C'est bien vous qui m'avez amené hier un certain comte 
de la Marche? 

— Oui. 

— Eh bien, il est très-original, votre faux comte. 
-- Comment cela? 

— Devinez ce qu'il est venu faire aujourd'hui chez moi. 

— Que diable voulez-vous que je devine ! 

— Il est venu me demander la main de ma fîUe! fit le 
marquis eu riant. 

— Lui? 

— Lui-même. 

— Que lui avez-vous répondu ? 

— Je lui ai répondu que je la lui refusais, et savez-vous ce 
qu'il a ajouté alors? 

— Non. 

— Il m'a donné son adresse, et il m'a dit que si je chan* 
geais d'avis d'ici à demain, je le lui fisse dire. Je trouve 
l'idée étourdissante. 

— Qu'a dit de cela mademoiselle Léonie? 

— Elle n'en sait rien encore. Elle a dormi tout le jour, 
mais elle rira bien quand je le lui conterai. 

— £t elle est tout à fait remise de son indisposition? • 

— Tout à fait. 

Quand, après avoir quitté le baron, le marquis rentra chez 
lui, Léonie le fit prier de passer chez elle. 

Léonie était seule dans sa chambre, éclairée par les bou- 
gies d'un candélabre colossal autour du pied duquel jouaient 
des amours au ventre bombés et le long duquel s'enroulaient 
des pampres et des vignes. 

Par le candélabre, jugez du reste de la chambre : tapis 
moelleux, murs blancs, rideaux de satin, corniche d'or, lit 



TirOra HOMMES FORTS 145 

et meubles de âoule, glaces géantes, parfums de toutes sortes, 
ornements de toute espèce. 

Lorsque le marquis entra dans cette chambre, Léonie, vê- 
tue d*un peignoir de soie blanche, brodé à la main de bou- 
tons de rose et de feuilles vertes, peignoir sans taille, aux 
manches larges, laissant voir les riches dentelles d'une che- 
mise de nuit dont les manchettes couvraient .à moitié les 
mains de la jeune fille; Léonie, disons-nous, étendue sur une 
causeuse, un de ses bras posé sur le dos du meuble et sa 
tête posée sur ce bras, paraissait réfléchir profondément tout 
en regardant ses petits pieds roses qui, comme deux oiseaux 
dans un buisson, jouaient sur le coussin où ils étaient posés, 
et dans lequel ils enfonçaient et disparaissaient aux trois 
quarts. 

— Vous m'avez fait demander, Léonie, dit M. de Thonne- 
rins en entrant et en baisant presque cérémonieusement la 
main de sa fille. 

— Oui, mon père, veuillez vous asseoir et m*écouter. 
Léonie ne changea point de pose pour cela. 

Le marquis prit un fauteuil, le roula près de sa fille, et 
s'assit. 

— C'est de chosea sérieuses que j'ai à vous parler, mon 
père. 

— Je vous écoute. 

— Vous avez reçu une visite, aujourd'hui^? 

— J'en ai reçu plus d'une. 

— Mais vous en avez reçu une qui avait ou qui semblait 
avoir un caractère plus grave que les autres. 

— En effet. 

— < Celle que vous a faite le comte Frédéric de la Marche, 
n venait vous demander ma main. 

— Qui vous a dit cela? 
" — Je le sais, mon père. 

— Est-ce avec votre consentement qu'il le faisait? 

— Oui, mon père. 

— Est-ce que vous aimeriez cet homme? 

— Certes non. Je ne l'estime môme pas. 

9 



146 TROIS HOMMES FORTS 

-^ Ciomm^ty alors, iravez^vous aatorisô à une çareilte 
demande? 

-^ Vous le saurez tout à l'heure, mon père; mais proofr» 
dons par ordre. Qu'avez-vous répondu au comte? 

-^ Tai répondu que je refusais votre main. 

««- Et TOUS avez eu tort* 

•^ l'ai eu tort? 

** Qui ; parce que maintenant il va falloir la lui propoGer. 

— Vous devenez folle, Léonie. 

-^ Je ne crois pas, mon père. Je ne suis pas folle, j'obéis à 
une nécessité, voilà tout. 

— Expliquezrvous donc. 

— J'ai un amant, mon père! 

Le marquis fit un bond sur -son fauteuil. 

— Qu'avez-vous dit là? s'écria-t-il en pâlissant. 

— J'ai dit que j'avais un amant, répondit froidement et 
tranquillement la jeune fille. 

Le marquis regarda autour de lui comme un bonmie 
frappé d'un coup de foudre, .et ce fut lui qui, à son tour, 
crut qu'il était fou. 

— Voyons, mon enfant, voyons, reprit-il en se rasseyant, 
en tâchant de reprendre un peu de cahne, en riant presque» 
voyons, parlons sérieusement. 

— Mais c'est très-sérieusement que jevousparle^ mon père. 

— Vous avez un amant? 
— Oui, je vous le répète. 

— Vous, ma fille! 

— Moi, Léonie de Thormerins ; combien faut-il vous le dire 
encore de fois, mon pèreî 

— Et quel est cet homme? 

-- Je ne vous dirai pas son nom, car, «i vérité, le pauvre 
garçon n'est pas cause de tout cela, je me contenterai de vous 
dire sa position : c'est un comédien. 

— Un comédien I fit le marquis en cachant son visage dans 
ses deux mains. Mais il est impossible que cda soit I 

— Gela est cependant. 

Savez-vous, Léonie, reprit le marquis avec une belle et 



THOIS HOMMES FORTS 147 

fiière intonation, savez-Yons que vous avez déshonoré mon 
nom, et que je devrais tous tuer? 

— En effet, cela serait votre devoir; malheureusement, ce 
n'est pas votre droit. D^ailleurs, le déshonneur n'existera 
que lorsqu'il sera connu, et j'ai trouvé, ou plutôt M. le comte 
Frédéric de la Marche a trouvé une comhinaiscm qui l'ense- 
velira dans le plus profond mystère. 

— Ellel Léonie» comtesse de Thonnerins! murmurait le 
marquis en se frappant le front. C'est à, en perdre la raison. 

— Veuillez m'écouter, mon père. Vous me connaissez, 
n'est-ce pas? vous savez que j'ai autant que vous Torgueil de 
ma race. Je serais donc morte avant de laisser tomber une 
tache dessus. Mon plan était arrêté, ma résolution était prise. 
Je ne pouvais pas épouser l'homme auquel je me suis donnée. 
Malheureusement, la nature ne se conforme pas à ces pré- 
jugés humains, et je suis enceinte de deux mois. 

— Allez, continuez, dit le marquis d'une voix éteinte, tan- 
dis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues. 

— D'ici à peu de temps, je me serais donc tuée comme par 
accident, et vous même n'auriez rien su de la cause de ma 
mort. Il était impossible que cet enfant vint au monde, et 
que notre nom fût traîné dans la boue. Les bourgeois auraient 

trop ri. 

» Vous voyez, mon père, que cette résolution ne me ren- 
dait pas plus triste et que je dansais hier aussi gaiement que 
jamais. C'est que j'ai dans les veines le sang le plus pur de 
la France et que je connais ses exigences. Cependant il est 
triste de mourir à mon &ge; je me disais cela quelquefois. 

» Hier, un homme a raconté derrière moi toute cette his- 
toire, moins le nom, qu'il allait peut-être dire quand je me 
suis retournée, folle et prise de ^'envie de l'étrangler, n a 
fallu me contenir. La colère m'a étoulTée, et je me suis trou- 
vée ^mal. Cet homme qui savait tout, c'est M. de la Marche. 

» De retour au salon, j'ai dansé avec lui, et comme il était 
évident qu'il n'avait agi ainsi qu'avec un but, je lui ai de- 
mandé ce qu'il voulait, n m'a répondu qu'il voulait ma main 
et qu'il jetterait un voile sur le passé. C'était un moyen de 



148 TROIS HOMMES FORTS 

faire vivre mon enfant, de m'épargner un double crime et 
de ne pas quitter un monde qui, en somme, me plait assez. 
J'ai accepté le marché. 

» Si VOUS avez un autre moyen, proposez-le, mon père, et 
nous verrons auquel nous devrons donner la préférence. 

Le marquis se leva chancelant sous cette révélation comme 
sous un monde. 

— Mais cet homme est un misérable, dit-il tout à coup. 

— Oui, mais c'est un misérable qui peut me sauver ai 
nous faisons ce qu'il veut, et me perdre si nous ne le faisons 
pas; qui, si je me tue, dira la cause de ma mort, et salira 
ma mémoire et votre nom; qui, si je refuse, racontera la 
vérité et me déshonorera; si j'épouse un homme-dlionneiir 
et qui me croira pure, ce que, du reste, je ne ferais pas, dira 
tout à cet homme, et me condamnera à la honte. Non, mon 
père, j'ai bien réfléchi depuis hier. 

» Maintenant que cet homme connaît mon secret, le seul 
moyen de tout réparer, c'est de m'accorder à lui. Puis, nous 
seuls saurons de quelle manière il m'a obtenue, car il n'ira 
certainement pas le dire. H est de naissance obscure, c'est 
vrai; mais enfin il est à peu près riche, il se fait appeler 
comte, il a acquis sa fortune lui-même, ce qui est assez hono- 
rable, dit-on : s'il n'est rien dans le passé, vous le ferez quel- 
que chose dans l'avenir. 

» Vous passerez pour un esprit au-dessus de préjugés trop 
ridicules. On croira que c'est un mariage d'amour, et tout 
sera dit. A moins que vous n'aimiez mieux donner ma main 
au père de mon enfant; mais, outre que ce serait un scan* 
dale énorme, moi je n'y consentirais pas. 

Ce que venait de dire Léonie avait tellement bouleversé 
M. de Thonnerins, que si en ce moment il eût voulu sortir, il 
se fût heurté à tous les murs comme un honune ivre. On eût 
dit que ses cheveux blancs venaient de blanchir encore. Ses 
yeux regardaient attentivement un coin de la chambre et ne 
le voyaient pas, et sa tôte s'agitait avec un hochement ner- 
veux sous un souffle d'idée fixe et de folie, comme la dme 
d'un arbre sous le vent qui va le déraciner. 



TROIS HOMMES FORTS 149 

— Mais, demaIld^^-t-il avec une voix douloureuse qui prou- 
vait déjà rafTaiblissement de ses plus nobles énergies, mais 
08 comédien se taira- t-il? 

— Oui, il m'aime. 

— n y a d'autres confidents, sans doute? 

— Bouches qu'on ferme avec des serrures d'or. Le comte 
de la Marche est seul à craindre. 

— Je vous obéirai, ma fiUe; demain j'irai chez le comte, 
lit le vieillard brisé. 

— Vous n'avez pas besoin d'un long entretien avec lui, 
mon père ; tout est convenu. 

— Mais, ce mariage fait, vous ne me verrez plus, Léonie; 
car si les autres ignorent votre faute, moi je la connaîtrai, 
et je ne vous pardonnerai jamais. 

— Gomme il vous plaira, mon père. 

— Après-demain nous quitterons Paris, et nous nous ren- 
drons dans notre terre du Daupliiné, où le mariage se fera. 

— Le plus tôt possible, n'est-ce pas? 

— Dans un mois, au plus tard. Vous n'avez plus rien à me 
dire, Léonie? 

— Non, mon père. 

— Je me retire, alors. 

— Adieu, mon père. 

— Le marquis sortit de la chambre de sa fille, tressaillant 
au moindre bruit, comme si ce bruit eût été une voix, et 
que cette voix lui eût répété ce qu'il venait d'entendre. 

Ce fut ainsi qu'il regagna soû appartement, et congédiant 
son valet de chambre qui l'attendait pour le déshabiller, il 
s'enferma, et toute la nuit resta seul et pleurant de grosses 
larmes qui tombaient sur ses mains, car il n'avait pas la force 
de les essuyer. 

XVIII 

es Q9IS |,B «O^DS APPELLE UN BEAU MARIAGE 

Lorsque son père ne fut plus auprès d'elle, Léonie reprit 
ses réflexions pendant quelque temps ; puis, sautant en bas 
de sa causeuse, elle s'approcha de sa glace et se ^arda. 



150 TROIS HOMMES FORTS 

— C'eût été malheureux de détruire cela, se dit-elle en 
souriant à sa beauté, et je remercie Dieu d'avoir mis M. de 
la Marche* sur mon chemin. 

D C'est un homme extraordinaire que cet homme. Quel re- 
gard, quelle force, quelle énergie dans la volonté 1 Voilà un 
caractère dans le genre du mien. Si j'allais l'aimer! 

» Ce serait encore ce qui pourrait m'arriver de plus heu- 
reux, et ce ne serait pas étonnant, après tout, 

Léonie sonna. 

Honorine parut. 

— Vous avez-vu M. G. .. ? lui dit mademoiselle deThonnerins. 

— Oui, mademoiselle. 

— Vous lui avez dit?... 

— Ce que mademoiselle m'avait chargée de lui dire. 

— Que nous devions cesser de nous voir? 

— Oui, mademoiselle. 

— Et il vous a donné?... 

— Un petit paquet que voici. 

Ce paquet contenait cinq ou six lettres. 

— Le compte y est, fît Léonie, et elle brûla ces papiers à 
Tune des bougies. 

— Voilà tout ce qu'il a dit? continua-t-elle, 

— Il a ajouté qu'il partirait ce soir. 

— Puis? 

— Puis, il a pleuré. 

— De vraies larmes ? 
-^ Oui, mademoiselle. 

— Après-demain, mon père et moi, nous partons. Vous 
pourrez retourner dans votre pays, comme vous avez paraie 
désirer souvent. 

Le notaire de mon père vous remettra vingt uiille francs, 
qui vous serviront de dot quand vous épouserez Georges, 
qui est libre de quitter l'hôtel à partir de demain, et auquel 
M. le comte de la Marche, que j'épouse, remettra. aussi wie 
somme de vingt mille francs pour le remercier de son zôte 
pendant qu'il était à son service. Est-ce là ce que vous désires? 

— C'est plus que je n'ambitionnais, mademoiselle. 



TROIS HOMMSS FOHTS 151 

— Alors, laissez-moi, je me déshabillerai toute seule, et 
rappelez-TOus cette maxime arabe : La parole est d'argent, le 
silence est d'or! Allei. 

Honorine baisa la main de sa maîtresse , et disparut en 
promettant de se taire, et décidée à tenir sa promesse. 

Léonie, restée seule, se déshabilla, se mit au lit et lut jus^ 
qu'à deux heures du matin. 

A ce moment elle s'endormit. 

Le lendemain, à dix heures du matin, le marquis do* 
manda sa voiture et se rendit chez le comte. 

Celui-ci écrivait quand on annonça M. de Thonnerins. 

Le marquis était p&le comme un marbre. Il n'avait pas 
fermé l'œU de la nuit, nous le savons. 

— Voilà un homme qui souffre beaucoup, pensa Frédéric, 
et se levant, il offirit cérémonieusement un siège au père de 
Léonie. 

— Merci, monsieur, lui répondit le marquis d'une voix 
grave et d'un air digne, comme s'il eût pris vis-à-vis de lui- 
même l'engagement de n'accepter de l'homme à qui il avait 
affaire que ce qu'il était forcé d'accepter; merci, monsieur, 
je resterai debout. 

Frédéric s'inclina et resta debout aussi. 

— Je vous attendais, monsieur le marquis, dit-^il. 

— Je crois, monsieur, que nous ne devons échanger que 
les paroles strictement nécessaires, répliqua M. de Thonne- 
rins; vous me permettrez donc d'être aussi concis que pos- 
sible; car, puisque vous savez la cause de ma visite, vous 
devez comprendre combien elle m'est pénible. 

«— Parlez, monsieur, je vous écoute. 

— Vous êtes venu hier me demander la main de ma fille. 
Vous saviez ce que vous faisiez et à quoi vous vous engagiez 
en faisant cette demande? 

— Oui, monsieur. 

-« Gomme à moi, ma fille vous avait tout dit? 

— Oui, monsieur. 

— Je vous donne la main de. mademoiselle Thonnerins^ 
monsieur. 



152 TROIS HOMMES FORTS 

Le comte s'iaclina de nouveau, et un sourire imperceptl* 
ble de triomphe entr'ouvrA ses lèvres. 

— Réglons les conditions maintenant, reprit le marquis. 
. Frédéric releva la tête comme pour mieux écouter. 

— Ma fille a deux cent mille livres de rentes qui lui vieu- 
nent de sa mère, et qui lui serviront de dot quand elle se 
mariera. Elle est fille unique, j'ai quatre cent mille livres de 
revenu, et tout me porte à croire que je ne vivrai pas long- 
temps. 

M. de la Marche fut pris de ce sourire nerveux dont sont 
pris les jeunes joueurs quand ils gagnent un gros coup, et il 
lui fallut toute la force de sa volonté pour ne pas se mettre à 
rire de joie devant le vieillard qui lui parlait. 

— Demain, continua le marquis, nous partons, ma fille et 
moi, pour notre terre de***, en Dauphiné, terre qui lui ap- 
partient, et qui fait partie de sa dot. 

» C'est là que le mariage aura lieu. 

» Tout cela vous agrée-t-il, monsieur le comte? 

— Parfaitement, monsieur le marquis. 

— Le mariage se fera dans un mois. Dans un mois, j'aurai 
obtenu ce que tout gouvernement doit à mon gendre, une 
mission de ministre plénipotentiaire, soit à Vienne, soit è 
Berlin, et vous pourrez partir avec la comtesse le lendemain 
même de votre mariage. 

» Dans un an, vous demanderez un congé; vous recevrea 
la croix, car vous aurez eu le temps de rendre des services 
à votre pays ; vous passerez quelques mois dans vos terres, 
et vous arriverez à la chambre des députés d'abord, à la 
chambre des pairs ensuite; je vous en donne ma parole 
d'honneur. 

» Tout est-il bien convenu ainsi? 

— Oui, monsieur. 

— Dans trois semaines vous nous aurez rejoints en Dau* 
phiné, car il vous faut bien ce temps pour mettre en règle 
TDS papiers de famille. 

— Dans trois semaines, je serai auprès de vous, monsieur 
le marquis. 



TROIS HOMMES FORTS 153 

— Avec Yos parents, si bon vous semble. 

— Je n'ai plus de parents, monsieur. 

Le marquis s'inclina pour prendre congé du comte. 

Alors Frédéric lui tendit la main. 

M. de Thonnerins eut l'air de ne point voir cette main 
étendue vers lui, et après avoir salué de nouveau le comte, 
il quitta, sans ajouter une parole, la chambre où cet entre- 
tien venait d'avoir lieu. 

Quand il eut refermé la porte derrière lui, Frédéric resta 
quelques instants les yeux fixés sur cette porte. 

— Six cent mille livres de rentes, dit-il, car le bonhomme 
ne fera pas de vieux os, la pairie, la croix et une des plus 
jolies femmes du monde, tout cela pour deux cents louis, 
tout cela en quarante-huit heures! Ce n'est ni cher ni long. 

Le comte sonna et donna Tordre qu'on mit les chevaux à 
la berline de voyage. 
Il repartait pour Moncontour. 
Comme on te voit, il tenait parole à Blanche. 

XIX 

CONFIDENCES FORCEES 

Pendant le temps que Frédéric était resté à Paris. Blanche 
était allée tous les matins et tous les soirs demander à la 
pierre du mur si elle cachait quelque chose, espérant tou- 
jours qu'une circonstance imprévue ramènerait le comte 
plus tôt qu'il n'avait promis de revenir. 

Enfin, le soir du cinquième jour, elle trouva une lettre, 
lettre qui lui demandait un rendez- vous pour le soir môme. 

A dix heures, elle entrait dans le pavillon que nous con- 
naissons avec Frédéric, et elle lui disait, comme pour ré- 
sumer toutes ues impressions depuis quatre jours : 

— Frédéric, laisse-moi reprendre ma vie, que tu avais 
emportée avec toi I 

— Croyais-tu donc ne plus me revoir, Blanche? demanda 
le comte en prenant dans ses mains la tête de la jeune fille à 

9. 



154 TROIS HOMMES FORTS 

genoux devant lui, et en fixant sur elle un regard rempli 
d'amour. 

— N'avais-je pas ta parole que tu reviendrais? quelle& 
craintes pouvais-je conserver? Seulement, j'étais triste de 
ton absence. Puis, si j'étais sûre de ton retour, il s'en est 
fallu de bien peu que, moi, je manquasse au rendez-vous. 

— Que veux-tu dire? 

— J-ai failli mourir, Frédéric. 

— Que s'est-il donc passé? 

—J'ai couru un danger effrayant, mon ami, et, sans un 
miracle que Dieu a fait, tu ne me reverrais pas aujour- 
d'hui. 

Frédéric avait pâli en entendant ce que sa maltresse lui 
disait. 

— Te voilà tout èmu du danger que j'ai couru! Que tu 
es bon, et que je suis heureuse d'être aimée de toi I 

Et, en môme temps, Blanche baisait les mains du comte 
avec des larmes de reconnaissance. 

— Enfin, reprit celui-ci, tu n'as plus rien à craindre de 
ce danger? 

— Non. Veux-tu que je te le raconte? 

— Certes I 

— Le jour de ton départ, ma mère et moi, nous recondui- 
sions mon frère à la voiture qui devait l'emmener et qui 
l'attendait en bas de la côte, quand tout à coup un taureau, 
échappé de son étable, s'est précipité sur nous." 11 n'y avait 
pas moyen de fuir. 

» Je voyais la mort en face, avec regret peut-être, car je 
suis jeune et je t'aime, mais sans peur, je te le jure. J'ai fiait 
le signe de la croix, j'ai prononcé ton nom, j'ai fermé les 
yeux; et, calme, j'ai attendu. 

» L'animal n'était plus qu'à dix pas de nous, quand un 
jeune homme, un ange, un dieu, s'est jeté au-devant de lui, 
et avec une force dont il me serait impossible de te donner 
ridée, a saisi l'animal par les cornes et l'a terrassé. 

» Avant de remercier le ciel de ce miracle, j'ai pensé à 
toî, Frédéric, et je n'ai rendu grâces à Dieu que parce qu'il 



TROIS HOMMKS FORTS 135 

permettait que je te reyisse^ Ha mui j; t'eût fait de la peine, 
n'est-ce pas? 

— Oui, Blanche, ta mort eût été pour moi un grand maU 
hffùv^ et j'en serais mort, je te le jure. 

Frédéric ne mentait pas. U fût mort de la mort de Blanche. 
Aussi, quoique le danger fût passé, le comte, en l'enten- 
dant raconter, n'avait pu retenir un mouvement de terreur. 

— Et cet homme, demanda le comte, cet homme qui vous 
E sauvés tous trois, qui est-il? 

— C'est un simple charpentier, tout jeune, do nom di 
Bobert. 

— Et il n'a pas été blessé? 

— Non. Il est venu nous voir tous les jours depuis cette 
aventure, et prendre de nos nouvelles. 

— n me parait fort bien élevé, ce charpentier» 

— n l'est, en efifet. J'ai été tout étonnée de trouver tant 
de distinction dans un homme de sa classe. Il est noble de 
visage et de cœur; c'est un bon et brave jeune homme. 

— Avec quel enthousiasme tu en parles! Blanche; tu vas 
me rendre jaloux de M. Robert, fît le comte en souriant. 

— Cela n'est pas à craindre. 

» Cependant je l'aime, je te l'avoue, mais pour toutes 
sortes de raisons, si bien que le sentiment qu'il m'inspire 
ne peut être que de l'amitié, tandis que vous, Frédéric, je 
vous aime sans savoir pourquoi, ce qui prouve que le sen- 
timent que vous m'inspirez est de l'amour. 

» Cependant j'ai du plaisir à me trouver avec ce jeune 
homme : mon «Une sympathise avec la sienne ; il est loyal, 
il est grand, et l'on voit qu'il peut laisser sa vie exposée au 
grand jour, sans craindre qu'on y trouve une tache, une 
(Hubre même : ce qu'il dit est frais comme de Teau de source. 

j» Le cœur sera fraîchit dans sa société, et si tu voyais comme 
il aime sa sœur, comme il la protège, comme il la surveille, 
comme il devient faible et timide, ce colosse, quand l'enfant 
est malade ou pleure ! n nous a amené quelquefois cette 
chère petite enfant de huit ans, blonde et rose comme un 
nnge. 



156 TROIS HOMMES FORTS 

» Nous ne savons qu'inventer pour le remercier du ser- 
vice qu'il nous a rendu. 

» Aussi soignons-nous, à qui le mieux, ma mère et moi, 
sa chère Suzanne, orpheline, à laquelle lui, l'orpheUn aîné, 
il faut qu'il serve de père et de mère. 

» Il met à ce devoir, qui est un bonheur pour lui, une tou- 
chante tendresse. Rien n'est trop beau pour sa chère enfant 
n rhabille comme une petite duchesse; rien n'est curieux 
et sympathique à voir comme ce grand garçon jouant avec 
cette frêle créature. On dirait un lion apprivoisé par une 
cdombe. 

» Hier, elle avait pris des ciseaux pour jouer, et elle s'é- 
tait coupé un peu le doigt. Une goutte desang a rougi l'ori- 
fice de cette blessure. Robert est devenu blanc comme un 
linge, et ma mère a été forcée de le soutenir pour qu'il ne 
tombât point. 

» Suzanne a vu quel effet son imprudence avait produit 
sur son frère, et courant à lui, la douce enfant lui a dit, 
avec un sourire : 

» — Ce n'est rien, frère, ce n'est rien, ne pleure pas. 

» Robert l'a prise dans ses bras, et il a effacé avec ses lè- 
vres cette goutte de sang qui l'avait tant ému. Oh ! réelle- 
ment, c'est là une belle et bonne nature. 

» Cela vous ennuie peut-être, Frédéric, que je tous parle 
de cet homme? 

— Au contraire, Blanche, continuez. Ceux que vous aimez 
ne sont-ils pas d'avance mes amis? Et, d'ailleurs, ce Robert 
m'a rendu un assez grand service en vous sauvant la vie, 
pour que je prenne plaisir à entendre faire son éloge. 

•*- C'est qu'il y aurait presque ingratitude à ne pas parler 
de lui. Dans la lettre que mon frère nous a écrite de Niort, 
il tient deux pages sur trois. 

C'était vrai, et Félicien, avec cette science qu'il a acquise 
des hommes, avait reconnu dans Robert un honnête homme. 
Les deux âmes étalent tout à fait de la même essence : l'une 
un peu plus rêveuse, un peu plus poétique, un peu plus eu- 
vèrte par l'étude et la philosophie ; l'autre aussi loyale, auMi 



TROIS HOMMES FORTS 157 

i 

Juste, aussi ihinche, et suivant trne route aussi droite dans 
un monde moins élevé : toutes deux enfin ne comprenant 
<iue le bien. De pareils caractères se reconnaissent, quand 
ils se rencontrent, à certains sentiments, toujours les mêmes, 
et qu'on pourrait appeler le signalement du cœur. 
Alors ils s^abordent tout de suite en se disant : 

— Tiens! nous sommes frères! 

Et l'engagement qu'ils prennent d'une amitié réciproque 
et d'une estime mutuelle est pris pour toute la vie. 

— Croiriez-vous, reprit Blanche, que moi, qui n'ai pas 
rougi de ma faute quand je me suis retrouvée en face de 
mon frère, j'en rougis intérieurement devant ce jeune 
homme? Si je l'avais connu avant de vous connaître, je crois 
que je ne vous aurais jamais cédé. 

— Vous l'eussiez peut-être aimé? 

— Non, mais j'aurais mieux compris le mal que peut faire 
à un frère la faute de sa sœur, et par son amour pour Su- 
zanne, j'aurais mieux compris l'amour de Félicien pour moi. 

» Il ne faut pas m'en vouloir de tout ce que je vous dis 
là, Frédéric; vous savez que lorsque je suis avec vous, je 
laisse mon cœur s'ouvrir et se montrer tel qu'il est : la fran- 
chise de la femme est une preuve de plus de son amour. Je 
vous aime tant que je puis avouer sans crainte que quelque 
chose eût pu m'empôcher de vous aimer. 

Je disais l'autre jour à Robert : 

Il — Si, lorsque Suzanne aura l'âge que j'ai, elle commet- 
tait une faute, que feriez-vous? 

» Robert me regarda comme s'il eût deviné l'intérêt indi- 
rect que je prenais à la réponse, et me dit : 

» — Elle ne la commettrait pas, mademoiselle. 

t J'ai rougi malgré mol, et je crois qu'il a remarqué ma 
rougeur. C'est alors que cette terreur m'a traversé l'esprit, 
que vous ne reviendriez peut-être jamais... 

— Et notre mariage, enfant! répliqua Frédéric. 

. — Notre bonheur, n'est-ce pas? Voyons, quand se fera-t-il? 
^ — Quand revient ton frère? 

— Dans quinze jours ; mais ce qui fait que je suis encoi6 



158 TROIS HOMMES FORTS 

plus heureuse de ton retour, c'est que demain soir je pan 
pour aller rejoindre Félicien, et que si tu avais seulement 
tardé de quarante-huit heures, je serais partie sans sayoïr 
quand je t'aurais revu. 

— Tu vas à Niort? 

— Oui, avec ma mère. 

— Qu'allez- vous faire là? 

^ Tu n'as donc pas écouté ce que je te disais 5 je vaia re- 
joindre mon frère, qui nous a écrit que l'évoque avait levô 
toutes les difficultés et ferait pour lui, en quelques jours, ce 
qu'il met deux mois à faire pour les autres. 

» Ainsi, Pascal va entrer au séminaire de Niort, comma 
cela est d'usage, recevoir les deux derniers ordres, et dam 
quinze jours il sera curé de notre église, et pourra nous 
marier avant son départ, si tu le veux. 

-^ Eh bien, oui, mon enfant, pars en toute sécurité, va re- 
joindre ton frère, et sois tranquille, avant son ordination» 
j'aurai trouvé le moyen de te revoir, et avant son départ, il 
saura tout notre mystère d'amour. Ne t'inquiète de rien, no 
trahis rien, et tout se fera comme tu le souhaites. 

— Merci, Frédéric, merci, ton amour est toujours le même, 
toujours noble et généreux. 

» Et je vais rester quinze jours sans te voirl..* ajouta 
Blanche avec tristesse. 

— Tu m'écriras. 

— Tous les jours. 

— N'y manque pas. 

— Crois-tu donc que je puisse t'oublier, Frédéric, toi ma 
vie, toi mon âme, toi mon bonheur? 

Ht la jeune fille jeta ses bras autour du cou de celui qu'elle 
croyait pouvoir regarder comme son fiancé. 

Quand un enfant ou un homme ivre ccnnmettent un crime, 
la loi les condamne rarement L'un échappe à sa justice, 
l'autre à sa sévérité, parce qu'elle reconnaît que le premier 
n'avait pas encore assez d'intelligence, et que le second 
n'avait plus assez de raison pour comprendre ce qu'ils fsd* 
taxent. La société devrait agir vis«à->vis de la femme eomjj^e 



TROIS HOMMES FOKTS 159 

la loi yis-à-vis des hommes ivres et des enfants; car la femme 
a réternelte enfance de la raison et Téternelle irresse du 
cœur. 

Ainsi, il n'est pas de position plus chanceuse pour une 
jeune fille que celle où se trouvait Blanche. 

 dix-huit ans être déjà la maltresse d'un homme qu'uns 
fantaisie a amené, que peut remmener un caprice, et n'avoir 
d'autre garantie pour l'avenir que la parole de son amant ; 
certes, c'est là une des phases les plus dangerèfuses qua 
puisse traverser la vie d'une femme. Il semblerait qu'elle 
ne doit dormir ni jour ni nuit, placée qu'elle est entre un 
passé d'innocence détruite et une réparation à venir, qu'une 
parole promet, mais que rien n'assure. 

On pourrait croire que cette femme va tout à coup, »e 
trouvant au milieu de tant de ruines, être épouvantée et 
prise de folie, se sauver devant elle comme pour, échapper 
à cet effroyable spectacle et se briser le front contre la 
réalité. 

£h bien, non; elle ne songe même pas au danger qu'elle 
court ; elle se repose sur la parole de son amant, elle s'en- 
dort dans sa confiance, et éfie donne à l'avenir le même sou- 
rire qu'au passé. Bile n'espère même pas, elle est con- 
vaincue; elle ne fait pas le moindre doute que toutes les 
combinaisons de son âme réussiront. 

Voilà pourquoi le jour où il leur est démontré qu'elles se 
sont trompées, les fenunes n'ont plus de refuge que dans la 
mort, tant le désespoir qui s'empare d'elles est subit et inat- 
tendu. Elles se sont abusées avec une telle foi, elles se sont 
si bien habituées à cet aveuglement moral, qu'elles ne peu- 
vent supporter le premier rayon de vérité qui pénètre dans 
leur vie, et qu'elles tombent tuées par la lumière comme par 
la foudre. 

D'où leur vient cette étrange organisation qui fait qu'elles 
se trompent presque toutes de sentier au même endrmt du 
chemin, qui fait que l'exemple leur est parfaitement inutile, 
et qu'elles tombent l'une aprè» l'autre dans le même préci- 
pice, sans pouvoir so netemr aux laaigres branches qui ]# 



160 TROIS HOMMES FORTS 

bordent? Quel a été le but de Dieu en les faisant ainsi? C'est 
ce que nous ne saurions dire. Nous constatons le fait, maîB 
nous ignorons la cause. 

Il est cependant bien prouvé maintenant que jamais une 
pareille faute ne finit bien. Il y a non-seulement les romans, 
mais il y a encore les réalités quotidiennes qui démontrent 
cette vérité. 

Jamais \m homme qui a séduit une jeune fille ne Ta épou- 
sée, à moins qu'elle ne fût dotée de quelque grand diable de 
frère portant épée et moustaches, à moins que le père n'en 
appelât aux tribunaux et ne demandât Fappui de tout une 
société pour réparer Terreur de sa fille. 

Un mariage contracté par de tels moyens est une réparation 
et en même temps un aveu pubUc d'une faute qui eût tou- 
jours dû rester ignorée, et à coup sûr, n'a pas en lui les con- 
ditions d'une vitalité heureuse; sans compter que bientôt la 
jeune fille s'aperçoit qu'elle n'aimait pas son amant, et qu'il 
vaudrait encore mieux pour le repos de son cœur, car c'est 
toujours au nom de leur cœur que parlent et pensent le» 
femmes, que le mariage n'eût pas eu lieu, que la faute n'eût 
pas été réparée, et qu'elle fût libre au lieu d'être éternelle- 
ment rivée à un homme qu'elle détestera peut-être. 

De là à tromper cet homme, y aurô-t-il bien loin? et cet 
homme, qui aura commencé par tromper, lui, aura-t-il le 
droit de se plaindre qu'on le trompe? Et, cependant, à son 
tour, il aura le droit de venir demander à la société répara- 
tion de la même faute qu'il a commise. 

Telle est la marche ordinaire des choses, quand le suicide 
ne tranche pas dès le premier acte les péripéties de ces dra- 
n^s intérieurs. 

Ces sortes de mariages ne sont done pas des rô^/arations, 
mais des châtiments. Ce n'est pas avec les syllabes d'un nom 
et une signature sur un morceau de papier timbré qu'on 
raccommode l'honneur des familles et qu'on assure le bon- 
heur des feomies. 

Eh bien, vous raconteres, vous écrirez, vous prouveiei 
tout cela, et vous ne cbange[rez rien à ce qui est. Si c'est un 



TROIS HOMMES FORTS 161. 

livre que vous faites avec ces vérités, on appellera cela un 
roman, c'est-à-dire une chose fausse, sans importance, et 
qui, par conséquent, devra rester sans effet; si c'est un fait 
que vous racontez, on appellera cela un malheur, comme 
une voiture qui verse ou une maison qui s'écroule, et tout 
sera dit. 

Nous ne demandons certainement pas que les jeunes filles 
, soient initiées théoriquement à toutes les réalités de la vie , 
mais nous voudrions qu'on leur laissât entrevoir un coin do 
ce monde moral dans lequel elles doivent entrer un jour, et 
nous sommes convaincu que si ce spectacle détruisait en elles 
quelques illusions, il empêcherait aussi de grands malheurs 
dont ces illusions sont les causes. 

Hotre morale, au contraire, veut qu'on entretienne l'igno- 
rance la plus complète danô le cœur des filles, et qu'on livre 
au mari un corps vierge et une &me toute naïve. 

Là s'arrête la mission des parents ; si bien que, le lendemain 
du jour où les filles sont mariées, c'est-à-dire où, devenues 
femmes, elles ont le droit de tout connaître, comme elles 
n'ont été prévenues de rien, elles se trouvent au milieu du 
monde comme un soldat sans armes au milieu d'ennetnis 
armés, forcées ou de se rendre tout de suite, ou de succom- 
ber avec le plus d'héroïsme possible, mais condamnées d'a- 
vance à une défaite quelconque. 

Cependant nous ne nions pas la vertu forte par elle-même, 
nous croyons, nous savons qu'elle existe, et nous sommes 
son religieux défenseur. Mais nous sommes bien forcé d'a- 
vouer aussi que beaucoup de femmes ont fait en un instant 
le malheur de toute leur vie, ont dissipé en une minute le 
trésor de leur passé et l'espérance ^e leur avenir, et que Ton 
^ût peut-être é^tô cette chute si, avant qu'elles entrassent 
dans leurs rôles d'épouse et de mère, on leur avait dît, en 
s'adressant à leur raison et en leur montrant quelques-unes 
des plaies de notre société : 

— Regardez cette femme couverte de fleurs et de diamants, 
voyez comme elle est pâle, voyez comme son regard est triste, 
comme le désenchantement est dans toute sa personne! Gela 



162 TROIS HOMMES FORTS 

vient d'une faute qu'elle a commise, cela vient d'une seconde 
d'erreur que des années n'efiaceront pas et qui finira peut- 
être par la tuer. 

Cette seconde lui a-t-elle donné plus de bonheur à elle 
seule, par la passion qu'elle assouvissait, que ne lui eussent 
donné de bonheur vingt ans de fidélité obscure et de tran- 
quillité domestique? Non. Elle a été précédée de la crainte, 
die a été siïivie du reioiords et elle n'a révélé aucune des 
joies qu'elle promettait. L'amour, cette incessante curiosité, 
trompe toujours quand il se cache pour séduire. Le feu qu'il 
allume détruit, car, quoi que l'on fasse, tout incendie laisse 
des cendres. 

Voyez cette autre, vêtue de misère et d'impudeur î Elle 
était belle, elle était aimée, elle était pure; sans savoir pour- 
quoi, elle a donné sa beauté, elle a trompé qui l'aimait, elle 
a taché son innocence. Aujourd'hui, pour vivre, elle est for- 
cée de vendre ce qu'elle a donné; le monde la repousse, son 
époux la méprise, et ses enfants la nient. 

YoUà ce qu'il arrivera de vous, si vous faites conune ces 
femmes. 

Si Ton parlait ainsi aux jeunes filles, au lieu de jeter tm 
voile obscur sur ces turpitudes, croyez-vous qu'elles ne se- 
raient pas prises de la sublime vanité de la vertu? 

Ce n'est pas assez de leur montrer l'attrait du bien, il faut 
leur montrer la hideur cachée du mal ; car le jour où le mal 
voudra les attirer, il couvrira son visage d'un masque si sé- 
duisant, que si elles ne devinent pas dessous un visage hi- 
deux, elles le suivront non-seulement avec confiance, mais 
encore avec joie. 

Nous nous appesantissons sur tous ces détails, parce que,' 
dans notre société moderne, la femme a pris une place si im- 
portante, que toutes les grandes questions morales reposent 
sur elle : questions d'amour, questions de famille, questions 
de bonheur enfin. 

Si, comme les Orientaux, nous avions shnplifié la femme 
en la réduisant à l'état d'animal et d'esclave, si nous ren- 
fermions dans un sérail et que nous ayons dans notre pocbs 



TROIS HOMMES FORTS ' 163 

la clef de sa vertu; si, quand elle nous trompe, nous avions 
le droit de mort immédiate sur elle , ce serait tout autre 
chose. 

Hais nous avens fait une part h son âme, à son intelli- 
gence» à sa volonté; nous avons accroché notre existence, 
notre bonheur, notre honneur même au moindre de ses ca- 
prices; nous ne la tuons pas, c'est elle qui nous tue, qui nous 
ruine, qui nous exile, et son influence s*exerce sur la géné- 
ration qui lui succède comme sur celle qui la précède, puis- 
que, fille, elle peut déshonorer son père ; puisque, femme, 
die peut déshonorer son mari ; puisque, mère, elle peut 
déshonorer ses enfants : c'est donc sur eue qu'il faut jeter 
les yeux , c'est donc l'assainissement de cette source de la 
vie morale'qu'il faut avoir en vue» 

Pourquoi avons-nous justement été donner le pouvoir à la 
faiblesse? 

Ah I fous que nous sommes ! 

Nous faisons des révolutions pour substituer un roi à un 
autre, pour remplacer un mot par un autre, pour n'avoir 
plus de tyrans, disons-nous, pour être libres, enfin, et nous 
subissons dans notre civilisation, sans y prendre garde, sans 
paraître même la soupçonner, tant nous en avons l'habi- 
tude, TelTroyable tyrannie de la femme, tyrannie d'autant 
plus redoutable, qu'elle n'a ni le droit, ni la raison, ni la 
force. 

Nos projets, nos ambitions, notre fortune dépendent d'elle. 

Que de hautes et belles destinées sont tombées tout à coup, 
poussées par une petite main qu'eût broyée une main 
d'homme en la pressant. Gomme l'a dit un de nos plus spiri- 
tuels écrivains, Dieu a mis la femme sur la terre pour que 
l'homme ne pût pas faire de trop grandes choses. 

Ainsi, pour revenir à notre sujet, car les exemples valent 
mieux que les maximes, voilà une mère, madame Pascal, 
qui a derrière elle quarante ans de vertu à offrir à Dieu; 
voilà un jeune homme, Félicien, qui n'a pas un reproche i 
se faire dans le passé, et dont la sainte espérance est de se 
consacrer au culte du Seigneur et au soulagement de l'hu- 



164 TROIS HOMMES FORTS 

manité; ch'bien, il se trouve entre cettefemmeet cet homme, 
types d'honneur et de vertu, une enfant, fille de Tune, sœur 
de Pautre, innocente et pure comme tous les deux, mais que 
son innocence et sa pureté ont laissée sans défense contre les 
Séductions d'un homme. 

Voilà donc trois destinées sur lesquelles deux ne devraient 
être responsables en rien, puisqu'on rien elles ne sont cou- 
pables, voilà donc trois destinées qui reposent sur la loyauté 
d'un homme et sur la faute d'une jeune fille. 

Si Frédéric refuse d'épouser Blanche, voilà le passé de la 
înère souillé, voilà l'avenir du frère détruit, voilà la vie de 
Blanche flétrie à tout jamais, et voilà au bout de quelques 
mois, car nous n'avons peut-être pas encore dit tous les 
malheurs qui menacent la jeune fille, voilà une quatrième 
créature encore plus innocente que les autres, puisqu'elle 
descend du ciel, encore moins responsable surtout, qui va 
venir au monde et qui n'aura ni famille, ni nom, ni estime 
à attendre de ce monde où elle va entrer, qui portera éter- 
nellement le poids de la faute de sa mère et que la société 
condamnera. 

Au milieu de tout cela, que fait Blanche? 

Songe-t-elle à tous ces dangers? Prévoit-elle tous ces mal- 
heiïrs? Won. 

Elle dort, nous le répétons, confiante dans la parole de son 
amant, sûre d'aimer, sûre d'être aimée, coupable aux yeux 
du monde, innocente à ses propres yeux et aux yeux de 
Dieu ; car, si elle s'est trompée, elle s'est trompée loyale- 
ment, en croyant marcher dans le chemin de son cœur. 

Et, cependant, celui-là serait infâme qui accuserait Blanche» 
qui lui demanderait compte de sa faute, qui voudrait l'en 
punir, qui lui jetterait une pierre; car Blanche ne s'est per- 
due que par innocence, car elle ne savait pas qu'une bouche 
peut mentir, elle qui n'avait jamais eu autour d'elle que des 
toes loyales ; car lorsque son amant lui a dit : Je t'aime! 
elle l'a cru ; car elle croit, car elle est convaincue qu'elle sera 
sa femme. 

Ainsi, non-seulement Blanche, sur qui pèse une si grande 



TKOIS HOMMES FORTS IG5 

responsabilité, à ^l'innocence de laquelle deux destinées, 
deux hommes, deux existences sont attachés, non-seulement 
Blanche n'est en proie à aucune terreur, mais encore elle est 
heureuse et fière de ce quiideYrait la désoler, et dans sa soli- 
tude elle s'écpie avec joie, avec certitude, hélas ! 

— Je suis mère l 

Supposez maintenant qu'au milieu de cette joie on ap- 
porte une lettre de Frédéric, qu'il lui dise qu'il ne la re- 
verra jamais et qu'il part, lettre qui a été écrite bien dea 
fois dans dans des situations semblables, que lui restera-t-il 
à faire? 

11 lui restera la mort, ce premier moyen du désespoir, ce 
dernier moyen de l'honneur. 

Si elle a la force de ne pas mourir, elle se trouvera entre 
la société et Dieu. 

L'une lui dira ; 

— Cache ta faute, quand même pour cela il te faudrait , 
commettre un crime, détruis ce que la nature a fait, couvre 
ton passé d'un sourire, et je ne dirai rien. 

L'autre lui dira : 

— Tu es mère, tu te dois à ton enfant, à cette douce et 
frôle créature qui n'a pas demandé à venir au monde et 
que tu n'as pas le droit de détruire au profit des préju^gés. 
Tu es mère, aime ton en{^nt. 

Quatre mots sur un morceau de papier, et Blanche se 
trouvera dans cette effroyable position. 

Ce qui n'empêche pas qu'elle sourie en attendant l'heure 
du départ, et qu'elle réponde à Robert, qui vient lui faire 
visite avant qu'elle parte, et qui lui dit : 

— Vous paraissez bienheureuse, mademoiselle Blanche? 

— En effet, monsieur Robert, je suis bien heureuse au- 
jourd'hui. 

N'est-ce pas qu'il faut qu'une femme soit bien pure pour 
faire une telle réponse dans de telles conditions? 

Blanche était seule dans le salon du rez-de-chaussée quand 
Robert y entra, accompagné de Suzanne. 

Gomme nous venons de le dire, le jeune homme remarqua 



166 TROIS HOMMES PORTS 

Vm joyeux de mademoiselle Pascal; mais ce que nous u'a* 
vous pas dit, c'est que lorsqu'elle eut répondu : , 

— Oui, je suis bien heureuse, 

Il n'ajouta rien, et ne lui demanda pas tout de suite la 
cause de ce bonheur qui se manifestait si franchement. 

Au contraire de la jeune fille, Robert devint soucieux et 
fi^assit dans un coin du salon, où posant sa tête sur ime de 
ses mains, il se mit à contempler silencieusement la sœur de 
Félicien. 

Pendant ce temps, Suzanne courait embrasser Blanche, 
qui l'asseyait sur ses genoux. 

Un certain changement s'était opéré dans Robert depuis 
qu'il était admis dans la famille de Félicien. 

Il s'était efforcé de faire oublier qu'il était un homme du 
peuple, un simple ouvrier ; non pas qu'il rougît de Pétat 
qu'il exerçait, il avait le cœur trop élevé pour cela, mais 
parce qu'il avait compris que plus il se rapprocherait de la 
position de ceux qui le recevaient, plus on aurait de plaisir 
aie recevoir, quoique madame Pascal, sa fille et Félicien, ne 
fussent pas gens à s'occuper beaucoup de l'extérieur d'un 
homme sur le cœur duquel ils savaient à quoi s'en tenir. 

Robert était donc devenu presque coquet. Il arrangeait ses 
cheveux avec soin, mettait sa cravate sans négligence, por- 
tait une veste neuve d'une coupe gracieuse, une chemise de 
fine toile, un pantalon bien fait et des souliers presque fins. 
On n'eût jamais dit que ses mains maniaient la scie et le 
rabot, tant elles étaient devenues blanches, deh&lées qu'eUes 
étaient. 

Ce changement Butait fait presque sans que Robert y son* 
geàt, et connue instinctivement. 

S'il n'y eût eu, dans la maison, que madame Pascal et Fêfi- 
cien, peut-être n'eût-il pas eu lieu; mais Robert trouvait 
qu'on n'était jamais assez beau ni assez élégant quand on ap- 
prochait de cette vivante perfection qu'on nommait Blanche. 

Suzanne aussi se fût nusentie de cette métamorphose, si, 
comme on le sait, elle n'avait été depuis longtemps la plus 
élégante enfant à vingt lieues à la ronde. 



TROI& HOMMES FORTS 167 

Blanche noyait pà9 été sans s'apercevoir de tout cela, et 
elle avait deviné qu'elle était la cause de la coquetterie du 
jeune hcunme; elle lui en avait m gré, car les femmes ont, 
môme sans arrière-pensée, ce côté frivole de la reconnais- 
sance. 

Robert venait souvent faire visite à la famille Pascal, et 
depuis le peu de jours qu^ la connaissait, une réelle inti- 
niité, grâce à la façon dont il avait fait leur connaissance, 
6'était établie entre lui et les membres de cette famille.. 

Il y a, en effet, dans la vie des événements si imprévus et 
Éi complexes, qu'ils établissent, entre les gens qui y sont 
mêlés, une affection antérieure de vingt années au jour où 
ils se sont accomplis. 

Cependant, si souvent que Robert fût venu voir madame 
Pascal et sa fille, il n'était pas venu aussi souvent qu'il en 
avait eu Tenvie. 

Quelquefois, après avoir quitté la maison de Félicien, il 
s'arrêtait à la porte, comme s'il eût eu regret d'en être sitôt 
sorti, c'est-à-dire après une visite de deux ou trois heures, 
et souvent il était revenu le soir même jusqu'à la grille, et 
8*en était retourné tristement sans y être entré, après avoir 
réfléchi, en mettant la main sur la sonnette, qu'il est indis- 
cret de faire le même jour deux visites sans cause. 

Il lui était arrivé alors, pour avoir un prétexte de revenir, 
de laisser Suzanne avec Blanche, et il gagnait à cette petite 
politique une bonne causerie d'une heure quand, le soir, il 
revenait chercher l'enfant. 

n ne pouvait donc pas manquer de venir faire ses adieux 
à mademoiselle Pascal avant qu'elle quittât le village; seu- 
lement il ne s'attendait pas à la trouver si joyeuse, quoi- 
qu'il fût tout naturel qu'elle eût plaisir à aller rejoindre son 
frère. 

n est vrai que sa joie ne lui venait pas de là. 

Et cependant, puis^'elle avait été si triste quand Frédéric 
l'avait quittée pour aller à Paris, elle eût dû être triste à 
l'idée qu'elle le quittait pour quinze jours au moins. 

Mais non, elle connaissait la cause de cette nouvelle sépa- 



168 TROIS HOMMES FORTS 

ration, tandis qu'elle ignorait celle du départ de son amant. 
Du moment que Frédéric était revenu, comme nous TavonB 
dit, c'est qu'il ne voulait pas Tabandonner : eUe était donc 
bien certaine de le trouver au retour. 

— Nous venons te dire adieu, fit Suzanne avec sa douce 
voix d'enfant, en jetant ses bras autour du cou de la jeune 
fille, et en collant un gros baiser bien rose et bien sonnant 
sur la joue de sa chère Blanche... Gela me fait du chagrin 
que tu t'en ailles, ajouta Suzanne, 

— Pourquoi, chère petite? 

— Parce que je t'aime bien et que je ne te verrai plus, et 
puis parce que Robert t'aime bien aussi, et que cela lui fait 
de la peine de ne plus te voir. 

Blanche regarda le jeune homme en souriant. 
Robert devint tout rouge. 

— Suzanne a raison, dit-il, cela me fait de la peine de ne 
plus pouvoir venir dans cette maison où madame Pascal et 
vous, mademoiselle, me recevez si bien. Nous qui n'avons 
pas de famille, nous sommes si heureux quand on veut bien 
nous accueilUr et nous aimer un peu! 

— Mais nous reviendrons bien tôt, monsieur Robert, et j'es- 
père bien que tous reprendrez l'habitude de nous fidre 
visite. 

— Oui, mademoiselle, si vous le permettez. 

Robert se tut et continua de contempler Blanche, qui jouait 
avec Suzanne. 

Tout à coup il se leva, et passant la main sur son front, il 
murmura : 

— Je suis fou! 

Et s'approchant de la fenêtre, il regarda dans le jardin. 

Blanche avait remarqué le mouvement du jeune hooune et 
presque entendu les mots qu'il avait dits. 

Elle déposa Suzanne par terre, et se levant à sou tour, elle 
vint à Robert : 

— Qu'avez- vous donc, monsieur Robert, lui dit-elle; vous 
avez Tair d'avoir du chagrin? 

— Pas du tout, mademoiselle. 



TROIS HOMMES FORTS 169 

— Vous êtes triste, cependant. Allons, contez-moi ce que 
TOUS ave» ; je vous consolerai peut-être. 

— Contez-moi plutôt ce qui vous rend si joyeuse, made- 
moiselle, répondit Robert; ce sera le meilleur moyen que 
je sois consolé, si j'ai besoin de l'être. 

— Mon frère, veux-tu que j'aille jouer dans le jardin? dit 
Suzanne en tendant ses petites mains et en IjBvant sa blonde 
tête vers Robert comme pour être plus sûre d'obtenir ce 
qu'elle demandait en joignant une caresse à sa demande. 

— Oui, mon enfant, va jouer où tu voudras, dit Blanche 
en ouvrant elle-même la porte du salon à Suzanne en l'em- 
brassant. 

Après quoi elle revint s'accouder à la fenêtre où s'appuyait 
Robert, mais sans répondre à la question qu'il lui avait faite, 
ou plutôt au désir qu'il lui avait témoigné de connaître la 
cause de sa joie. 

C'était presque avouer que cette c^iuse avait un côté mys- 
térieux. 

Robert n'en désira que plus la connaitrje, non par l'effet 
d'une vulgaire curiosité, mais parce qu'il lui semblait ins- 
tinctivement que ce qu'il voulait savoir le regardait; puis 
quelque chose lui disait qu'il y avait un chagrin pour lui 
dans la joie de Blanche, et l'homme est toujours poussé mal- 
gré lui à rechercher ce qui doit lui faire de la peine. 

Ce n'était pas par distraction que Blanche ne répondait 
pas; elle réfléchissait, au contraire, se demandant si elle de- 
vait répondre. 

Or, il y a des secrets que la femme, avec ce besoin de con- 
fidence et d'appui qui est en elle, a peine à tenir longtemps 
enfermés au fond de son cœur, même quand ces secrets con- 
cernent les choses les plus sérieuses et les positions les plus 
graves de la vie. La joie est, dans ces cas-là, une mauvaise 
conseillère; car la joie est expansive et amène l'aveu sur la 
bouche, sans que celle qui le fait comprenne comment il y 
est venu. 

Après quelques instants de silence et de réflexions, Blanche 
regarda fixement Robert, comme pour s'assurer qu'elle avait 

10 



170 TROIS HOMMES FORTS 

affaire à un honnête homme, incapahle de la trahir si elle lui 
confiait quelque chose. 

— Oui, je suis heureuse, reprit-elle; j'ai besoin de le dire 
à quelqu'un, car la joie est difficile à porter à soi toute seule; 
il n'y a que vous dans le monde à qui je puisse dire pourquoi 
je suis heureuse, car vous êtes mon ami, n'est-ce pae, mon* 
sieur Robert? 

— Vous n'en doutez pas, je l'espère, mademoiselle, répli- 
qua le jeune homme, et si au lieu d'un bonheur vous aviex 
un chagrin, et que ma vie pût vous être bonne à quelque 
chose, je pense que vous n'hésiteriez pas à me la demander, 
car moi je n'hésiterais pas à vous l'offrir, et cela en souriant. 
Ne vous ai-je pas dit cela une fois? Je pense toujours de même. 

— Oui, monsieur Robert, oui, je sais que vous m'aimea 
comme vous aimez Suzanne, et je vous suis bien reconnais- 
sante de cette bonne et franche affection, née si vite et qui, 
j'y compte bien, durera longtemps. 

» Aussi je regarderais comme une mauvaise action de vous 
cacher la cause d'un bonheur qui m'arrive. 

» Ce que je vais vous dire, nul ne le sait et nul, excepté vous, 
ne le saura avant quinze jours. Je me marie, monsieur Robert 

Le jeune homme devint pâle comme un marbre, si pôle, 
que Blanche le remarqua et lui dit : 

— Qu'avez-vous donc? 

— Je n'ai rien, mademoiselle, répondit Robert avec calme. 

— Vous êtes tout pâle. 

— Oui, j'ai le sang au cœur, comme mon père, qui est 
mort d'un anévrisme, et de temps en temps, je me sens pâlir. 

— n faut soigner tout cela. 

— Oh! qu'importe cela ou autre chose? H faut toujours 
mourir d'une maladie ; autant mourir de celle-là ! 

Et Robert, sentant qu'il étouffait, non par suite d'une dou- 
leur physique, comme il venait de le dire, mais par suite de 
ce qu'il venait d'entendre, fit deux ou trois tours dans la 
chambre en portant sa main de son cœur gonflé à ses yeux 
prêts à se remplir de larmes. 

Chez les constitutions vigoureuses, les sjmptômeQ des don- 



tROIS HOMMES FORTS 171 

leurs morales sont presque les mêmes que chez les enfants. 
La nature est pleine de ces compensations-là. 

Blanche regardait Robert avec étonnement, avec inquiétude 
même, car elle prenait au sérieux la raison qu'il lui donnait. 

Cependant il triompha de son émotion, et, revenant auprès 
d'elle, il reprit j 

— Pardonnez -moi cette question, mademoiselle; mais 
comment se fait-il que monsieur votre frère et madame Pas- 
cal ignorent une chose de cette importance, quand vous, 
vous la savez? 

^ Voilà justement où est le secret, répliqua Blanche, et 
voilà pourquoi il faut de la discrétion. 

Blanche ne put s'empêcher de rougir aux premiers mots 
de cet aveu. 

— ^nsi, vous épousez un homme que vous aimez? de- 
manda Robert en tremblant, et avec cette acre volupté 
qu'éprouve un blessé à irriter sa blessure. 

-Oui. 
' — Et cet homme est jeune? 

— n a trente ans. 

— Il est riche, sans doute? 

— Oui, mais cela n'ajoute rien à mon amour. 

— Vous l'aimez donc?... 
Blanche fit un signe affirmatif. 

— Et il vous aime? 

— Oui. 

— Avant de demandef votre main, il vous a fait sa cour? 

— Ha voulu d'abord s'assurer si je l'aimerais. 

— En effet, c'est un ami de votre famille? 

— Non. Ni ma mère ni mon frère ne le connalssent.- 
Robert regarda Blanche avec étonnement. 

— Gomment se fait-il, alors, demanda-t-il, que vous le 
connaissiez, vous, mademoiselle ? 

Blanche rougit, et commença à regretter sa confidence. 
Elle avait cru qu'elle dirait à Robert : 

— J'épouse un homme que j'aime, et qu'elle pourrait s'en 
tenir là. 



172 TROIS HOMMES FORTS 

Mais pour que Robert se contentât de cela, il eût fallu 
qu'il n'éprouvât point ce qu'il éprouvait pour Blanche, et, 
voyant son embarras, il reprit : 

— Comment se fait-jl que vous le connaissiez, vourf, ma- 
demoiselle? 

— C'est par hasard, balbutia Bk Jche. 

— Et vous avez parlé à cet homme? 

— Deux ou trois fois, monsieur Robert, répondit-elle, cap 
elle ne voulait pas dire toute la vérité, et cherchait encore à 
se tirer de la fin de son aveu avec des paroles en Tair; mais 
elle avait affaire à un homme d'honneur, qui venait de s'a- 
percevoir qu'il l'aimait à donner son âme pour elle, et qui 
pris du pressentiment que la joie de cette jeune fille sans 
expérience pouvait cacher un malheur, était résolu à tout 
apprendre, dût ce qu'il apprendrait lui briser le cœur. 

—Et deux ou trois fois vous ont suffi, reprit-il, pour savoir 
et pour vous dire l'un et l'autre que vous vous aimiei et 
pour parler mariage? 

— Oui, monsieur Robert, répondit Blanche presque avec 
le ton suppliant d'une femme qui voudrait qu'on ne Finter- 
rogeât plus. 

— C'est agir bien rapidement, continua Robert sans la 
quitter des yeux; c'est engager bien vite son amour et son 
avenir. 

— Oh! je suis sûre qu'il m'aime! se hâta d'ajouter 
Blanche. 

— Il est vrai qu'il ne faut pas vous voir souvent pour vous 
aimer, mademoiselle ; mais cependant, je vous le répète, il y 
a imprudence à donner son amour et sa main à un homme 
qu'on n'a vu que deux ou trois fois. Peut-être l'avez-vous vu 
plus souvent? 

— Oui, en effet, je l'ai vu plus ôouvent. 

— Mais où le voyiez- vous, mademoiselle, puisque votre 
mère et voire frère ne le connaissent pas? 

Blanche essaya encore de donner le chaqge à Robert, mais 
la pauvre enfant ne savait pas mentir. 
—Je le voyais à l'église. 



TROIS HOMMES FORTS 173 

— Et c'est là qull vous parlait? Comment faisaît-il puis- 
que madame Pascal ne vous quittait pas? 

— C'est pourtant là que je le voyais. 
Robert fit un mouvement. 

-— £t chez des amis, ajouta brusquement la jeune fille, 
mais sans oser lever les yeux sur Touvrier. 

— Vous ne savez pas mentir, mademoiselle ! 

— Je ne mens pas. 

— Si ! répliqua-t-il d'un ton ferme, car c'est ici même que 
vous voyiez cet homme. 

— Comment le save;^vous? 

— Vous voyez, pauvre enfant, que vous ne savez pas 
mentir ! 

» Maintenant, Blanche, continua Robert en prenant la main 
de mademoiselle Pascal, il faut me dire la vérité. 

— Oh! jamais! 

— 11 le faut cependant, s'écria Robert, plus pâle encore. 

— Vous me faites peur, fit Blanche avec effroi ; je vous en 
supplie, ne me demandez plus rien. 

— Ecoutez, mademoiselle, reprit Robert avec émotion 
après un moment de silence, c'est vous qui avez provoqué 
cette confidence que je ne vous demandais pas ; il est trop 
tard maintenant pour que vous reculiez; au nom du ciel, 
dites-moi tout, ou je raconte à votre mère ce que je sais déjà, 

— Vous ne ferez pas cela, vous m'avez juré de vous taire. 

— Si vous me disiez toute la vérité, mais non si vous man- 
quiez de confiance. 

— Eh bien, je vous dizai tout, mais vous garderez le si« 
knce. 

— Je vous le jure. Parlez. 

— Non, pas aujourd'hui, monsieur RoJiert. 

— Elle est donc bien terrible, cette chose qui vous rendait 
si joyeuse! demanda Robert à voix basse. Oh! Blanche! 
Blanche! j'entrevois un malheur dans votre vie. Cet homme 
est un misérable. 

— Que dites-vous là? mon Dieu I 

— Voyons, Blanchej voyons, répondez-moi comme vous 

10. 



174 TROIS HOMMES PORTS 

répondriez à Dieu, et le secret que tous verserez dans mon 
sein, je vous jure de nouveau que nul ne le connaîtra; mais 
répondez-moi, sinon vous me laisserez supposer un pins 
grand malheur, une plus grande faute peut-être que la vérité, 
^ Je suis coupable, monsieur Robert, fit Blaûche qui ne 
put retenir ses larmes. 

— Est-ce que je vous dis cela, mon enfant, est-ce que j'ai 
le droit de vous le dire, d'ailleurs? ie suis votre ami, votre 
frère, et non votre juge. 

» Reprenez du calme et répondez-moi sans feinte, et sur- 
tout ne pleurez pas, je vous eu supplie. Voulez^vous me ré- 
pondre? 

— Oui, monsieur Robert ; interrogez^ 

— Vous avez reçu cet hommeici? 

— Oui. 

— Dans votre chambre' 
-- Jamais. 

— Dans le jardin, alors? 

— Oui. 

— Le soir, sans doute? 

— Le soir. 

Robert hésita quelques instants avant de continuer cet in« 
terrogatoire. 

Il eût été facile de voir que c'était autant pour lui-même 
que pour la jeune fille qu'il tardait à le reprendre ; car cha- 
que pas qu'il faisait dans la véritijétait une torture nouvelle 
pour lui. 

Un instant. Blanche espéra qu'il s'en tiendrait là ',^ mais il 
reprit avec précaution, avec courage môme : 

— Vous pouvez tout me dire, à moi qui n'ai aucun droit 
sur vous, mon enÊint, car je ne suis ni votre mari, ni votre 
frère. Ce n*est donc que pour votre bien que je vous inter- 
roge, et ce que vous me direz sera mort pour les autres, je 
vous le répète. 

Vous avez aimé cet homme tout de suite? 

— Oui. Les mots qu'il me disait étaient ri nouveaux pour 
moil 



TROIS HOMMES FORT» 175 

— Et Y0U6 lui «i¥w avoué que tous Taimiez 

— Oui. 
"■^ £t*.« 

— Assez, monsieur Robert, assez; je vous en prie, s'écria 
Blanche en tombant aux pieds du jeune homme. 

Et en parlant ainsi, Blanche cachait sa tête dans ses deux 
mains. 

Robert avait bien souffert quand ses parents étaient morts, 
car il les aimait comme aiment tous les grands cœurs; 
mais il n'avait jamais souffert comme il souffrait en cemo- 
ment. 

— Qui sait si le malheur s'arrête là? murmura-t-il; puis il 
ajouta plus haut: 

— Ainsi vous appartenez à cet homme? , 

— Je n'ai pas dit cela. 

Robert espéra qu'il s'était trompé. 

— Dites- vous vrai, Blanche? s'écria-t-il, en la relevant et 
en lui prenant les mains, oh ! dites-moi que vous n'apparte- 
nez pas à cet homme. 

Blanche ne répondit jien; elle pleurait silencieusement. 

— Ainsi ce mariage, fit Robert d'une voix faible, en se lais- 
Bant tomber sur une chaise, car il n'avait plus la force de se 
tenir debout, ainsi ce mariage n'est qu'une réparation? 

— Oh ! il m'aime ; il m'a juré qu'il m'épouserait, 

— Enfant! 

— Vous en doutez? 

— Oh ! je doute de tout maintenant ! 

— C'est un reproche que vous me faites, et vous m'aviez 
promis de ne pas m'en faire. 

— Pardon. Ainsi, cet homme, vous l'aimiez? 

— Mon amour est ma seule excuse, Robert ! 

— Pourquoi ne vous épouse-t-il pas tout de suite, s'il vous 
alnfô? 

— Oh ! c'est un bon sentiment qui lui fait retarder notre 
mariage. 11 veut que ce soit mon frère qui nous marie, ot il 
ne veut pas en ce moment distraire Félicien de ses vœux et 
de la religion. 



176 TROIS HOMMES FORTS 

• Hais il m'a promis de tout lui avouer le jour môme où il 
fierait ordonné prêtre, afin, m'a-t-il dit, que, comme chré- 
tien, il soit forcé de pardonner ce que, comme frère, il ne 
pardonnerait peut-être pas. 

— C'est bien, Blanche, répondit Robert forcé d'appuyer sa 
main sur sa poitrine pour respirer ; cet homme est peut-être 
un honnête homme après tout; mais, fàites-moi un serment. 

— Lequel? 

-^ Jurez-moi que si, avant que M. Félicien soit prêtre, cet 
homme revient sur sa parole, vous me ferez connaître son 
nom et ne direz rien à votre frère ni à madame Pascal de 
tout ce que vous venez de me dire. 

— Pourquoi ce serment? Et que ferez-vous quand vous 
saurez son nom? 

-*• Croyez- vous à mon amitié, mademoiselle, et à mon hon- 
neur? 

— Aveuglément. 

— Que vous importe alors ce que je ferai? 

— Eh bien, je vous promets de vous dire ce nom, si ce que 
TOUS craignez arrive. 

Robert tendit la main à la jeune fille, en lui disant : 

— Essuyez vos yeux, mademoiselle; votre mère peut des- 
cendre d'un instant à Vautre, et il faut qu'elle ignore le sujet 
de vos larmes. 

Robert fit un mouvement pour quitter le salon. Blanche le 
retint. 

— Vous me méprisez, maintenant? lui dit-elle? 

— Vous mépriser. Blanche, vous! s'écria le jeune homme. 
Oh I non. 

Et prenant la tête de la belle enfant dans ses deux mains, 
il l'embrassa avec force et sortit brusquement pour ne pas 
lui donner le spectacle de l'étrange émotion qui rétouffait 

— Puis, prenant Suzanne dans ses bras, il quitta la mai- 
son de madame Pascal, et courut comme un fou jusque 
chez lui. 

Arrivé auiis sa chambre, il se laissa tomber sur son lit et 
8*écria, en donnant un libre cours à ses larmes : 



TROIS HOMMES FORTS 177 

— Ha bonne petite Suzanne, ma sœur adorée, je suis mal- 
heureux! 

L'eofant cacha sa tête dans le sein de son frère, et voyant 
les grosses larmes qui tombaient de ses yeux, elle se mit à 
pleurer aussi. 

XX 

8UZANNB 

toTsqûe Blanche fut seule, et se rappela quelle confidence 
elle venait de faire à Robert, elle fut épouvantée et se de- 
manda comment cela était arrivé. 

La douce enfant, habituée à vivre dans sa conscience, n'a- 
vait su cacher sa joie, ni cacher sa faute, et elle eût fait à 
tout autre l'aveu que venait de recevoir le frère de Su- 
zanne. 

Seulement, cet aveu fait à un autre que Robert, eût été un 
malheur pour Blanche, tandis qu'elle connaissait assez le 
jeune homme pour être sûre qu'il ne trahirait pas une syl- 
labe de ce secret, dont elle commençait maintenant à sentir 
la terrible importance. 

Mademoiselle Pascal comprit par l'effet que cette confi- 
dence avait produit sur Robert, c'est-à-dire sur un étranger, 
car elle ignorait les véritables sentiments de l'ouvrier pour 
elle, quel effroyable bouleversement elle eût causé dans le 
cœur et dans la vie de son frère ou de sa mère, si l'un d'eux 
l'eût surprise. 

Elle gagna donc à cette confidence faite, d'abord de faire 
porter à un ami la moitié d'une pensée lourde, et ensuite de 
comprendre qu'il fallait qu'à tout prix Félicien et madame 
Pascal ignorassent, jusqu'à l'époque où elle devait la leur 
apprendre,, cette partie de son passé. 

Une autre pensée acheva de rassurer Blanche et de la coOf 
vaincre que c'était un bonheur pour eUe d'avoir mis son se- 
cret dans le sein d'un honnête homme. Elle voyait dans Ro- 
bert plus qu'un confident, elle voyait un appui , et si un 



178 TROTS HOMMES FORTS 

malheur lui arrivait, elle entrevoyait le droit de dire au 
Jeune homme : C'est à vous de me sauver, et elle était in- 
stinctivement persuadée qu'il la sauverait. 

Cependant les craintes que Robert avait manifestées pour 
l'avenir, et au sujet desquelles il avait exigé un serment de 
la part de la jeune fille, ébranlaient un peu la confiance que 
Blanche avait en Frédéric, et lui faisaient voir à quel fil léger 
son honneur était suspendu. 

Elle eût donc voulu avoir une entrevue avec son amant et 
puiser un peu de foi aux paroles du comte, mais elle par- 
tait dans deux heures et n'avait nul moyen, ni de se rendre 
chez Frédéric, ni de lui écrire sans se compromettre. 

Alors il lui fallut bien se contenter d'évoquer les promesses 
qu'il lui avait faites, et raccrocher son espérance à ses sou- 
venirs. 

Quand madame Pascal descendit auprès de sa fille, celle-ci 
avait eu le temps de se calmer, et sa mère ne put rien devi- 
ner de ce qui avait eu lieu. Elle s'étonna cependant que M. Ro- 
bert ne fût pas venu les voir, elle et Blanche, avant qu'elles 
partissent. 

Mais Blanche, qui n'avait aucune raison de cacher à sa 
mère la visite du jeune homme, lui dit qu'il était venu et 
qu'il Pavait chargée de lui faire ses copipliments de dé- 
part. 

Nous avons dit plus haut que le cœur des femmes est plein 
de confiance ; c'est ici le cas de le répéter. 

Plus elle réfléchissait à la scène du matin, plus Blanche 
remerciait Dieu de l'avoir fait naître : elle s'appuyait main- 
tenant des deux côtés, et elle sentait que si l'un des deux 
venait à lui manquer, l'autre ne lui ferait pas défaut. 

Vers trois heures, elle partit pour Niort avec sa mère. 

Robert n'avait pu résister au désir de la voir encore une 
fois, et au moment où elle montait en voiture, il vint à elle 
et lui serra la main, en disant à madame Pascal que, n'ayant 
pas voulu la déranger le matin, il était venu l'attendre à la 
voiture, pour la prier d'offrir à Félicien de nouveaux témoi- 
gnages de sa vive sympathie. 



THOIS HOMMES PORTS . 179 

n échangea avec la jeune fille un signe qu'elle seule pou- 
vait comprendre et qui était un nouvel engagement de dé- 
vouement et de discrétion. 

La voiture partit. 

Le môme jour, les deux femmes étaient à Niort, et Félicien 
se jetait dans leurs bras. 

— Je suis heureux, ma mère, fut le premier mot que le 
jeune homme dit à madame Pascal, dans le parloir où il la 
reçut, ainsi que Blanche. 

Xa jeune fille regardait autour d'elle. 

Cette austérité tranquille des longs corridors , que trou- 
blait de temps à autre le pas d'un élève, ces voûtes sonores, 
dont la prière seule avait le droit de frapper l'écho, ces 
grands murs blancs, sur lesquels apparaissait de distance en 
distance un grand dirist d'ébène ou d'ivoire, ces stalles de 
bois poU, régulièrement adossées au mur, ces lampes de fer 
suspendues entre les arcades, la vie monacale enfin, qui lui 
apjparaissait dans toute la rigidité de ses devoirs, tout cela 
jetait la sœur de Félicien dans une profonde rêverie, car cet 
avenir cloîtré était un de ses avenirs possibles. 

Aussi se disait-elle : 

— Oui, le cloître doit être un doux asile pour l'âme quand 
die y entre par la vocation, mais ce doit être dans le pre- 
mier temps un abri difficile, quand elle y arrive par le re- 
pentir. Oui, il doit être heureux ici, celui qui, comme mon 
frère, n'a eu que les pures ambitions de l'étude religieuse et 
que les tranquilles désirs d'un cœur voué à Dieu. 

Hais quand un instant on a cru aux autres félicités de ce 
monde, quand on les a laissées pénétrer dans son cœur et 
qu'on les a vues s'enfuir comme des voleurs, emportant 
toutes vos illusions et vous laissant seuls dans le désert de 
vos souvenirs et de vos croyances, quand la prière n'est plus 
que le refuge d'une faute, oui, il doit y avoir des heures dou- 
loureuses pour celle qui vient s'y cacher et qu'y suit, malgré 
elle, un rayon de sa vie d'autrefois. La lutte est longue, sans 
doute, «ntre ce passé exigeant et ce calme avenir. Mais Dieu 
remporte à la fin et garde dans le trésor de sa clémence , 



180 TROIS HOMMES FORTS 

pour celle qui se repent, la consolation ou tout au moins Tin- 
dilTérence du passé. 

— A quoi songes-tu, Blanche? demanda Félicien à sa sœur, 
car la méditation de la jeune filfe était visible pour tout le 
monde. 

— A toutes les choses qui frappent Tesprit, mon frère, 
quand on entre dans un lieu comme celui-ci. 

Félicien fit visiter à sa mère et à Blanche les longs corri- 
dors, les salles inmienses , les escaliers silencieux du pieux 
monument. 

De temps à autre, il rencontrait un de ses frères en Dieu 
qui le saluait d'une inclination de tète, et Blanche regardait 
avec une curiosité mêlée d'intérêt ces jeunes hommes qui 
avaient brus(|aement fermé la porte de leur cœur aux choses 
de la vie. L'un d'eux cependant rougit en voyant la jeune 
fille; et quand il fut passé, il se retourna pour la regarder 
encore, puis il disparut dans l'angle du corridor. 

Qui sait quelles pensées emportait avec lui cet homme de 
vingt ans, aux yeux noirs, aux lèvres rouges, qui allait se 
consacrer à rÉglise et que faisait tressaillir le bruit d'une 
robe de femme ! 

Après tout, il n'y a de victoire que dans la lutte. 

Madame Pascal et sa fille restèrent avec Félicien jusqu'à 
l'heure du dîner, moment auquel elles prirent congé de lui, 
en lui promettant de le venir voir le lendemain. 

Toutes deux rentrèrent à l'hôtel. Tune joyeuse d'avoir vu 
son fils heureux, Tautre, l'esprit plongé dans un ordre .df idées 
nouvelles et tristes môme, car rien n'est plus triste quand on 
laisse derrière soi ceux que l'on aime, que ces (Cambres 
d'auberge aux murs froids, aux aspects inaccoutumés, dana 
lesquelles la vie semble mal à son aise, où l'on se sent en- 
touré de gens insensibles à votre joie comme à votre douleur, 
et qui n'ont pour vous qu'une affectuositô de passage, cotée 
à un certain chiffre, qu'ils mettent ou qu'ils rejettent ayec Ifii 
draps du lit. 

Blanche n'était pas tout à fait dans ces conditions-là, me 
direz-vous, puisqu'elle avait sa mère auprte d'elle. 



TBÔÎS HOMMES FORTS 181 

, Certes, Blanclie aimait sa mère, et cependant elle eût pré- 
féré être seule dans cette chambre d'auberge ; car, seule, elle 
eût pu donner audience à toutes ses pensées, et verser dans 
une lettre le trop plein de tristesse cpi'elle était forcée de re- 
pousser au fond de son cœur et qui Tétouflait par moments; 
tandis qu'au contraire, il lui fallait écouter ce que lui disait 
sa mère, toutes choses auxquelles, dans une autre circon- 
stance, elle eût pris au moins cet intérêt respectueux que 
doivent les enfants aimants aux paroles de leur mère, si fri- 
voles qu'elles leur paraissent, mais auxquelles, dans la posi- 
tion où elle se trouvait. Blanche eût bien votûu ne pas ré- 
pondre. 

Jusqu'à dix heures du soir, madame Pascal parla de son 
fils à Blanche, et Blanche l'entendit, si elle ne l'éconta point. 

Blanche ne dormit point. 

Elle passa la nuit à écrire à Frédéric et h chercher un 
moyen de lui faire tenir cette lettre, mais le jour vint sans 
qu'elle l'eût trouvé. Rien n'est plus diifîcile à trouver, enelTet, 
que ces petits moyens dont ont besoin les grandes questions 
de la vie, que ces petits ressorts du grand mécanisme moral. 

Cette longue lettre où Blanche avouait à son amant cette 
vérité qui n'était encore connue que d'elle, c'est-à-dire que 
sa faute aurait un jour une preuve vivante, cette lettre qui, 
si elle tombait en d'autres mains que celles du comte, pou- 
vait tuer deux personnes d'un seul coup, elle n]osait natu- 
rellement la confier à personiie et la cachait dans son sein, 
sans savoir qu'en feire. 

À onze heures, madame Pascal et Blanche étaient à table 
quand on frappa à la porte. 

Madame Pascal se leva et alla ouvrir. 

— Monsieur Robert, s'écria- t-elle, vous ici! 

Blanche devint pâle. 

Depuis que le jeune homme était devenu son confident, elle 
pouvait craindre qu'Une devint le messager d'un malheur. 

Mais Robert souriait de façon à lui faire comprendre qu'il 
n'apportait aucune mauvaise nouvelle; et cependant elle vit 
bien que c'était pour elle qu'il était venu à Niort. 

11 



182 TROTS HOMMES FORTS 

Naturellement, Suzanne accompagnait le jeune homme, et 
l'enfant quitta son frère pour aller se jeter dans les bras de 
Blanche. 

— Comment se fait-il que tous soyez à Niort, monsieur 
Robert? demanda madame Pascal à Touvrier, tout en le fai- 
sant asseoir à côté d'elle. 

— J*ai une affaire à terminer ici, madame, répondit Ro- 
bert, et j*ai voulu profiter du moment où vous y êtes pour y 
venir. Je vous savais seule avec mademoiselle filanche. Deux 
femmes seules sont toujours exposées à un danger quelcon- 
que, surtout dans une ville où elles ne connaissent persouHe. 

» J'avais donc h&te de me mettre à votre disposition et de 
voir si je pouvais vous être bon à quelque chose. Puis, je 
désirais voir M. Félicien, que j'aime de tout mon cœur, et 
que nous attendons tous avec bien de l'impatience à Mon- 
contour. 

£n parlant ainsi , Robert regardait mademoiselle Pascal^ 
regard qui voulait dire que de toutes les raisons qui l'avaient 
fait partir, la plus sérieuse et la plus vraie était celle qu'il 
ne disait pas. 

—Et vous êtes descendu dans cet hôtel? demanda Blanche. 

— Oui, mademoiselle. 

— Y avez-vous retenu un appartement? 

— Pas encore. D'ailleurs, il ne me faut qu^me chambre, 
à moi. 

— Oui, car nous garderons Suzanne avec nous tout le 
temps que vous resterez à Niort. Ma mère, rends à M. Robert 
le service d'aller lui choisir une chambre commode. 

— Ne prenez pas cette peine, madame, fit Robert en se le- 
vant; mais Blanche lui fît signe de se rasseoir, et que c'était 
avec intention qu'elle éloignait sa mère. 

Robert se rassit. 

— Vous devez être fatigué, reposez-vous, dît madame Pas- 
cal; Blanche a raison, je me charge de vous installer. N'êtes- 
vous pas comme mon enfont, monsieur Robert, vous qui 
m'avez conservé les miens? 

— Eh bi»n, mademoiselle, demanda Robert à Blandio 



TROIS HOMKBS FORTS 183 

quand madame Pascal se fat éloignée, vous n'avez encore 
rien à me dire? 

— Rien, monsieur Robert. 

— J'avais de sinistres pressentiments, et voilà pourquoi 
je suis parti. Vous l'avez compris, sans doute? 

» Rappelez-vous, mademoiselle, que vous m'avez juré de 
me dire le nom de cet homme, si cet homme manque à ses 
serments. 

— Oui, Robert, fit Blanche en tendant la main au jeûne 
homme; oui, je me le rappelle. Hais, grâice à Dieu, je pense 
que je ne mettrai pas votre bonne amitié à l'épreuve, et 
que vous apprendrez ce nom en môme temps que tout le 
monde. 

— Quel nom? demanda Suzanne avec uïie étemelle cu- 
riosité des enfants devant lesquels on cause sans se défier 
d'eux,, 

— Le nom d'une dame chez qui l'on te mènera jouer, lui 
répondit Robert. 

— Tu disais que c'était un homme? fît Suzanne. 

— Je me trompais, chère enfant. 

fit Robert embrassa sa sœur comme réponse dernière et 
concluante. 

— Ne parlez pas devant cet enfant, lui dit tout bas Blan- 
che, et rendez-moi im service. 

— Lequel? 

— Accompagnez ma mère au séminaire, afin que je reste 
seule. 

— Avez-vous donc quelqu'un à recevoir? demanda Rol>ert 
d'une voix tremblante. 

— Non, mon ami, mais j'ai quelque chose à faire. 

— Vous me pardonnez mon arrivée ici, Blanche? 

— Non-seulement je vous la pardonne, mais encore je 
vous en suis reconnaissante. 

i> Ne dois-je pas être heureuse de sentir à côté ^ moi 
quelqu'un qui m'aime, et qui, au besoin, me protégerait 
comme sa sœur? car, rappeles-vons cda aussi, Robert, vous 
m'avez promis votre protection. 



184 TROIS HOMMES FORTS 

— Et je VOUS la promets encore, mademoiselle. Quoi qu'il 
arrive, comptez sur moi. 

— Voici ma mère ! 

— Vous avez une chambre magnifique, dit madame Pas- 
cal en entrant et en s'adressant à Robert, le n<> 11 ; j'y ai fait 
transporter votre malle. 

— Merci, madame, merci mille fois I 

— Maintenant, il est temps d'aller voir Félicien, continua 
la mère, qui regardait comme temps perdu le temps qu^elle 
ne passait pas auprès de son fils. 

— Et je vais vous accompagner au séminaire, fit Robert. 

— Avec Blanche? 

-- Non. Mademoiselle Blanche se sacrifie aujourd'hui pour 
moi, et reste avec Suzanne, que nous ne pouvons emmener, 
et qui ne peut rester seule. 

— A merveille! fit madame Pascal. Alors, monsieur Ro- 
bert, parions bien vite. A bientôt, Blanche. 

La mère et la fille s'embrassèrent. 

Blanche remercia Robert dH regard, et resta seule avec 
Suzanne. 

Elle se mit alors à la fenêtre, suivit quelque temps des 
youx madame Pascal et le jeune homme, qui se retournèrent 
pour lui sourire, et les ayant perdus de vue, elle rentra dans 
la chambre, alla fermer la porte, de peur de surprise, relut 
la lettre qu'elle avait écrite, et ne la trouvant pas sufiîsante 
à rendre ses impressions, car son âme était pleine, elle prit 
du papier et une plump^et ajouta deux autres pages aux' 
qmatre premières. 

Suzanne était restée à la fenêtre à regarder passer les pro- 
meneurs, les rares promeneurs, car on ne se promène pas 
beaucoup à Niort, surtout à onze heures du matin. 

Tous ses doutes, toutes ses craintes, toutes ses espérances. 
Blanche les trouvait dans sa première lettre ou les ra- 
tait dans l'autre, et sa plume courait rapidement sur le 
papier. 

Toute aux pensées qui l'agitaient, eHe oubliait parfois 
qu'elle n'était pai^ seule, et disait tout haut les mots qu'elle 



TROIS HOMMES FORTS 185 

écrivait, si bien que deux ou trois fois Suzanne se retourna, 
croyant que Blanche lui adressait la parole. 

Enfin, Tenfant, qui, comme tous les enfants, s'ennuyait 
vite d*une môme chose, quitta la fenêtre et vint poser sa pe- 
tite tête blonde sur Tépaule de Blanche. 

— Oh! comme tu écris vite! lui dit-elle. 

Blanche se retourna, Tembrassa sur le front, et iuï dit : 

— Laisse-moi finir ma lettre et nous jouerons. 

— En as- tu pour longtemps encore? 
Blanche s'était remise à écrire. 

— A qui donc écris- tu comme cela, à ton frère? lui de- 
manda Suzanne apxôs une minute de silence. 

-Oui. 

— Tu aurais dû écrire avant que ta mère s'en allât, elle lui 
aurait remis ta lettre, puisqu'elle va le voir. 

— Elle la lui remettra demain. 
-- Ce n'est donc pas pressé. 

— Non. 

Personne n'a plus de logique dans Tesprit que les enfants. 
Si vous ne l'avez pas encore observé, observez-le. 

— Si ce n'est pas pressé, pourquoi écris-tu si vite? reprit 
Suzanne. 

Blanche ne trouva rien à répoudre à cela. En efitet, il n'y 
avait rien à répondre. 

— Moi aussi, je sais écrire, ajouta Suzanne; et, prenant 
une plume et du papier, elle jeta les yeux sur la lettre de 
Blanche, afin d*y lire un mot qu'elle pût copier. 

Elle tomba sur le mot : désespoir, qui se trouvait dans 
cette lettre, et qui devait naturellement s*y trouver. 

— Désespoir ! dit l'enfant, en appuyant sur chaque syllabe, 
comme pour en faire sortir une signification, qu'est-ce que 
cela veut dire? 

— Cela veut dire, répondit Blanche, avec cette patiente 
douceur qui la caractérisait, cela veut dire une chose 
qu'heureusement tu ne connais pas encore; cela veut dire : 
chagrin sans espérance. 

— Comme Robert^ alors î 



186 TROIS HOMMES FORTS 

— Comment, comme Robert ? 
-Oui. 

— Robert a donc un chagrin? 

— Un grand chagrin^ dit tout bas Suzanne et confidentiel* 
lement. 

— Qui t'a dit cela? 

— Je Tai vu. . . 

— Quand? 

— Hier. 

— Hier ! 

— Oui, quand il est revenu de chez toi. 

— Qu'a-t-il donc fait? 

— H m'a prise dans ses bras, et il s'est mis à pleurer beau- 
coup, beaucoup, en disant : 

» — Ma pauvre Suzanne, que je suis malheureux! 

» Alors, moi aussi, j'ai pleuré; mais je ne sais pas pourquoi 
il pleurait, lui. 

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Blanche, qui* 
tremblait de soupçonner la vérité. 

— Qu'a-t-il fait ensuite? demanda-t-elle à Suzanne. 

— Ensuite, il a été à Tarmoire, et il y a pris ses habits 
neufs. Tu ne les connais pas, ses habits neufs. Oh! ils étaient 
bien joUs, et il les a jetée dans un coin en disant : 

» — Maintenant, c'est inutile, et il a recommencé à pleurer.. 
» Sais-tu pourquoi, toi ? Dis-le-moi, si tu le sais. 

— Voyons, ma petite Suzanne, fît Blanche, en prenant 
l'enfant sur ses genoux et en abandonnant sa lettre; voyons, 
réponds à ce que je vais te demander. 

— Demande. 

— Quand ton frère avait-il commandé ses habits? 

— Il y a quelques jours. 

— Depuis qu'il nous connaît, ma mère et moi ? 

— Oui. Et je crois bien que c'est pour venir nous voir qu'il 
les a fait faire. U avait dit au tailleur : 

» — Je les veux tout de suite, tout de suite l 

— Pauvre Robert ! fît Blanche, qni commençait à com* 
prendre. 



TROIS HOMMES FORTS 187 

-- Tu le plains?... C'est bien, cela, dit Suzanne eu embras- 
sant mademoiselle Pascal. 

— Continue. 

— Que veux-tu que je te dise de plus? 

— Qu'as-tu vu faire encore à ton frère? 

— n lisait beaucoup. 

— Que lisait-il? 

— Il lisait des livres d'histoire, de géographie, qu'il avait 
adietés pour moi. 

— Et pourquoi lisait-il ces livres ? 

— Pour s'instruire. 

— Et pourquoi slnstruisait-il? 

— Il me Ta dit. 

— Eh bien, dis-le-moi. 

— C'était parce qu'il voulait être aussi savant que toi; et 
il était devenu coquet : il restait tous les matins au moins 
une heure devant sa glace à mettre sa cravate et à arran- 
ger ses cheveux, surtout quand nous venions te voir. Et 
puis... 

— Et puis, quoi? 

— Hais il ne faut pas lui dire ce que je dis là, il me gron- 
derait. 

— Je ne lui en parlerai pas, sois tranquille. 

— Tu me le promets? 

— Je te le promets. 

— Eh bien, quelquefois il me prenait sur ses genoux et il 
me disait : 

» — Suzanne, si tu avais ime petite maman comme made- 
moiselle Blanche, serais-tu contente ? 

» Et moi, je lui disais : 

» — Oh! oui, je serais bien contente! et c'est vrai, car je 
t'aime bien. 

Et l'enfant, prenant la tête de Blanche dans ses deux pe- 
tites mains, collait ses lèvres roses sur les joues de la jeune 
fille. 

— Et hier il ne t'a plus rien dit de cela? 

— Non. Il a pleuré, il a jeté ses livres et ses habits, et il 



1S8 TROIS HOMMES FORTS 

n'a pas arrangé ses cheveux de toute la journée. Il n'a pas 
mangé non plus. Le soir, il m'a couchée et il s'est couché aussi. 
Et puis, quand je dormais, il m*a réveillé et il m'a dit : 

» — Kous partons. 

» Alors il a fait mon paquet, il a fait atteler une voiture, U 
m'a mis un manteau et nous sommes partis. 

» Cela t'amuse donc que je te raconte cela? 

— Oui, cela m'amuse, chère enfant, dit Blanche avec émo- 
tion ; mais il ne faut pas que Robert sache que tu me l'as dit, 
cela le contrarierait. 

» Pauvre Robert! ajouta-t-elle tout bas, quelle peine j'ai 
dû lui faire hier! 

— Qu'est-ce que tu dis. Blanche? 

— Rien, enfant, rien. Va jouer. 

— Tu vas écrire encore? 
-Oui. 

— Veux-tu me laisser copier le mot : désespoir, puisque 
je sais ce qu'il veut dire maintenant. 

Et Suzanne, comme toujours, joignait une petite mine 
gracieuse à sa demande pour obtenir ce qu'elle demandait. 

filanche la regarda, et, devant cette touchante naïveté de 
l'enfant, elle se sentit émue : 

— Non, je vais déchirer cette lettre, dit-elle. 

— Oh ! c'est dommage I 

En effet, Blanche déchira la lettre, en jeta les morceaux 
par la fenêtre, revint s'asseoir, et prenant la sœur de Robert 
sous son bras, elle se mit à songer profondément, si profon* 
dément, qu'une heure après, elle était encore dans la même 
position, et que, lorsque Robert et madame Pascal rentrèrent, 
ils furent forcés de frapper deux fois pour qu'elle vint leur 
ouvrir la porte. 

Bien des choses, pendant cette heutc-Ià, avaient passé 
dans l'esprit de la jeune fille; aussi fut-ce avec une sérieuse 
émotion qu'elle regarda Robert, dont, maintenant, elle so 
savait aimée. 

Car, rien n'est plus intéressant pour le cœur d'une femme 
que la découverte d'un pareil secret, même quand elle 



' TROIS HOMMES FOKTS 189 

n'aime pas celui qui cache ce secret à tous les yeux; même 
quand, comme Blanche, elle aime un autre homme. 

Malgré elle, alors, si son àme a quelque loyauté, elle se 
sent prise d'une affection soudaine ou tout au moins d'une 
touchante pitié pour ce cœur qu'elle a blessé sans le vou- 
loir, et qu'involontairement elle fait et fera souffrir encore. 

Quand une femme peut se dire avec certitude, en voyant 
un homme qui ne lui a jamais dit un mot d'amour, et qui 
croit n'avoir que lui seul pour confident : 

— Cet homme m'aime, et tout ce qui n'est pas mqi n'est 
rien poyr lui; croyez-moi, cet homme joue déjà un grand 
rôle dans la pensée et dans l'orgueil de cette femme, et, tôt 
ou tard, il prendra, s'il veut, une large place dans sa vie. 

Blanche était comme toutes les femmes; et vous l'avez vu, 
elle avait déjà, à propos de Kobert, laissé aller son cœur à 
une louable superstition, puisque le jour où elle apprenait 
Famour du jeune homme pour elle, elle ne se sentait pas le 
courage de continuer la lettre qu'elle écrivait à celui qu'elle 
aimait, 

XXI 

L*AUOUR DE ROBERT 

Toute la soirée, Blanche étudia Robert, tantôt silencieux, 
tantôt expansif, tantôt souriant, tantôt triste, et se rendant 
compte maintenant de cette joie ou de cette tristesse. 

— Que le cœur est égoïste 1 se disait-elle; comment se 
fait-il que, dans les regards de Robert, je n'aie pas depuis 
longtemps deviné l'amour qu'il ressent pour moi? C'est que 
je pensais à- Frédéric! Frédéric m'aime aussi, et cependant 
ce n'est pas ainsi qu'il est avec moi. 

» Est-ce que Robert m'aimerait autrement que Frédéric 
ne m'aime? 

» Est-ce qu'il y a plusieurs manières d'aimer? 

Et pour répondre à cette question, qu'elle s'adressait à 
elle-même, l'innocente jeune fille était bien forcée de com- 
parer entre eux les deux amours qu'elle avait fait naUie« 

11. 



190 TROIS HOMMES FORTS 

Alors, elle voyait Tun rapide, emporté, brûlant; l'autre, 
discret, timide, dévoué. 

Le premier, insatiable, dominateur, portant le trouble 
dans les sens, demandant des preuves pour croire, ne se 
contentant pas de Tâme, exigeant le corps, ayant besoin de 
Tombre et du mystère, commençant par une faute, menant 
au remords peut-être. 

Le second, au contraire, fait d'une admiration muette, 
d'une contemplation pieuse, donnant à celui qui réprouve 
des coquetteries virginales et des timidités d'enfant, se fai- 
sant plein de respect pour celle qui le lui inspire, et accom- 
pagné d'une loyauté telle, qu'il n'ose môme pas se mani- 
fester par un regard, et s'abrite derrière le silence; si pur, 
A naturel, qu'il a pour confidente un enfant de dix ans, 
c'est-à-dire un ange. 

Depuis quelques jours, Blancbc en était arrivée aux ré- 
flexions. 

— Lequel de ces deux amours est le plus vrai? se de- 
manda- t-elle. Est-ce celui qui se tait? Est-ce celui qui parle? 
Celui qui se tait est le plusrespectueux,. celui qui parle est 
le plus violent. 

Blanche sentait bien que, devant son estime, Frédéric était 
inférieur à Robert, aussi cberchait-elle des excuses à son 
amour et à sa faute, car l'excuser, lui, c'était s'excuser elle- 
même. 

— La timidité de Robert lui vient de sa position, se dit- 
elle, comme la hardiesse de Frédéric lui vient de la sienne 
Robert est un homme du peuple, Frédéric est un homme do 
monde. Robert est à peu près ingrat, il est d'une classe infé- 
rieure à moi, il aurait eu de la peine à exprimer ce qu'il 
éprouvait, tandis que Frédéric peut mettre l'éloquence et 
l'entraînement de sa parole au service de son cœur. 

» Robert eût eu crainte de m'offenser en m'avouant son 
amour, et Frédéric m'honorait presque en m'olTrant le sien. 
Et cependant, Robert m'a sauvé la vie, et ce service-là le 
faisait mon égal. 

1 £b bien, qui saitsi ce n'est pas ce service rendu qui â 



TROIS HOMMES FORTS 191 

retenu son aveu? qui sait si, ayant droit à ma reconnais- 
sance, il n'aurait pas regardé comme une indélicatesse, 
comme une déloyauté de se croire des droits à mon amour. 

Ainsi, plus Blanche cherchait des raisons à la conduite 
de Frédéric, plus elle en trouvait à Téloge de celle de Robert. 

Elle n'en continua pas moins ses recherches, et avec cette 
teinte de mélancolie que sa position déjà exceptionnelle et 
que les réflexions qu'elle faisait devaient jeter dans ses 
pensées, elle se dit, tout en caressant la blonde tête de Su* 
zanne qui dormait sur ses genoux, tandis que Robert cau- 
sait avec madame Pascal à l'autre bout de la chambre : 

— Cependant, il y a une chose qui doit inspirer le même 
respect et la même réserve à tous les hommes de cœiA*, 
nobles ou non, c'est la pudeur d'une jeune fille, c'est son 
honneur, c'est sa réputation, c'est Tamour même qu'elle 
vous inspire. 

» Quand on veut faire d'elle sa femme, on doit la respecter 
assez pour ne pas faire d'elle votre maîtresse ; car si on 
l'épouse après sa faute, on aura toujours cette arrière- 
psnsée qu'elle eût pu céder à un autre, conime elle vous a 
cédé. Que je suis folle ! 

» le calcule là sans faire la part de la passion, de l'em- 
portement de la jeunesse, de l'amour enfin que j'ai subi 
moi-même et qui m'a fait oublier la pudeur, le plus saint 
des devoirs. 

» Hais SI Robert eût osé m'avouer son amour, il ne m'eût 
pas demandé ce sacrifice, lui, il m'eût dit naïvement : 

» — Blanche, je vous aime ; voulez-vous être ma femme, 
voulez-vous servir de mère à ma petite Suzanne, voulez- 
vous être avec elle toute ma vie et toute mon espérance? 

n Voilà ce qu'il m'eût dit, le brave cœur; et si j'eusse 
accepté, il eût dansé de joie, et il n'eût peut-être pas osé 
demander après le mariage ce que Frédéric a exigé avant. 
Mais il faut dire aussi que j'aime Frédéric et que je n'aime 
pas Robert. Oh ! oui, j'aime Frédéric ! 

Blaache se dit cette dernière phrase comme si elle eût eu 
besoin de se convaincre que ce sentiment était bien réel, 



192 TROIS HOMMES FORTS 

comme si elle eût douté d'elle-même enfin; et aussitôt elle 
évoqua, pour s^en faire un appui plus solide encore, le sou- 
venir de ses entrevues avec son amant, des paroles qu'il lui 
disait, enfin de toutes les raisons que le cœur d'uie femme 
peut avoir eues de se livrer à un autre cœur.. 

Elle descendait dans son esprit la pente de ses souvenirs, 
quand elle s'aperçut tout à coup qu'ils étaient remplacés 
sans efforts par le souvenir de ce que lui avait dit Suzanne, 
et que c'était à Robert qu'elle souriait intérieurement. 

— Qui sait? se disait-elle alors, c'eût peut-être été le 
bonheur! Une e^ûstence tranquille à côté d'un homme sim- 
ple, qui m'eût aimée à deux genoux, et qui, toute sa vie, 
eût été fier de moi ; car pour lui, ouvrier obscur, j'eusse été 
un bonheur inespéré. Nous serions restés à Moncontour au- 
près de ma mère , qui eût été la sienne, auprès de mou 
frère, qui nous eût protégés de sa constante prière et de 
sa fervente religion. 

» Au lieu de cela, quand je serai la femme de Frédéric, 
qui est noble, qui est riche, il m'emmènera hors de ce vil- 
lage, loin de ma famille, loin de mes douces habitudes d'en- 
fance et de jeunesse, loin enfin de cette vie intérieure pour 
laquelle je suis si bien ^te. Il me conduira dans un monde 
que je ne connais pas et que je n'eusse pas désiré con- 
naître. 

» Enfant que je suis : tout ne sera-t-il pas doux et joyeux 
avec l'homme que j'aimerai? et j'aime Frédéric et il m'aime ! 

» Dix heures! Voici l'heure de nos rendez-vous; qu'il 
doit être triste en ce moment ! quinze jours sans nous voir! 
Quinze jours pendant lesquels je pourrais mourir, et je 
mourrais sans qu'il fût là! C'est affreux à penser. 

» Mais pourquoi n'est-il pas ici? Qui l'eût empêché de me 
suivre? Nul ici ne le connaît, nul ne sait que je l'aime. 
Il fût venu se loger en face de nous. Je l'eusse vu de temps 
en temps. Parfois, j'aurais pu lui serrer la main peut- 
être. Je l'aurais rencontré dans la rue, à l'église; un re- 
gard de lui eût fait une journée heureuse. 

» Rien n'empêchait que cela fûtl Pourquoi cela n^est-il 



TROIS HOMMES FORTS 193 

pas? Robert m'a bien suivie, lui; Robert que je natme 
pas; Robert qui sait que j'en aime uu autre; car, hélas! 
il sait tout! Robert a'a pu se faire à Tidée de rester vingt- 
quatre heures sans me voir, et Frédéric, que j'aime, ac- 
cepte de passer quinze jours loin de moi, et son cœur ne 
lui conseille pas ce que Robert a fait. 

» C'est étrange! il ne m'aime donc pas autant que Ro* 
bert m'aime? Serait-il donc vrai que l'homme auquel on 
s'est donnée ne vous aime plus autant que celui qui n'a rien 
reçu de vous? 

» Ainsi, de ces deux hommes qui m'aiment, celui qui 
m'oublie, c'est celui à qui j'appartiens ; celui qui se sou- 
vient et qui protège, c'est celui que je n'aime pas, qui ne 
peut être que mon frère, qui «st le confident de ma faute, 
et qui cependant vient mettre sa vie à ma disposition. 

ï) Car, enfin , que fait-il ici ? Il y est venu dans la crainte 
d'un malheur; il soupçonne ceha qui occupe dans mon 
cœur la place qu'il y a ambitionnée un instant, capable de 
me tromper et de m'abandonner, et il veut être là pour sa- 
voir tout de suite le nom de cet homme, pour lui en deman- 
der raison sans doute, pour venger mon honneur, pour le 
tuer ou se faire tuer par lui. 

» Et cela à cause de moi, qui ne l'aimerai jamais, et cela 
malgré sa sœur, dont il est l'unique soutien dans le mondel 

» Oh! oui, cet homme m'aime plus que l'autre... 

» Et si ce qu'il craint allait arriver; si, lorsque nous re- 
toumerouB à Moncontour, Frédéric n'y était plus ; si je ne 
trouvais plus qu'une lettre d'abandon, que deviendrais-je, 
mon Dieu! dans l'état où je suis. 

Et Blanche, à cette effroyable supposition, à ce terrible 
pressentiment, ne put retenir un cri, et cacha sa tête dans 
ses mains. 

— Mon enfant, qu'as- tu? s'écria madame Pascal en cou- 
rant à sa fille et en la prenant avec terreur entre ses bras. 

Suzanne s'était réveillée, et regardait autour d'elle avec 
étonnement. 

Robert était tout pâle. 



194 TROIS HOMMES FORTS 

— Ce n'est rien, ma mère, ce n'est rien, répondit Blanche 
en se levant et en essayant de sourire à madame Pascal, je 
m'étais assoupie, et il m'est arrivé ce qui arrive souvent aux 
gens qui s'endorment. Il m'a semblé que je tombais, et j'ai 
poussé un cri. 

Robert ne se laissa pas tromper par cette raison, mais ma- 
dame Pascal, qui ne pouvait se défier d'elle, s'y laissa pren- 
dre et lui dit : 

— Tu as besoin de repos, chère enfant ; il faut te coucher; 
je vais préparer ton lit. 

Et madame Pascal, prenant une lumière, passa dans la 
chambre voisine. 
Alors Robert s'approcha de Btonche. 

— Vous souffrez, mademoiselle? lui dit-il. 

— C'est vrai, mon ami. 

— Tâchez d'avoir de l'empire sur vous. Songez aux mal- 
heurs qui en résulteraient si vous trahissiez vos secrètes 
pensées. Ayez confiance en moi. Blanche, je vous en prie. 

«- Merci! Robert, merci, répondit la jeune fille en tendant 
sa main à l'ouvrier, mais en baissant les yeux; car mainte- 
nant qu'elle se savait aimée de lui, sa faute lui paraissait 
plus grande encore, et elle n'osait le regarder en face. 

— Ayez confiance en moi; dites-moi tout; je vous le de- 
mande de nouveau, et tout ira bien. 

— Vous avez donc deviné à quoi je pensais tout à l'heure? 

— Oui. Ma pensée ne vous perd pas de vue un instant. 
-- Et vous me dites d'espérer? 

-» Oui. Car je vous donne ma parole d'honneur que le mal 
sera réparé, s'il y en a. 

— Et vous, êtes- vous heureux, Robert? demanda Blanche, 
poussée par une secrète espérance que Robert, lui aussi, se- 
rait franc avec elle et lui avouerait l'état de son &me. 

— Oui, Blanche, je suis bien heureux. 

L'effort que le jeune homme avait fait pour répondre cette 
phrase était visible, et il avait un tel poids sur le cœur en la 
disant, qu'il détourna brusquement la tète, car il sentit qu'il 
allait pleurer. 



TROIS HOMMES FORTS t95 

En œ moment, madame Pascal rentrait. 

— Ton lit est prêt, dit-elle à sa fille. 

— Bonsoir, madame. Bonne nuit, mademoiselle, fît Ro- 
bert. 

— Vous nous laissez Suzanne, n'est-ce pas? fit Blanche. 
—Oui, puisque vous voulez bien vous charger d'elle. 

— A demain, monsieur Robert. 

— A demain, mesdames. 

— Ah I le brave jeune homme ! dit madame Pascal quand 
elle fut seule avec sa fille, et qu'elle eut fermé la porte; voilà 
le mari qu'il te faudrait. 

Blanche tressaillit à ce mot; mais elle ne répondit rien. 

Elle se mit au lit, et fît semblant de dormir tout de suite 
pour pouvoir se livrer à ses pensées. 

La pauvre fille ne retrouvait plus son âme dans la con- 
fiance où elle l'avait laissée la veille. Elle n'eût pu définir 
ce qu'elle éprouvait, mais la révélation de l'amour de Ro- 
bert pour elle avait fait passer tout à coup, entre elle et Fré- 
déric, l'image d'un bonheur si tranquille, de joies si pures 
que, malgré elle, elle suivait des yeux cette image impos- 
sible. 

La crainte instantanée dont elle avait été prise, comme 
d'un fatal pressentiment, avait jeté son esprit dans un doute 
trop sérieux, quoique, depuis quelques jours, comme nous 
l'avons dit, un doute vague sef fût emparé d'elle, pour qu'elle 
pût fermer les yeux un seul instant de la nuit ; si bien que, 
plusieurs fois elle se leva pour voir si le jour venait : comme 
si le jour eût dû lui amener le calme. 

C'est le propre des esprits superstitieux, c'est un dernier 
reste des préjugés de l'enfance, de croire que la lumière du 
soleil chasse les douloureuses pensées qui fatiguent l'âme 
pendant les insomnies. 

Toute la nuit, Blanche se figura que Frédéric l'abandonne- 
rait. Elle le voyait fuyant, laissant la maison déserte, et elle 
se réveillait en sursaut, couverte de sueurs froides comme 
la mort. 

Madame Pascal dormait d'un sommeil tranquille, et Su- 



196 TROIS HOMMES PORTS 

zanne, sa petite bouche rose entr'ouverte, sa tête blonde po- 
sée sur son bras, reposait dans sa jeune innocence. 

Blanche seule veillait, poursuivie par une seule et môme 
idée, qui, h ce qu'il paraît, devait lui rendre un peu de tran- 
quillité, car, de temps à autre, elle murmurait : 

— Oui, je demanderai ce service à Robert, et il ne me te 
refusera pas; il est si bon! Eh bien, si ce que je crains ar- 
rive, je mourrai, voilà tout. Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis 
malheureuse! 

Vous savez aussi bien que moi combien le silence et la so- 
ntude de la nuit exagèrent les sentiments de Fâme; je n'ai 
donc pas besoin de vous dire à quel état de terreur fiévreuse 
Blanche était arrivée quand le jour parut. 

Robert non plus n'avait pas dormi. Toute la nuit, il s'était 
promené dans sa chambre, s'accoudant de temps en temps à 
sa fenêtre ouverte et laissant tomber sa tête dans ses mains. 

Il pleurait comme un enfant sur la faute de Blanche, et 
tout à coup il s'écriait : 

— Qh ! si cet homme pouvait ne pas l'aimer, s'il pouvait 
l'abandonner lâchement! alors peut-être, quand elle n'aurait . 
plus d'espoir que dans la mort, peut-être consentirait-elle à 
aimer un peu celui qui la sauverait! 

Les heures parurent bien longues à la jeune fille, depuis 
le moment où le jour se leva jusqu'au moment où elle de- 
vait voir Robert. 

Afin d'apaiser un peu son agitation, et pour se convaincre 
que le projet qu'elle rêvait avait déjà un commencement 
d'exécution, elle se releva doucement sur la pointe des pieds, 
s'assura que sa mère dormait, et, au risque d'être surprise, 
se dirigea vers la chambre voisine, où il y avait tout ce qu'il 
fallait pour écrire, et saisissant une feuille de papier, elle 
traça à la hâte ces mots : 

« Je suis folle, Frédéric, je suis poursuivie de craintes et 
de pressentiments. Je viens de passer une nuit affreuse; je n'ai 
pas dormi une minute. 

» Au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus sa- 



TROIS HOMMES FORTS 197 

cré, calmez-moi. Écrivez-moi que vou3 m'aimez toujours, 
ficrivez-moi d'avoir du courage, car il me serait impossible 
de passer quinze jours dans l'état où je suis. Il y avait des 
moments, cette nuit, où je voulais me sauver et courir à pied 
jusqu'auprès de vous. 

» Remettez avec confiance une lettre à la personne qui 
vous porte celle-ci. C'est un ami sûr et qui ignore de quel 
message il est chargé. 

» Un mot d'espoir, mon Frédéric bien-aimé, et tu sauveras 
la vie à celle qui t'aimera éternellement! » 

Blanche signa cette lettre, car elle était trop chaste pour 
ne pas signer ce qu'elle écrivait, ce qu'elle écrivait dût-il la 
perdre, puis elle la cacheta, et, se remettant dans son lit^ elle 
la cacha sous son oreiller, et attendit plus patiemment l'heure 
où Robert devait descendre auprès d'elle. 

Cette heure arriva enfin. 

Robert parut comme toujours, s'efforçant de sourire. 

Blanche l'entraîna dans une autre chambre, pendant que sa 
mère habillait Suzanne. 

— Robert, lui dit-elle, il faut que vous me rendiez un ser- 
vice. 

— Ordonnez, mademoiselle. 

— Jurez-moi que vous n'abuserez pas du nom que je vais 
vous dire. 

— Je vous le jure. 

— Jurez-moi que vous ne direz à la personne que vous al- 
lez voir que ce que je vous aurai dit de lui dire. 

rr Je vous le jure. Blanche. 

— Eh bien, Robert, mon ami, au nom de votre mère, au 
nom de votre sœur, prenez cette lettre, partez pourMoncon- 
tour, et remettez-la au^ comte Frédéric de la Marche, qui ha- 
bite le château du Nord. 

— Le comte Frédéric. de la Marche! balbutia Robert, dont 
la voix s'éteignait, tant les battements de son cœur étaient 
violents. Et, sans doute, il y a une réponse à cette lettre? 

— Oui, répondit Blanche. 



198 TROIS HOMMES FORTS 

— Demain, vous aurez cette réponse. 

— Pardonnez-moi ce que je vous demande là, Robert, fit la 
jeune fille en cachant sa tête dans le sein du jeune honune, 
comme s'il eût été son frère; mais, depuis hier, je ne sais ce 
qui se passe en moi, je souffre ; seule, la réponse que jaltendB 
du comte peut me calmer, et il n'y a que vous qui m'aimiez 
assez pour me rendre le service de la lui porter. 

— Vous avez raison. Blanche; il n'y a que moi dans le 
monde qui vous aime assez pour cela. 

Puis, passant dans la chambre voisine, Robert embrassa 
Suzanne et lui dit: 

— Ma petite Suzanne, je viens de recevoir une lettre qui 
me force à te quitter jusqu'à demain; je te laisse avec ma- 
dame Pascal et mademoiselle Blanche. Tu seras bien sage» 
n'est-ce pas? 

— Vous allez déjeuner avant de partir, fit madame Pascal, 
dont la vie se continuait uniforme et régulière au milieu de 
ces agitations. 

— Merci, madame, répondit Robert; il faut que je parte à 
l'instant môme. 

Il embrassa encore une fois Suzanne, et il sortit. 

Quand il fut sur le carré, il s'appuya au mur pour ne pas 
tomber. 

Il étouffait. 

Que n'eût-il pas souffert s*il eût su que, depuis la veille, la 
jeune fille se savait aimée de lui? 

— J'ai fait là une mauvaise action, se dit Blanche quand 
elle fut seule; je me suis servie de l'amour qu'un homme 
de cœur a pour moi au profit de l'amour que j'ai pour on 
autre. 

• C'est plus qu'une mauvaise action, c'est une lâcheté! 
Mais j'étais si malheureuse que je serais morte, et Dieu me 
pardonnera de ne pas avoir voulu mouriri 

— Allons, Blanche, cria madame Pascal, viens te mettre à 
table ; Suzanne est habillée, et le déjeuner est prêt. 

Robert était déjà en route. 



TB0I8 HOMMES F0BT3. {$9 

XXII 

UN AMI 

Robert avait sauté sur un cbeval et Tâvait lancé au galop 
dans la route qu'il devait suivre. 

Quanta définir et analyser ses impressions, cela lui eût 
été impossible. Elles se pressaient sans suite dans son cer- 
veau, comme sepresseraient sur le rivage une foule d'hommea 
surpris par la marée montante et qui se sauveraient au ha- 
sard. 

Cet amour qui lui était venu, cette initiation, à la vie de 
filanche, ce mystère dont il était le confident, cette mère 
sans méfiance au milieu de dangers quotidiens, ce frère 
;^eux et tout au Seigneur, cet inconnu chez lequel U allait 
et qui tenait la destinée de quatre personnes dans ses mains, 
car la destinée de Robert commençait déjà à dépendre de 
Frédéric, tout cela passait comme une fantasmagorie devant 
l«s yeux du rapide voyageur, et avait un tel côté d'invrai- 
semhlable, que; par moments, tout s'embrouillait dans sa 
tête, et qu*il croyait avoir rôvé. 

Puis son amour pour Rlanche, fil d'acier qui le guidait 
dans ce labyrinthe d'événements et d'émotions, se dégageait 
de ce brouillard moral, et Robert finissait, en le suivant, par 
reconnaître toutes les choses telles qu'elles étaient et par 
s'identifier de nouveau avec la réaUté. 
. Ainsi, lui, Robert, aimait Rlanche à donner sa vie pour 
eUe; il allait porter une lettre de Rlanche, lettre pleine 
d'&ihour sans doute, à l'homme qu'elle aimait, et l'ambition 
de son amour devait se borner là. 

Voilà ce qu'il y avait de plus certain, voilà ce qu'il y avait 
de plus affjreux pour le pauVre Robert. 

Et, cependant, il était fier de se sacrifier ainsi pour Blan- 
che. L'amour qu'il ressentait est si plein de dévouement et 
d'abnégation. 

Quand un homme immole sa vanité intérieure, soii orgueil 



?00 TROIS HOMMES FORTS 

intime à celle qu'il aime, vous pouvez dire que son amour 
est pur comme l'or qui résiste à la pierre de touche. 

Il est plus facile de sacrifier sa vie que son amour propre 
à la femme aimée. 

Hubert finissait par trouver une volupté acre à faire ce 
qu'il faisait. • 

— Un jour, se disait-il, elle saura que je Taimais et com- 
bien je l'aimais. Elle comprendra alors ce que j'aurai dû 
souiïrir aujourd'hui, et au moins elle me plaindra, et, à ié» 
faut de son amour, j'aurai sa pitié. 

Le rôle de victime n'est pas si douloureux qu'on pourrait 
le croire. Il a en lui-même ses compensations. 

Od y acquiert une admiration de soi-même qu'aucune 
autre position de la vie ne donne. Rospectone ce sentiment 
C'est celui qui a aidé la foi à faire les apôtres et les martyrs. 

Roljcrt arriva à Moncontour, entra chez lui, mit une veste 
cl une casquette, et se rendit chez Frcdéric. 

Tout naturellement, l'émotion du jeune homme augmen- 
tait à mesure qu'il approchait de la résidence de H. de la 
Marche. 

— Si l'on allait me répondre qu'il est parti et qu'il ne re- 
viendra plus! pensait-il. 

Et un rayon d'espérance secrète éclairait le visage de Ro- 
bert. 

11 sonna à la grille du château. 

•^ Que demandez-vous? fit le domestique qui parut b, cette 
grille. 

— H. le comte de la Marche, répondit Robert en regardant 
lo valet de façon à lui faire comprendre que, s'il ne chan- 
geait pas de ton, il allait avoir affaire à lui. 

— Dites-moi votre nom, continua le domestique d'une 
Toix plus douce ; je vais vous annoncer. 

— H, le comte no connaît pas mon nom; d'ailleurs, c'est 
de la part de quelqu'un que je viens. 

^> Eh bien, le nom de la personne qui vous envoie, 
elon? 
r* Qtt I re chose : je ne veux pas vous le dire, at- 



TROIS HOMMES FOKTS 201 

tendu que ce n'est pas à vous qu'elle m'envoie, cette per- 
sonne. 

« Dites-àonc tout bonnement à votre maître qu'il y a ici 
quelqu'un qui veut lui parler d'une affaire de la plus haute 
importance. Allez, allez. 

Ces deux derniers mots, de la façon dont ils étaient pro- 
noncés, décidèrent le domestique à obéir. 

Robert resta seul. 

— Blanche sera heureuse ici, se dit-il en regardant autour 
de lui et en voyant les longues allées et les voûtes vertes que 
formaient les grands arbres du parc. 

Quelquefois je passerai devant cette grille, et je la verrai 
se promener au bras de son maril J'aurai du bonheur alors 
pour toute la journée. 

Le domestique reparut. 

— Monsieur le comte, dit-il avec un air de triomphe, ne 
reçoit que les gens qui se nomment. 

— Je ne me nommerai pas, dit-il, et il me recevra. 

— C'est ce que nous verrons, fît le domestique en barrant 
le passage à l'ouvrier. 

— C'est tout vu, répondit celui-ci ; et, prenant le domes- 
tique d'une main, le nt pirouetter et l'envoya rouler à dix 
pas de lui ; puis il s^achemina tranquillement vers le château, 
où il entra. 

Il ouvrit une porte du rez-de-chaussée, et se trouva dans 
la chambre oii était Frédéric. 

— M. le comte de la Marche? demanda Robçrt. 
— t C'est moi, monsieur. 

Nous aurions peine lîj décrire le regard que le jeune 
homme jeta sur le con^te ; qu'il nous sulfîse de dire que toute 
la curiosité de son amour était dans ce regard, et qu'il fut 
frappé de la pâleur fatale et du regard étrange de Frédéric. 

— Cet homme est un méchant! telle fut sa première 
pensée. 

— N'est-ce pas vous qui me demandiez tout à Theure? fit 
M. de la Marche d'un ton un peu hautain, 

-^ Oui, monsieur, répliqua Robert. 



202 TROIS HOMMES FORTS 

— Et qui n'avez pas voulu dire votre nom? 

— Par une raison bien simple, monsieur, c'est que mon 
nom vous est inconnu, qu'il est inutile de le dire à un valet, 
et que c'est à vous seul que je voulais parler. Tai une lettre 
à vous remettre, une réponse à attendre, et voilà tout. 

— De qui vient cette lettre? 

-- Nous sonmies seuls ici, monsieur le comte? 
-Oui. 

— Cette lettre vient de mademoiselle Blanche Pasoal, ré- 
pliqua Robert à voix basse. 

— De Blanche! s'écria le comte avec intention et en regar* 
dant attentivement le messager. 

— Oui, fit l'ouvrier, qui avait rougi malgré lui en enten- 
dant Frédéric dire : Blanche, tout court. 

— Donnez, donnez, reprit M. de la Marche avec empresse- 
ment. Il ne lui est rien arrivé? 

— Rien, monsieur le comte, rien. 
Frédéric ouvrit la lettre et la dévora. 

— Pauvre enfant, murmura- t-il; elle tremble toujours. 
Asseyez-vous, monsieur, je vais vous donner la réponse 

* qu'elle demande. 
Robert resta debout. 

— Il l'aime, se dit-il. 

Et, à cette pensée, il sentit au cœur cette douleur aiguë 
que sent l'homme qui voit s'évanouir sa dernière espérance. 
Un moment, malgré ses résolutions, il eut de la haine pour 
cet homme qu'il voyait si heureux. 

Pendant ce temps-là, Frédéric écrivait : 

« Rassure-toi, ma Blanche bien-aimée, je t'aime! Yoîlà le 
mot que tu me demandes. Vingt pages pleines ne t'en di- 
raient pas davantage. » 

Frédéric plia cette lettre, la cacheta et la remit à Robert 

— Merci, monsieur, fit le jeune homme en s'éloignant. 

^ Pardon, mon ami, reprit le comte en l'arrêtant, après 
un moment de réflexion, vous venez de Niort? 

— Oui, monsieur. 

— Et vous allez repartir? 



' TROIS HOMMES FORTS 203 

-*• jt rinstant même. 

Le comte ouvrit un tiroir et prit dix louis qu'il tendit à 
Robert, en étudiant la physionomie du messager. 

— Qu'est-ce que cela? demanda Robert. 

— C'est le. prix de votre course, mon ami. 

— Elle est payée, monsieur le comte, répliqua Robert avec 
un tremblement involontaire dans la voix. 

— C'est lui, c'est Robert, se dit Frédéric, à qui l'émotion 
du jeune homme n'échappait point. 

Puis il reprit tout haut : 

— Et sans doute vous saviez ce que contenait la lettre que 
vous m'apportiez? 

— Pas plus que je ne sais ce que contient celle que je rem- 
porte, monsieur le comte. 

— Cependant, on ne vous avait pas caché que cette lettre 
était d'importance? 

^ Je l'ai deviné à la manière dont mademoiselle Pascal 
m'a sollicité de m'en charger; ce qui n'était pas étoanant, 
du reste, car elle sait que je lui suis dévoué corps et àme. 

— Alors, monsieur, donnez-moi la main, puisque je n'ai 
en mon pouvoir que cette façon de vous remercier du bon- 
heur que vous m'avez apporté aujourd'hui. 

— Merci de cet honneur, monsieur le comte, fit Robert en 
s'inclinant, et d'une voix grave et digne; mais, outre le 
rang, trop de choses nous séparent pour que je l'accepte. 

— Je m'en doutais, pensa Frédéric, il l'aime. 

» Comme il vous plaira, monsieur, ajouta- t-il tout haut. 

— Vous n'avez plus rien à me dire, monsieur le comte? 

— Non, monsieur. 

Robert salua Frédéric et se retira. 

— Quand on pense, fit M. de la Marche en regardant le 
jeune homme s'éloigner et en souriant d'un sourire étrange, 
quand on pense que voilà l'homme qui épcîusera Blanche et 
qui reconnaîtra mon enfant : il y a des gens faits tout exprès 
pour cet emploi-là. 

» n l'aime comme un fbu, le pauvre garçon, û tremblait 
comme une feuille tout à l'heure. 



204 TROIS HOMMES FORTS 

» Après tout, continua Frédéric eu se rasseyant et en ser*» 
rant dans un tiroir la lettre de Blanche, il sera très-heureux 
avec elle, et elle ne sera pas malheureuse avec lui. C'est une 
charmante fille, et lui est fort beau garçon, ma foi ! 

Le comte sonna. 

— Guillemin, dit-il au domestique qui parut, vous avez 
bien vu cet homme qui vient de venir? 

— Oui, monsieur le comte, je ne l'ai que trop vu. 
-r- Pourquoi dites-vous cela? 

— Parce que, comme je m'opposais à ce qu'il entrât, 
d'après les ordres de monsieur le comte, il m'a pris au collet 
et m'a envoyé rouler h dix pas. Je me suis relevé tout 
meurtri. 

-^ Vous ne le reconnaîtrez que mieux, alors. 
Guillemin s'inclina en signe d'assentiment. 

— Il ne faudra jamais le laisser entrer? dit-il, cfoyant 
prévenir ainsi la volonté de son maître. 

— Au contraire, s'il se représente, il faudra avoir pour lui 
les plus grands égards et Fin troduire immédiatement. Allez. 

XXIII 

OUI ET NOK 

Robert s'était aussitôt remis en route. 
Le lendemain il était de retour à Niort. 
Blanche l'attendait avec une impatience indicible. 
Elle était à la fenêtre quand il entra dans la rue de l'hôtel. 
Bile l'aperçut et sentit tout son sang refluer vers son 
cœur. 

— Est-ce la vie? est-ce la mort qu'il m'apporte? se de- 
manda-t-elle. 

Cinq minutes après, Robert était auprès d'elle. 

— Que c'est bien à vous d'être revenu si Vite! lui dit ma- 
dame Pascal. 

— Ma bonne mère, va toi-même surveiller te déjeuner de 
M. Robert, afin que rien ne lui manque, dit Blanche à Ba 
mère. 



TROIS HOÛHES FOBTS 205 

La jeiîne fille rougissait intérieurement de tous les moyens 
qu'eus employait pour tromper sa mère, la plus sainte des 
femmes; mais elle y était bien forcée pour éviter de plus 
grands malheurs. 

Sans loi dire une parole, Robert remit à Blanche la lettre 
dtt comte, et prenant Suzanne dans ses bras, il Tembrassa 
avec effusion. 

Que de choses il y avait dans ce baiser donné à Tenfant f 

— Robert, dit Blanche après avoir lu la lettre du comte, 
que -pourrais^je jamais faire pour récompenser le sacrifice 
que vous m'avez fait? 

— Quel sacrifice? demanda Robert. 

— N*eù était-ce pas un que de vous charger d'une pa- 
reille mission? Ne deviez-vous pas souffrir à vous trouver 
en face du comte? 

— Comment le savez-vous. Blanche? 

— Je sais tout, Robert; je sais que vous m'aimez. 

— Qui vous a dit cela ? mon Dieu I 
Blanche montra Suzanne. 

— Elle ne m'a pas dit que vous m'aimiez ; mais je l'ai de- 
viné à ce qu'elle m'a dit. 

» Aussi attendais-je votre retour d'autant plus impatiem- 
ment que j'avais à vous demander pardon d'avoir imploré 
de vous un pareil service. 

— Oh! oui! je vous aime, fît Robert en prenant la tète de 
la jeune fille dans ses mains et en déposant un baiser sur 
ses cheveux; mais je me guérirai de mon amour, puisque 
c'est la seule manière de vous le prouver. 

Blanche sentit deux larmes qui tombaient sur son front. 

— Méchante ! fit avec sa petite voix douce Suzanne qui 
assistait à cette scène, â laquelle elle ne comprenait pas 
grand'chose, mais qui voyait pleurer son frère; méchante^» 
voilà que tu le fais pleurer encore, lui, qui t'aime tant ! Dis- 
lui que tu Taimeras bien, pour qu'il ne pleure plus. 

Et la chère enfant, se haussant sur ses pieds, tendait d'en 
bas ses lèvres ï sou frère, en l'attirant à elle avec ses petites 
mains. 

12 



206 mois HOMMES FORTS 

— Allons, voyons, nous sommes fbus, reprit Robert en 
essuyant ses yeux et en souriant, donnez-moi la main, ma- 
demoiselle, et ne parlons plus de cela. Et toi, Suzanne, si tu 
racontes encore que tu m'as vu pleurer, je ne t'aimerai plus. 

Pourquoi Blanche tomba-t-elle tout à coup dans une rê- 
verie profonde? 

Pourquoi, elle, qui, quelques minutes auparavant, croyait 
sa vie suspendue à la réponse de Frédéric, pourquoi ne son- 
geait-elle môme plus à la lettre qu'elle tenait dans ses mains? 

Pourquoi les douces images d'une autre vie que celle qui 
Tattendait, imageâ qu'une terreur sinistre avait effacées 
tout à coup, reparaissaient-elles maintenant plus souriantes 
que jamais? 

Pourquoi enfin, au lieu d'être tout à la joie que devait lui 
causer l'amour toujours le môme de l'homme qu'elle aimait^ 
Blanche ne pensait-elle qu'au mal qu'elle avait fait à Robert 
en le chargeant de cette étrange commission, et pourquoi 
eût-elle voulu, au prix de dix années de sa vie, ne pas lui 
avoir fait la confidence qu'il avait reçue d'elle ? 

Ge sont là de ces mystères du cœur qu'on signale, maift 
qu'on ne saurait expliquer. La jeune fille elle-même, elle 
surtout, n'eût pu se rendre compte de Pétat où elle se trou* 
vait. 

Elle comprenait une chose cependant, et ce n'était déjà 
plus la délicatesse seule qui la lui faisait comprendre : c'est 
qu'il fallait dire quelque douce parole à ce cœur ulcéré, et 
verser un baume sur la blessure qu'elle avait faite. 

Blanche, tout en paraissant rêver, jetait donc à la dérobée 
les yeux sur Robert, hésitant encore à lui dire ce qui mur- 
murait en elle, dans la crainte d'obéir trop vite à un pre- 
mier mouvement de délicate pitié, et de ne pas penser long- 
temps ce qu'elle pensait en ce moment. 

Puis elle se disait : A quoi bon? à quoi cela nous mènera- 
t-il lui ou moi? 

-^ Robert, dit-elle tout à coup en sortant brusquement de 
son incertitude, il y a une chose qu'il faut que je vous dise, 
parce qu'elle est vraie, parce que je la sens, parcs que js 



TROfê HOMMES FORTS 207 

V0U8 eH dois la confidence comme de toutes mes autres 
pensées. 

— Dites, Blanche, dites, s'écria Robert, qui pressentait 
une jpie dans ce qu'il allait entendre. 

— Eh bien, Robert, je vous jure que si... 
Blanche hésita. 

— Que si?... reprit Rôbwten lui saisissant la main. 

— Rien, fît Blanche, en retirant sa main de la main du 
jeune homme; voici ma mère. 

— Qu'allait-elle me dire? se demanda Robert. 

— Il vaut mieux qu'il ignore cela, se dit Blanche, car, en 
vérité, je ne suis pas sûre moi-même de le penser. 

Il y avait une demi-heure que cette scène avait eu lieu, et 
Robert, qui, pour faire plaisir à madame Pascal, avait pris le 
repas qu'elle lui avait fait préparer, s'apprêtait à sortir, sous 
le prétexte de s'occuper des affaires qui Pavaient amené à 
Niort, mais en réalité pour essayer de distraire sa pensée et 
pour demander du calme au bruit du dehors, quand un mes- 
sager entra apportant une lettre pour madame Pascal. 

Cettre lettre était de Félicien. 

« Ma bonne mère, disait cette lettre, si M. Robert est revenu 
aujourd'hui, comme tu Tespérais, prie-le de venir me voir, 
et ne viens avec Blanche qu'une heure après que je l'aurai 
vu ; je voudrais l'entretenir de ce dont nous avons parlé hier* 

» Je t'embrasse comme je f aime, 

» FÉLICIEN. » 

— Qu'est-ce que cette lettre? demanda Blanche. 

— C'est une lettre de FéUcien, qui m'écrit qu'il nous attend 
aujourd'hui, mais une heure plus tard qu'à l'ordinaire. 11 y 
a un mot pour vous dans cette lettre, monsieur Robert. 

Et, en même temps, madame Pascal passait la lettre à 
Robert, et celui-ci la lisait, 

— Que peut me vouloir M. Félicien? se demanda-t-il. 

— Allez le voir tout de suite, lui dit tout bas madame Pas- 



208 TROIS HOMMES FORTS 

cal; je ne suis pourquoi j'ai idée que vous serez heureux d'y 
être allé. 

Robert partit aussitôt,' et se rendit au séminaire. 

Félicien marcha à lui d'un air souriant et en lui tendant 
les deux mains. 

— Mon frère, lui dit-il, je veux vcus parler de choses sérieu- 
ses. Asseyons-nous et causons. Vous aimez Blanche, Robert? 

Robert tressaillit. 

— Vous pouvez Favouer, quej crime y a-t-il à cela? 

— Eh bien, oui, Félicien, j'aime votre sœur. Mais qui vous 
Ta dit? 

— Votre arrivée à Niort, sous un faux prétexte, n'est-elle 
pas une indication suffisante pour un cœur comme le mien, 
attentif à tout cje qui regarde ma sœur? 

» Puis, est-ce qu'un homme comme vous, doué des mômes 
qualités qu'elle, peut voir une fille comme Blanche sans l'ai- 
mer ? Quant à Blanche, elle vous aime aussi. 

Robert pâlit à ce mot. 

— Non, mon ami, vous vous trompez, dit-il avec émotion, 
mademoiselle Pascal ne m'aime pas. 

— Qui vous l'a dit? demanderai- je à mon tour. Avez-vous 
fait confidence de votre amour à Blanche! 

— Jamais ; mais je sais qu'elle ne m'aime pas. 

— C'est ce que nous saurons bientôt. 

— Comment cela? 

— Dans une heure, Blanche va venir ici avec ma mère, et 
je le lui demanderai. 

— Quel est donc votre but, Félicien? 

— Monbut, mon ami, est ce qu'il a été toujours, de donner 
ma sœur à un honnête homme, qui l'aime bien, qu'elle aime 
et qui la rende heureuse. Or, je vous crois dans toutes les 
conditions que je désire. 

» Ce me serait, vous le pensez bien, une douce consolation, 
au moment où je me sépare du monde, de savoir à Blanche 
un protecteur comme vous. J'ai donc voulu vous parler do 
cela avant de la qaestionner. Si Blanche vous aime, comme 
je crois qu'elle doit vous aimer, si elle consent à devenir 



■^ 
« 



TROIâ EtOMMES fouts 209 

votre femme, consentirez- vous à devenir mon beau-frère, 
mon ami? 

— Dans quelque temps, dans quelque circonstance que ce 
«oit, je jure, fit Robert d'une voix grave, d'épouser made- 
moiselle Pascal si elle veut bien m'accepter pour époux; 
mais, je vous le répète, mon frère, ajouta Robert avec tris- 
tesse, mademoiselle Pascal ne m'acceptera point. 

Le soir, Blanche, restée seule pendant quelques instants 
dans sa chambre avec Robert, lui dit d'une voix pleine de 
reconnaissance et d'émotion : 

— Merci, Robert, de ce que vous avez fait aujourd'hui. 

— Qu'ai-je donc fait qui mérite ce remercîment ? 

— Malgré ce que vous saviez, mon ami, vous consentez à 
me donner votre nom; vous m'aimez donc bien? 

— Oh ! oui, je vous aime. 

— Eh bien, mon frère m'a consultée à mon tour, et j'ai 
fait ce que je devais faire, j'ai refusé. 

— G'ost tout naturel, mademoiselle ; vous ne m'aimez pas, 
vous! 

. — En effet, Robert, répondit Blanche, après un instant 
d'hésitation, et en quittant brusquement la chambre, en 
effet, je ne vous aime pas. 

Et mademoiselle Pascal, s'enfermant dans la chambre voi- 
sine, éclata en sanglots. 

— Allons! se dit Robert avec découragement, j'étais fou. 
Quand on pense que j'ai espéré un instaut. 

» Encore quinze jours d'épreuve, encore quinze jours à 
souffrir, et quand eÙe sera heureuse, je confierai Suzanne t 
madame Pascal, et moi, je partirai. 

Je me ferai soldat. Il se trouvera peut-être bien quelque 
part une balle pour moi. 

Quelques jours se passèrent, pendant lesquels Blanche 
évita de se trouver seule avec Robert. Qu'aurait-eUe pu lui 
dire après ce qu'elle lui avait dit? 

Deux ou trois fois, en le voyant venir, elle s'était enfer- 
mée, et comme si elle eût eu besoin de faire faire une brus- 

12. 



210 TROIS HOMMES FORTS 

que diversion à sa pensée, elle avait commencé des lettre? 
pour Frédéric. 

On eût dit que Blanche cherchait à puiser dans la certi- 
tude qu'elle devait appartenir à un autre homme, la force 
nécessaire contre le souvenir de Robert et contre ses propres 
sentiments. 

Elle écrivait donc, elle jetait à la hâte les premières lignes- 
sur le papier, puis sa main se ralentissait, puis Texpression 
fusait défaut à son esprit ou plutôt à son cœur, elle laissait 
tomber sa plume, appuyait sa tête sur sa main, et regardant 
avec étonnement le dernier mot qu'elle venait d'écrire, elle 
songeait des heures entières. 

Après une heure de rêverie, elle reprenait sa plume; mais^ 
au moment de continuer sa lettre, elle se If.vait et la déchi- 
rait sans même la relire. 

Alors elle se promenait dans sa chambre, comme un pri- 
sonnier dans sa prison. 

L'âme de la jeune fille était prisonnière, en effet, et ne sa- 
vait comment sortir de l'état dans lequel elle était tombée, 
état étrange dont elle ne pouvait se rendre compte, et qui, h 
chaque mouvement qu'elle faisait pour s'y soustraire, lui re- 
présentait la même réalité. 

Quand elle parvenait à mettre un peu d'ordre dans ses 
idées, quand un peu de jour éclairait les profondeurs de ses 
impressions nouvelles, c'était bien pis encore, et elle était 
comme épouvantée de ce qu'elle y découvrait. 

Ce qu'elle voyait était si contraire à ce qu'elle avait cru 
jusqu'alors, c'était un démenti si formel donné à ses convic- 
tions d'autrefois, le changement opéré était si effîrayant en- 
fin, que Blanche aimait mieux ne pas le sonder et cherchait 
à se sauver d'elle-même. 

Elle était semblable à un homme ruiné tout à coup et qui 
aime mieux mourir tout de suite que de chercher aupara- 
vant comment il s'est ruiné. Il est douloureux de douter des 
autres; il est plus douloureux encore de douter de soi, et 
Blanche en était arrivée là. 

Depuis qu'elle était matériellement séparée de Frédéric» 



TROIS HOMMES FORTS 211 

elle s'apercevait avec étonnement qu^elle supportait déjà sans 
effort cette séparation, et il y ayait des moments où l'idée du 
rapproclicment lui était pénible. 

D'ordinaire, quand on s'éloigne des gens qu'on aime, le 
corps seul franchit l'espace qui sépare d'eux et Tesprit reste 
à leurs côtés. 11 n'en était pas ainsi pour mademoiselle Pas- 
caL Son esprit était encore plus loin que son corps. 

Bref, elle commençait à échapper à Tinfluence domina- 
trice, à la puissance magnétique qu'il avait jusqu'alors 
exercée .sur son esprit et sur ses sens; et ce qui était affreux 
pour elle dans la situation où elle se trouvait, elle commen- 
çait à analyser le sentiment qui Favait fait tomber sous la 
domination de son amant; et à s'apercevoir que le cœur n'y 
avait peut-être eu aucune part. 

Comme nous l'avons dit, c'était là une effroyable décou- 
verte, car c'était non-seulement son passé, mais encore son 
avenir qui allaient en être victimes. 

Aussi, la chose-était tellement inattendue, et Blanche com- 
prenait si bien les conséquences qu'elle pouvait avoir, que, 
nous le répétons, elle s'efforçait d'en sortir brusquement, et 
qu'elle s'écriait : 

— Je suis folle! j'aime toujoura Frédéric. Quelle femme 
serai-je donc, si je ne l'aimais plus ! 

Peut-être, à l'aide de ses souvenirs et forte du respect 
qu'elle voulait se conserver, fût-elle parvenue ainsi, sinon ù 
convaincre, du moins à faire patienter son cœur; mais ce 
changement avait une cause, mais elle n'était pas seule eu 
jeu, et elle trouvait en son cœur un obstacle étranger à elle- 
même. 

La cause de ce changement, cet obstacle, c'était ce senti- 
ment tout nouveau qu'éveillait la seule apparition, le seul 
nom, le seul souvenir de Robert 

Comme un enfant timide qui se tient auprès d'un père re- 
douté, ce nom venait tout doucement s'asseoir dans le cœur 
de la jeune fille, et lui souriait et l'attirait à lui; puis, quand 
il voyait ce cœur se révolter et s'irriter de sa présence, il se 
sauvait comme sll eût dû ne jamais revenir, et, quelques 



212 TROIS HOMMES FOHTS 

instants après, profitant d'un moment où la jeune iille ne 
songeait pas à lui, il revenait tout doucement reprendre sa 
place, et cela avec une telle insistance, que Blanche, lassée 
dans son étonnement et dans sa colère, restait des heures, 
des nuits entières à écouter les promesses qu'il lui faisait. 

n procédait, pour se faire accepter, par des moyens si dif- 
férents de ceux qu'avait employés Frédéric, si sympathiques 
à Torganisation de la jeune fille ; il était si timide, si dévoué, 
si reconnaissant de la moindre faveur, que chaque jour il 
faisait un pas de plus et s'acclimatait dans cette atmosphère 
de jeunesse, de pudeur et de loyauté, qui était son atmosphère 
naturelle, celle où il était né, celle où il devait vivre. 

L'amour de Robert se prouvait tout seul, par son silencieux 
dévouement, et Blanche en revenait forcément à se dire : 

— Voilà comment le véritable amour se manifeste. 

De là à douter de celui qui s'était présenté d'une façon 
toute contraire, il n'y avait pas loin. 

Entre le cœur soumis, respectueux, qui n'avaii encore de- 
mandé que le droit de pardonner, et le cœur exigeant auquel 
il avait fallu tout de suite la plus grande preuve d'amour 
qu'une femme puisse donner, il n'y avait pas de comparaison 
à faire, et elle était bien sûre d'être plus aimée du premier 
que du second. 

Mais c'eût été un malheur pour elle qu'elle aimât plus 
celui dont elle était le plus aimée, et pour conserver l'estime 
de cet homme, il fallait, puisqu'elle ne pouvait s'en convain- 
cre, elle, le convaincre, lui, qu'elle ne l'aimait pas et qu'elle 
ne l'aimerait jamais. 

Gomment, en effet, faire avouer à une jeune fille conmie 
Blanche un changement aussi subit? Avoir appartenu à un 
homme dont on doit être la femme, et avouer à un autre 
qu'on l'aime, c'était, aux yeux de Blanche, l'acte de la plus 
folle impudeur, et elle comprenait qu'on mourût de cet 
amour, mais elle ne comprenait pas qu'on l'avou&t. 

Voilà pourquoi elle évitait Robert. 

Auprès de lui, pressée par ses questions ou par son dou- 
loureux silence, elle eût peut-être tout dit; car, comme nous 



TROIS HOMMES FORTS 213 

ravons vu, la pauvre enfant ne savait rien cacher. Loin de 
lui, seule, elle pouvait s'abandonner sans crainte au chagrin 
de ce bonheur impossible. 

Le châtiment suivait de près la faute, car Blanche souffrait 
horriblement d'avoir perdu la liberté de son cœur. 

Mais plus elle songeait, plus elle faisait la solitude grande 
autour d'elle, plus cet amour nouveau acquérait de force, 
n'ayant même pas un souvenir à combattre, et se présentant 
à une âme qui s'enfermait et s'isolait pour le recevoir. Elle 
mettait donc sur la blessure de son cœur un baume qui le 
calmait momentanément, mais qui l'irritait, et qui, plus 
tard, la ferait plus large et plus grave. 

Pendant ce temps, que faisait Robert ? 

Tous les jours, il se promettait de ne plus venir chez Blan- 
che, en se donnant cette raison : 

— A quoi bon y aller, puisque je la vois â peine? 
Et tous les jours il y venait. 

11 ne là voyait presque plus, mais il voyait la porte der- 
rière laquelle elle était, et il passait des heures à regarder 
cette porte à la dérobée, tandis que madame Pascal travail- 
lait à côté de lui. 

Que de regards Robert crut perdus, et que Blanche sur- 
prit! car, bien des fois, la jeune fille n'avait pu résister au 
désir de le voir sans être rue. Alors, comme un enfant, elle 
aviait regardé par le trou de la serrure, et deviné les pensées 
du jeune homme, dans les regards profonds qu'il jetait sur 
sa chambre close. 

Cependant une trop grande obstination à s'éloigner de lui 
eût été remarquée de sa mère et eût paru d'une impolitesse 
par trop affectée, après ce qui s'était passé entre Robert et 
Félicien. 

Blanche se croyait donc forcée, de temps en temps, de 
trouver un prétexte pour sortir de sa chambre et venir cau- 
ser quelques instants avec Robert. 

Cependant il lui avait fallu donner une raison à sa mère 
pour expliquer sa retraite quotidienne, et elle lui avait dit : 

— Tu comprends, ma bonne mère,' qu'après avoir refusé, 



214 t:iois hommes fotits 

commejerai fait, d'épouser M. Robert, moins je me trou» 
verai avec lui, mieux cela vaudra. 

— C'est juste, mon enfant, avait répondu madame Pascal ; 
nais pourquoi as-tu refusé? 

— Parce que je ne veux pas encore quitter ma mère que 
'aime, pour un mari que je n'aimerai pas.. 

Et en disant cela, Blanche demandait pardon à Dieu de ce 
mensonge sacrilège. 

Les pères et les mères croient toujours à une réponse qui 
flatte la vanité de leur amour, et madame Pascal, qui n'avait 
aucune raison de ne pas croire, avait cru à ce que Blanche 
lui avait dit. 

D*un autre côté, elle était devenue la confident^de Robert, 
qui, s'il ne lui confiait pas toutes ses impressions et toutes 
ces pensées, lui disait de temps en temps quelques mots qui 
laissaient entrevoir l'état de son âme, et qui le faisaient 
plaindre de la brave dame. 

Un soir, comme Blanche n'avait pas paru de la jouraée 
devant Robert, qu'elle avait dinô toute seule dans sa chambre, 
Robert crut voir dans cet éloignement le désir que ce fût loi 
gui s'éloignât; il prit donc sa résolution et dit à madame Pascal: 

— J'ai un service à vous demander, madame. 

— Oh! dites, monsieur Robert, dites. Le jour où je pour- 
rai vous le rendre sera un beau jour pour moi. 

— Je vais partir. 

— . Vous allez partir, dites- vous? 

— Oui. 

— Et pourquoi partir, bon Dieu? 

•— Parce qu'il le faut, voyez-vous, parce que je suis trop 
malheureux. 

— PaHvre monsieur Robert! C'est vrai, vous souflfrea; 
vous avez peut-être raison. Voyagez pendant quelque temps, 

elâ vous fera du bien; puis, qui sait? avec le temps, les 
dées de Blanche changeront peut-être. Les petites filles sont 
si capricieuses! 
Pour les mères, les filles sont toujours de petites filles» 

— Et que ferez-vous? continua madame Pascal 



Tx^OIS HOMMES FOBTS 21S 

— Je prendrai du service. 

— Vous TOUS ferez sjoldat? 

— Oui. n me serait impossible de rester à ne rien faire. 
La discipline, les devoirs, une guerre peut-être, me distrai- 
ront et mettront une barrière entre le présent et Tayenir. 

• Tant que je m'appartiendrai, je serai capable de faire 
des folies; quand j'appartiendrai à mon pays, quand je 
fierai forcé d'obéir à d'autres qu'à moi-même, quand je 
serai contraint de yiyre loin de mademoiselle Blanche, quiud 
enfin de l'état d'homme je serai passé à Tétat de chose, 
peut-être arriverai-je à l'insensibilité, à l'oubli, au bonheur 

» Gela vaut mieux que le suicide, n'est-ce pas? 

— Le suicide! grand Dieu! Avex-vous pu avoir de pa- 
reilles idées? 

— Ëh bien, ma bonne madame Pascal, j'ai compté sur 
vous, car je ne puis emmener Suzanne avec moi dans mon 
régiment. Ma résolution sera même un bonheur pour cette 
enfant. 

« Voici qu'elle arrive à l'âge où la femme a besoin des 
soins de la femme. Vous serez sa mère, sa tutrice, madame 
Pascal. Le voulez-vous? Mademoiselle Blanche se mariera 
un jour; M. Félicien va être prêtre; vous resterez seule. 

» Eh bien, cette enfant vous sera une distraction, vous 
rendra une fille en retrouvant une mère. 

• Vous lui parlerez quelquefois de moi, n'est-ce pas? Et 
si le bonheur veut que je sois tué, vous lui direz que je' 
l'aimais bien. 

Le pauvre garçon se leva comme pour échapper à son 
émotion; mais malgré lui les larmes inondèrent ses yeux, 
et appuyant ses coudes sur la cheminée, il cacha sa tête 
dans ses deux mains, pleurant abondamment, et disant à 
madame Pascal : 

— Pardonnez-moi, madame ; mais c'est plus fort que moL 
Madame Pascal s'était levée à son tour, et visiblement 

émue, elle s'était approchée de Robert comme elle se fût 
approchée de son fils : 

— Je vous en prie, monsieur Robert, ne pleurez pas, iiy 



216 TROIS HOMMES FORTS 

avait-elle dit, vous me faites du mal; il me semble que c'est 
Félicien qui pleure. 

— Pardon, encore une fois, ma bonne madame Pascal, 
mais, aujourd'hui, TaiTectation que mademoiselle Blanche a 
mise à se tenir loin de moi m'a fait un mal affreux. C'est 
plus que de Tindiflérence, c'est du mépris. Et pourtant je ne 
le mérite pas. 

Madame Pascal allait répondre, quan:^ due main lui toucha 
doucement Tépaulç. 

Elle se retourna. 

Blanche était derrière elle, pâle comme îlle ne l'avait ja- 
mais été. 

— Laisse-moi seule avec M. Robert, dit-elle tout bas à 
madame Pascal, il faut que je lui parle. 

Madame Pascal s'éloigna , rentrant daùs la chambre que 
Blanche venait de quitter et qu'elle referma sur elle. 

Alors, la jeune lille approcha sa main d'une des mains de 
Robert qui n'avait rien vu de ce qui venait de se passer, 
abîmé qu'il était dans ses pensées douloureuses, etd'aiUenrs 
la tôte cachée dans ses deux mains. 

— Écoutez-moi, Robert , fit Blanche de sa voix la plus 
douce, mais avec une émotion dont, comme on le comprend 
bien, elle ne pouvait êtïe la maîtresse. 

Robert tressaillit au son de cette voix et au toucher de 
cette main. 
n releva la tôte. 

— Blanche! s'écria- t-il. 

— Oui, Blanche qui a entendu tout ce que vous venez de 
dire, monsieur Robert; Blanche qui veut àvcrtr une explica- 
tion avec vous. 

» Asseyez-vous là, près de moi, et causons, mais causons 
bien bas, car, comme moi, ma mère pourrait entendre, et il 
y a des choses qu'il faut qu'elle ignore, n'est-ce pas? 

En parlant ainsi. Blanche serrait significativement la main 
de Robert, et elle continua, quand il se fut assis auprès 
d'elle : 
^ — Vous voulez partir, Robert l 



TROIS HOMMES FORTS 211 

-Oui. 

— Vous avez raison. 

— Ainsi, vous m'approuvez? dit Robert, qui un moment 
avait espéré que Blanche lui dirait de rester. 

— Cette idée ne vous fût pas venue, que je vous l'eusse 
donnée *, il faut que vous partiez, Robert, pour votre bonheur 
à vous, pour mon bonheur à moi. 

— Soit, je partirai. Quand faut-il que je parte? 

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, Robert. Partez 
demain. 

-^' Demain? 

— Je vous en prie. 

Robert s'inclina en signe d'assentiment. Il n'aurait pas pu 
prononcer une parole, et il fallait à Blanche une force dont 
elle ne se fût jamais crue capable pour pouvoir conserver le 
calme de sa voix. 

Il se fit un silence assez long, silence pendant lequel 
Blanche ne retira pas sa main de la main de Robert. 

Celui-ci parvint à dire : 

— C'est bien, Blanche, votre volonté sera faite, et plus tôt 
que vous ne l'espérez. Je partirai ce soir. 

— Voilà que vous m'en voulez, ami,,c'est mal. 

— Moi, vous en vouloir de quelque chose! Dieu m'en 
garde et me fasse mourir le jour où il entrera pour vous 
dans mon cœur un autre sentiment que celui que je vous 
ai voué! Mais vous me permettrez bien d'être triste à l'idée 
de m'éloigner de vous, et plus je comprends que vous ne 
pouvez m'aimer, plus je souffre que vous ne m'aimiez pas. 

» C'est à moi de vous demander pardon de la hardiesse 
que mon cœur a eue. Vous avez raison : il vaut mieux que 
je parte. 

» Adieu, Blanche, adieu! 

Et le jeune homme posa ses lèvres sur le front de made- 
moiselle Pascal, baisa avec effusion ses deux mains, et se di- 
rigea vers la porte, le cœur et les yeux gonflés. 

Blanche, debout à sa place, le regardait partir. 

Au moment où il allait toucher le bouton de la porte : 

13 



218 TROIS HOMMES FORTS 

— Robert, cria-t-elle, revenez ! 
Robert se retourna. 

— Je ne puis pas vous laisser partir ainsi, reprit-elle^ 
écoutez-moi! Qu'allez-vous faire? 

— Ce que je disais à madame Pascal, je vais m'engager. 
Que voulez-vous que je fasse? Tant que je serai libre, j'irai 
où vous serez, et il ne le faut pas, vous venez de me le dire. 

. — Et c'est parce que je ne vous aime pas que vous chan- 
gez votre vie? 

— Oui, mademoiselle. 

— Vous vous trompez peut-être, Robert, sur le sentiment 
que je vous inspire. Qui sait si un autre amour ne vous con- 
solera pas de celui-là? 

— Jamais! sur ma mère, je le jure! 

— Que je suis malheureuse, mon Dieu ! s*écria Blanche qui 
ne pouvait plus contenir ses larmes et qui se laissa tomber 
sur une chaise. 

Robert la contemplait avec étonnement. 
Ce pauvre cœur naïf ne pouvait soupçonner la véritable 
cause de la douleur de Blanche. 

— Blanche, ne pleurez pas, je vous en supplie, lui dit-il 
en se mettant à genoux devant elle, comme un enfant qui 
demande pardon à sa mère; je suis déjà bien assez malheu- 
reux sans vous voir encore pleurer. Madame Pascal peut vous 
entendre; ne pleurez pas, vos larmes me font trop de mal; 
puis, qui peut vous faire pleurer, vous? 

Blanche essuya ses yeux, et jeta sur Robert un regard plein 
de reconnaissance et de douce compassion. 

— Que vous êtes bon ! lui dit-elle. Quelle âme noble et gé- 
néreuse vous avez ! Vous serez mon ami toujours, n'est-ce 
pas ? Si un jour j'étais malheureuse, je vous trouverais ; vous 
me le promettez? 

» Vous nous laisserez Suzanne, votre chère sœur; je l'ai- 
merai comme mon enfant, je rélèverai dans le respciît de 
votre nom, et plus tard vous la verrez heureuse, et son bon- 
heur vous consolera de celui que vous n'aurez pas eu. 

» Oh! je la surveillerai, soyez tranquille, pour qu'elle ne 



TROIS HOMMES FORTS 219 

prenne jamais une erreuf de son esprit pour un besoin de 
s6n àme. On souffre trop quand on a la preuve qu'on s'est 
trompé. 

— Que voulez-vous dire, Blanche? je ne vous comprends 
pas. 

— Rien, mon ami, rien. Vous m'écrirez; moi, je vous 
écrirai souvent. 

» Une bonne et franche amitié remplacera un amour im- 
possible, et si, malgré vos prévisions, vous trouvez une 
femme qui vous aime et que vous aimiez, vous ne me le ca- 
cherez pas, et le jour où je l'apprendrai sera un beau jour 
pour moi. 

» La vie a des nécessités cruelles, voyez-vous ; il y a six 
mois, je vous eusse aimé. Pourquoi Dieu n*a-t-il pas permis 
que je vous connusse alors? 

» Maintenant si je vous aimais, mon amour serait un mal- 
heur pour vous, une lâcheté vis-à-vis de celui à qui j'appar- 
tiens, une insulte que je me ferais à moi-môme. 

» Deux hommes pourraient avoir le droit de me mépriser, 
l'un tout de suite, l'autre plus tard; car, si noble que vous 
soyez , qui vous dit qu'un jour vous ne porteriez pas la 
moitié de ma faute? Il y a des souvenirs qu'on oublie bien 
dilBcilement; il y a des faits qu'on ne raye pas de la vie 
avec sa volonté. 

» Une fois que je serai la femme de l'homme à qui je me 
suis donnée, le mal sera réparé, en ce qui regarde le monde. 

» Quelle excuse aurais-je de donner mon cœur à un autre 
maintenant? quelle garantie offrirait ce neuve? amour? 
quelle femme serais-je à mes propres yeux ? Non, mon ami, 
je ne peux pas, je ne veux pas, je ne dois pas vous aimer. 

» Si celui qui doit être mon mari ne le devenait pas; si la 
mort, le hasard ou sa volonté empêchaient cette réparation, 
c'est à Dieu que j'appartiendrais dorénavant. Son éternité 
seule a assez de pardon pour un pareil malheur. 

» Allons, Robert, du courage. Partez, mon ami, ne vous 
retournez pas en arrière, ne vous occupez plus de moi. Vous 
vouliez rester jusqu'à ce que vous m'eussiez vue heureuse 



220 TROIS nOMMES FORTS 

mariée da moins. Vous avez vu le comte , vous savez qu'il 
m'aime et qu'il tiendra sa parole comme un honnête homme. 

» Puis, en tous cas, à quoi bon attendre? Quoi qu'il ar- 
rive, il y a une douleur pour vous à rester auprès de moi. 
Détachez brusquement votre vie de la mienne. 

» Je vous en prie, je le veux, continua Blanche avec dou- 
ceur, et ce qu'une sœur peut demander au ciel pour son 
frère, je le demanderai pour vous. 

— Elle l'aime toujours , pensa Robert, et , tout pâle , il se 
leva. 

Cette conversation avait lieu près du lit où reposait Su- 
zanne. 

Sans répondre un mot à ce que venait de lui dire Blanche, 
Robert s'agenouilla devant ce lit, considéra quelques instants 
sa sœur, essuya deux grosses larmes qui roulaient silen- 
cieusement le long de ses joues, larmes dont l'une tombait 
sur son passé mort et l'autre sur son avenir définitivement 
brisé; puis il se retourna vers mademoiselle Pascal, la prit 
dans ses bras, la serra contre son sein, et sortit brusque- 
ment de la chambre en jetant derrière lui ce seul mot : Adieu! 

Blanche regarda cette porte qui venait de se refermer sur 
Robert. Si elle ne se fût retenue, elle l'eût rappelé encore 
une fois. 

— Voilà mon bonheur qui s'en va, murmura-t-elle. A moi, 
maintenant, une vie de larmes et de regrets. Il se consolera 
sans doute, et moi je souffrirai seule! C'est mon pardon que 
jô gagne. 

» Ma mère, continua-t-elle en passant dans la chambre voi- 
sine, pour échapper à la solitude, ma mère, M. Robert est 
parti. 

Mais madame Pascal ne bougea p^int. Elle s'était ehdonnie 
sur sa chaise, son travail à la main. 

Ainsi, une des grandes questions de la vie de Blanche ve- 
nait de s'agiter entre le sommeil d'une enfant et le sommeil 
d'une vieille femme. 

— Ages heureux, pensa Blanche en regardant tour à tour 
Suzanne et sa mère; âge que je n'ai plus, ftge que je n'ai pas 



TROIS HOMMES FORTS 221 

encore, le bonheur est en vous. L^in a Tignorance, l'autre a 
Foubli. Quand donc aurai-je des cheveux blancs ! 

Et Blanche déposa un baiser sur le front de sa mère qui 
s'éveilla. 

— Tu es seule? fit madame Pascal en ouvrant les yeux et 
en regardant autour d'elle. 

— Oui, ma bonne mère; M. Robert est parti. 

— Pauvre garçon 1 il t'aime bien ; mais puisque tu ne Tai- 
mes pas, toi, n'en parlons plus. Ton bonheur avant tout. Ohl 
les mères sont égoïstes pour leurs enfants. C'est bien naturel, 
je crois. M. Robert t'a sauvé la vie ; il lui faudrait la mienne, 
je la lui donnerais, mais la tienne c'est autre chose. 

XXIV 

COMMENT FRéDÉRIG S*ÉTAIT FAIT AIMER DE BLANCHE 

Le lendemain du jour où il avait reçu la lettre de Blanche, 
Frédéric avait quitté son château. Huit jours après, il était 
de retour, rapportant les papiers nécessaires pour son ma- 
riage. Il s'attendait en revenant à trouver au moins une lettre 
de Blanche. Comme nous le savons, la jeune fille ne lui avait 
pas écrit une seule fois. 

Ce silence étonna le comte, et les choses qui Tétonnaient 
étaient rares. Aussi celle-ci lui sembla-t-elle mériter ré- 
flexion. M. de la Marche jugeait un peu les autres d'après liu; 
et comme il ne se faisait aucune illusion sur lui-même, il en 
résulte qu'il avait une mauvaise opinion de l'humanité. C'é- 
tait un esprit mauvais , mais clairvoyant comme le dieu du 
mal, et il était difficile qu'une combinaison humaine lui 
échappât : nous l'avons vu par la réflexion qu'il avait faite 
en voyant Robert sortir de chez lui, réflexion qui prouvait 
qu'il avait deviné l'amour dévoué du jeune homme pour Blan- 
che. Donc, s'il ne faisait pas le bien, il savait du moins que le 
bien existe; et ce qui augmentait sa force, c'est qu'au con- 
traire des sceptiques ordinaires, quoiqu'il ne le pratiquât 
point, il le supposait facilement chez les autres, et savait, le 



Î2? TnOI? HOMMES FORT? 

cas<-ch^'aDt, ou s'en faire une arme utile, ou tout au moim 
le m-:ttre dans la balance des probabilités. 

Malljfrurc-userneûl, le bien est plus redoutable que le mal, 
pour los ruécliants, bien entendu. Les mauvaise? nctures ai- 
ment mieux avoir à combattre chez les autres les vi'ts ou les 
passions qu'elles ont, qu'avoir à attaquer une \ie droite et 
marchant sans rien cacher d'elle, comme ces guerriersqu'un 
talisman rendait invulnérables, et contre lesquels les mau- 
vais ii/:ï\i(:îi s'épuisaiont en vain. 

Frédéric jvt se trompait pas sur le genre d'influence qu'il 
oxerrait sur Blanche. II savait parfaitement que ce n'était pas 
de Tamour qu'il inspirait à la jeune fille. 

il avait troublé ses sens, forcé sa volonté, égaré sa raisou; 
.nais il n'avait pas entamé le cœur de mademoiselle PascaL 
Elle seule avait pu croire à ce bouleversement et le prendre 
pour de l'amour. Il fallait même qu'elle s'y trompât pour 
donner une raison à sa faute. 

Les moyens auxquels elle ayait cédé ne lui avaient d'ail- 
leurs pas laissé le temps de la réflexion, et c'est ici le moment 
de hfs faire connaître, car nous ne croyons pas qu'on unisse 
présenter au lecteur une fille comme Blanche chargée d'une 
faute, sans expliquer minutieusement comment eÙe est ar- 
xivéc à la commettre. 

Dans ce cas-là, l'explication est presque l'excuse. Écoutez 
donc, et vous verrez qu'il y avait eu dans la volonté du comte 
un côté iiif(;rnal auquel il était impossible que la pauvre en- 
fimt répislût. 

C'était trois mois avant l'arrivée de son frère que Blanche 
avait vu Frédéric pour la première fois, et c'était à l'église 
qu'elle l'avait vu. Elle n'avait d'abord pas remarqué cet 
homme adossé, comme une statue, à Tune des colonnes près 
desquelles elle priait; mais cet homme, qni semblait dans 
tout le corps n'avoir de vivant que les yeux, avait rivé son 
regard sur elle d'une si étrange façon, que deux ou trois fois, 
sans qu'elle y songeât d'abord et mue par la seule curiosité, 
Blanche avait levé les yeux de dessus son livre pour les por- 
ter sur cet inconnu. 



" TROIS HOMMES FORTS 223 

Son premier mouvement d'enfant naïve et insouciante 
avait été de rire de Ce regard qu'elle ne comprenait pas; 
puis, le retrouvant toujours aussi calme, aussi insolemment 
fixe, elle s'état dit : Que me veut donc cet homme! et enfin, 
à un frémissement involontaire, elle avait compris que ce 
qu'elle faisait pouvait être mal, et elle avait pris la résolu- 
tion de ne plus regarder de ce côté. 

Mais elle sentait que ce regard Tenveloppait toujours , f\ 
pesant sur elle, la fatiguait aussi réellement que si une main 
de plomb se fût posée sur sa tête. Elle voulut secouer ce 
magnétisme qui avait un côté douloureux; elle passa la 
main sur son front, elle se confina dans la prière; mais, 
malgré elle, elle jeta un coup d'œil de ce côté, et trouva le 
regard du contemplateur mystérieux adouci, comme s'il eût 
deviné la résolution qu'elle avait prise de l'éviter, et comme 
s'il eût voulu la remercier de n'avoir pas donné suite à cette 
résolution. 

Blanche se sentait mal à son aise dans cette église, où elle 
appelait en vain la prière, et sans faire à sa mère, plongée 
dans ses dévotions , la confidence de ce qui se passait, elle 
lui dit seulement : 

— Allons-nous-en , ma mère , je me sens un peu souf- 
frante. 

A la porte, elle avait fait le signe de la croix, et arrivée au 
soleil, le charme sous lequel elle s'était trouvée quelques 
instants avait disparu. Alors, elle avait respiré librement en 
disant à sa mère qui s'inquiétait : 

— Tranquillise-toi , ma mère, je me sens mieux. J'avais 
besoin d'air, voilà tout. 

Quand elle était arrivée à la grille de sa maison, elle avait 
aperçu, à trente pas d'elle, à moitié caché derrière l'angle 
d'une ruelle, cet homme qui l'avait suivie jusque-là 

Alors elle avait commencé a éprouver cette peur vague, 
instinctive, sans cause certaiîie, et qu'on nomme un pressen- 
timent. 

Elle était rentrée, et tout le jour, s'exagérant l'aventure 
du matin, comme le fait toute jeune fille dont la .vie a ton- 



224 TROIS HOMMES FORTS 

jours été transparente, calme et sans incident, elle n'arait 
pu ouvrir une porte sans se figurer qu'elle allait trouver^ 
derrière, les deux yeux de Téglise et de la rue. 

Cependant la journée s'était passée sans qu'elle eût aucune 
nouvelle de l'inconnu, ce qui ne rempôclîa pas de s'enfer- 
mer le soir dans sa chambre et de s'endormir plus tard que 
de coutume. 

Elle dormit néanmoins. 

Elle avait à peu près oublié ses appréhensions de la veille, 
tant s'effacent vite de l'esprit des jeunes filles les impres- 
sions auxquelles leur cœur n'a point de part, et elle se disait 
môme qu'elle raconterait cette ridicule frayeur à sa mère, 
ce qui prouvait qu'elle ne la subissait déjà plus, quand elle 
s'aperçut qu'elle n'en avait pas luii avec celui qui la lui 
avait fait subir. 

En effet, elle se promenait toute seule le soir dans le jar- 
din, conmie cela lui arrivait souvent, quand, au moment où 
elle passait devant le pavillon qui en occupait un des an- 
gles du fond, elle s'entendit appeler, mais si faiblement que,- 
dans toute autre disposition d'esprit, elle eût pu croire que 
c'éf^it le souffle de la brise qui passait dans ses cheveux et 
non pas son nom qui arrivait à son oreille. 

Elle tressaillit, et involontairement elle se retourna. 

Alors elle crut voir trembler les rideaux de la fenêtre du 
rez-de-chaussée, et elle resta convaincue que, malgré l'obs- 
curité, elle avait, entre les rideaux à peine entr'ouverts, 
distingué les deux yeux de la veille toujours fixés sur elle- 

La peur qu'elle ressentit fut si grande qu'elle n'eut pas la 
force de se sauver, et qu'elle ne put s'éloigner qu'à pas lents. 

Elle rentra dans la maison, vint s'asseoir à côté de sa 
mère, à qui sa pâleur n'échappa point, et à qui cependant 
elle n'osa faire part de ce qui venait de se passer. Elle pré- 
tendit avoir eu froid dans le jardin et une heure après elle 
se retira dans sa chambre, où elle emporta un livre avec 
elle, prévoyant qu'elle ne dormirait pas tout de suite. 

One fois dans sa chambre,. elle s'enferma à double tour et 
essaya môme de rouler un meuble contre la porte ; elle n'osa 



TROIS HOMMES FORTS 225 

pas ouvrir une armoire dans laquelle elle enfermait Jes ob- 
jets nécessaires à sa toilette de nuit. 

Elle tressaillit chaque fois que le vent plus fort ronflait 
dans la cheminée. 

Elle ne dormit que trois heures cette nuit-là. 

Le lendemain, au point du jour, elle se leva et descendit 
au jardin. Elle voulait, en plein soleil, s'assurer si elle 
s'était trompée ou non la veille. Elle alla au pavillon, sans 
pouvoir se défendre d'un battement de cœur. 

La porte du pavillon était fermée à double tour. 

— Je suis folle, se dit-elle ; personne n'a pu entrer ici 
hier au soir. 

Mais, en regardant machinalement à terre, elle vit des 
traces de pas parfaitement indiquées sur la terre un peu 
humide, car il avait plu les jours précédents. 

Les pas n'étaient ni ceux de sa mère, ni ceux du jardinier, 
ni les siens; d'ailleurs, arrivés au mur, ils disparaissaient, 
ce qui prouvait que celui qui avait marché là avait escaladé 
le mur et s'était sauvé dans la campagne. 

— Cet homme est hardi, murmura Blanche. 
fit savez- vous ce qu'elle fit? 

Elle avait si grand'peur, l'innocente enfant, que sa mère 
ne vit ces traces de pas et ne conçût un soupçon, quelconque, 
qu'elle prit un râteau et les effaça. 

En agissant ainsi, elle voulait encore, s'il était possible, 
se retirer à eUe-môme la preuve de cette étrange persécution. 

Tous les deux jours. Blanche allait à la messe avec ma- 
dame Pascal. 

Ce jour-là était donc le jour où elle devait y retourner, 
puisqu'elle y avait été l'avant- veille. 

Elle ne douta pas un instant qu'elle dût y rencontrer 
l'homme mystérieux. 

Elle chercha d'abord un moyen den'y point aller; mais 
pour cela, il fallait prétexter une indisposition et alarmer 
sa mère; puis, ce qui l'empocherait d'aller à la messe, ce 
serait la certitude d'y rencontrer cet homme. S'il y était, 
c'était qu'il savait qu'elle devait y venir ; si elle n'y venait 

13. 



226 TROIS HOMMES FORTS 

pas, c'était lui avouer tacitement qu'elle le fuyait, et que, 
par conséquent, elle avait peur de lui. 

Blanche alla à la messe comme de coutume, se promet- 
tant de ne trahir en rien son émotion. 

Cependant son premier regard en entrant fut pour la 
colonne où elle avait vu pour la première fois son persécu- 
teur obstiné. 

Cette fois, il n'y avait personne. 

Elle prit de l'eau bénite, fît le signe de la croix et marcha 
vers sa chaise. 

Un homme était assis sur la chaise qui se trouvait der- 
rière la sienne. 

Avons-nous besoin de dire qui était cet homme? 

Blanche s'attendait si peu à le voir qu'elle faillit pousser 
imcri. 

Frédéric mit le doigt sur sa bouche pour lui imposer si- 
lence. 

L'empire qu'il exerçait sur elle était déjà si grand, qu'elle 
baissa les yeux et s'agenouilla à sa place accoutumée. 

Quand elle se rassit, le comte s'agenouilla, lui, si bien 
que ses lèvres eflleuraient la tête de mademoiselle PascaL 

Elle pressentit qu'il allait lui parler. 

— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il d'une voix 
si basse qu'il était impossible que madame Pascal l'entendit; 
ne craignez rien, nul ne saura jamais que vous avez daigné 
m'entendre. Quand vous me trouverez sur votre chemin, ne 
me fuyez pas, voilà tout ce que je vous demande. Je suis si 
heureux quand je vous vois ! Vous êtes émue en ce mo- 
ment, votre cœur bat, je trouble votre prière ; faites un 
signe, et je vous prouverai mon respect en m'éloignant. 

— Partez, monsieur, je vous en supplie, fit Blanche en 
tournant la tête du côté du comte, et en joignant à cette 
phrase un regard suppliant. 

Frédéric se leva et quitta l'église. 
Blanche n'entendit plus parler de lui de toute la journée. 
Beaucoup plus tranquillisée, le soir, elle rentra dans sa 
chambre sans songer même à verrouiller sa porte* 



TKOI» HOMMES FORTS 2S7 

Bile s'approcha môme asses gaiement de sou lit et l'en- 
tr'ouvriC. 

En tirant le drap à elle, elle fit tomber un papier par terre. 
V Elle le releva sans soupçonner ce que cela pouvait être, 
et rouvrit sans défiance. 

C'était une lettre d'une écriture complètement inconnue; 
mais, dès les premiers mots, à défaut de l'écriture, elle en 
reconnut Fauteur. 

— Comment a-t-il pu déposer cette lettre sous mon oreil- 
ler? se demanda-t-elle en tenant le papier dans ses doigts 
tremblants. Aurait-il mis Gervaise ou le jardinier dans la 
confidence? C'est impossible! Ce sont de trop honnêtes gens 
pour consentir à de pareilles choses. 

» Alors il est venu lui-même. Mais comment a-t-il fait? 

Tout ce qui est étrange, original, mystérieux séduit les 
femmes malgré elles, et Blanche était fttmme. 

Une fois la première émotion vaincue, il ne lettr plaît pas 
que leur vie prenne des teintes de roman. 

D'ailleurs, jusque-là, il ne se passait rien d'inavouable, 
et celui qui lui écrivait faisait pour elle ce que bien des 
jeunes gens oftt fait et font journellement pour des jeunes 
filles. 

Ce ne fut donc pas tout à fait avec le sentiment du repro- 
che quHîlle fît une nouvelle réflexion sur la hardiesse de 
Frédéric et qu'elle ouvrit le billet qui contenait ces mots : 

« Vous avez vu, ce matin, comme j'ai promptement obôi 
au premier ordre que vous m'avez donné ! Seul, un amour 
comme celui que je ressens pour vous est capable d'une 
pareille obéissance, car Je ne vis pas quand je suis loin de 
vous. Vous me devex uioe compensation à votre cruauté de 
ce matin. 

»> Vous voyez qu'il me serait facile d'arriver jusqu'à vous, 
puisque j'ai pu moi-môme, et sans que personne me vît, 
déposer cette lettre dans votre chambre; mais l'entretien que 
je désire, c'est de vous-même que je veux l'obtenir, et je 
vous le demande à genoux. 



228 TROIS HOMMES FORTS 

» Jamais votre mère ne descend au jardin, surtout en ce 
temps, ayant midi, je le sais; vous êtes donc bien sûre 
qu'elle ne vous verra pas si demain, à onze heures, vous 
venez ouvrir la petite porte qui donne sur la eampagne et 
m'entendre, ne fût-ce qu'une minute. Cette courte entrevue 
décidera de ma vie, et ce que vous ordonnerez que je fasse, 
je le ferai. » 

A la lecture de ce billet, que celui qui Tavait écrit n'avait 
pas signé, et dans lequel il semblait ne pas douter que 
Blanche vînt au rendez-vous qu'il lui donnait, la pudeur et 
la dignité de la jeune fille se révoltèrent ; elle le déchira et 
en jeta les morceaux au feu avec colère, se repentant déjà 
de l'espèce de pardon qu'elle avait accordé aux tentatives de 
Frédéric, tant qu'elle avait cru que ses tentatives en reste- 
raient à des regards, pourraient passer pour des enfantilla- 
ges, et ne lui causeraient que des étonnements. 

Blanche était une fille trop pieuse pour répondre autre- 
ment que par un dédaigneux silence à une pareille invita- 
tion; et à l'idée qu'un homme qu'elle ne connaissait pas, 
qu'elle avait vu pour la première fois quelques jours aupar 
ravant, avait osé lui écrire pareille chose, elle sentit le rouge 
de la honte lui monter au front et des larmes mouiller ses 
yeux. 

Certes, ce n'était pas là ime lettre bien habile, et an 
homme comme Frédéric aurait dû prévoir de quelle façon 
mademoiselle Pascal y répondrait, et par conséquent ne pas 
la lui écrire. 11 l'avait prévu, et voilà justement pourquoi il 
l'avait écrite. 

^ Ce qu'il voulait d'elle, ce n'était pas un entretien en plein 
jour, en plein air ; et, en se faisant refuser celui-là, il se 
donnait presque le droit, en mettant son amour en avant^ 
d'en obtenir un autre par tous les moyens qui seraient en 
son pouvoir. 

Donc, non-seulement Blanche n'alla pas à ce rendez-vous» 
mais encore elle ne quitta pas de la journée la chambre de 
sa mère. 



TROIS HOMMES FORTS 229 

Elle était blessée dans la yanité de sa pudeur; elle était 
par conséquent invulnérable. Elle sentait eu elle toute la 
force nécessaire, et du moment que les poursuites de cet 
inconnu cessaient d'être respectueuses, elle ne les redoutait 
plus. 

Le soir, elle ouvrit son lit avec la certitude qu'elle allait 
y trouver une lettre, et voulut se donner à elle-même la 
satisfaction de la brûler sans la lire, pour rester dans une 
position légale vis-à-vis de sa conscience. 

Il n'y avait rien. 

— Tant mieux, se dit Blanche presque étonnée; et, con- 
vaincue que les choses en finiraient là, elle s'endormit, se 
félicitant de n'avoir pas entretenu sa mère de toute cette 
affaire, et de n'avoir pas donné à cette aventure plus d'im- 
portance qu'elle n'en méritait. 

Le lendemain se passa sans événement : pas de lettres, pas 
de traces de pas, pas de regards inattendus. 

Blanche était une sainte et chaste fille dans toute l'ac- 
ception du terme, et joignait à ces grandes vertus morales 
leB qualités d'intérieur qui en étaient comme les ramifica^ 
Uons. 

L'ordre, dans les choses matérielles et communes de la 
vie, était une des qualités de la jeune fille. Aussi sa cham- 
bre, dans laquelle elle se plaisait était le cadre charmant de 
«on existence régulière. Tout, depuis les petits tableaux 
qu'elle avait dessinés elle-même, et qui en ornaient les 
murs, jusqu'aux moindres objets, y était rangé avec une 
symétrie parfaite, que mademoiselle Pascal rentrant chez 
elle sans lumière, la nuit, eût pu, au premier coup, trouver 
toute chose dont elle eût besoin. Les jeunes filles ont assez 
souvent le don d'arrangement, et elles savent s'entourer de 
mille riens que nous, hommes, nous briserions au moindre 
contact si, pendant deux jours seulement, ils se mêlaient à 
nos habitudes, et au milieu desquels elles vivent pendant 
des années sans qu'aucun d'eux s'égare ou se détériore. 

La cheminée, les étagères, les tables de mademoiselle Pas- 
cal étaient couvertes de ces mille frivolités qui n'avaient de 



230 TROIS HOMMES FORTS 

prix que pour elle et par les souvenirs qu'elle y rattachait, 
car à peine si le tout eût valu cent francs. C'étaient des ca- 
chets, des dessins, des médailles, des tîgurines, des petites 
lusses de Chine. Porcelaines, cuivres, cristaux se confon- 
daient dans une parfaite intelligence et dans une fraternelle 
communauté. 

Aussi, quand il arrivait à la bonne Blanche de changer de 
place le plus petit de ces objets, au premier coup d'oeil que 
la jeune fille jetait par habitude autour d'elle en rentrant 
dans sa chambre, elle surprenait ce changement, et d'ins- 
tinct le réparait. Elle avait môme fini, autant par quintes- 
sence de pudeur que par amour de l'harmonie, par faire 
elle-même son petit ménage, et par ne laisser pénétrer per- 
sonne, excepté sa mère, dans la chaleur de son nid. 

Comme nous l'avons dit, le lendemain du jour où elle 
avait -reçu la lettre de Frédéric s'était passé sans événe- 
ment, quand, le soir. Blanche rentra chez elle pour se met- 
tre au lit, laissant dans la chambre précédente sa mère qui, 
pour être plus prés de sa fille, avait fait de cette chambre sa 
chambre à coucher. A peine si elle songeait à ce qui l'avait 
occupée pendant trois jours. 

Mais en entrant, elle devint pâle et s'arrêta sur le seuil de 
la porte. 

Une chaise était renversée au milieu de la chambre et les 
morceaux d'une petite tasse brisée gisaient à terre. 

11 était impossible que ce fût quelqu'un de la maison qui 
eût renversé cette chaise et brisé cette tasse, car il eût relevé 
Tune et fait disparaître les morceaux de l'autre. 

— Il est venu ce soir, se dit-elle. 

Et, malgré elle, ses yeux se fixèrent sur l'armoire où elle 
enfermait ses robes, et qui était le seul endroit où pût se 
mettre quelqu'un ayant intérêt à se cacher dans cette 
chambre. 

A partir de ce moment, elle ne pressentit pas, elle fut con- 
vaincue que l'homme à la lettre était caché dans cette 
armoire. ' 

Blanche avait le courage des ftmes qui n'ont rien à se 



TROtS HOMMES FORTS $31 

reprocher. Elle s'assura que sa mère dormait; elle ferma la 
porte qui communiqiKtit de sa chambre à la sienne, et mar- 
chant droit à Tarmoire, elle rouvrit. 

Elle ne s'était pas trompée, Frédéric était caché là. 

Frédéric sortit tranquillement de l'armoire où il venait 
d'être surpris, car nous devons dire que si perspicace qu'il 
fût, il ne s'attendait pas que Blanche devinerait sa présence 
dans sa chambre, et à la façon dont elle venait d'ouvrir la 
porte derrière laquelle il était, il comprit bien que ce n'était 
pas le hasard qui la lui avait fait ouvrir. 

— • Que faites- vous ici, monsieur? dit Blanche pâle et d'un 
ton sévère. 

— Vous le voyez, mademoiselle, repondit le comte d'une 
voix calme, je vous attendais. Vous n'ave« pas voulu venir 
en plein jour, au rendez- vous que je vous avais demandé, il 
a bien fallu que je demandasse à la nuit l'entretien que je 
voulais obtenir. 

— Au risque de me perdre, monsieur! 

— De vous perdre! et comment? Je risquais de recevoir 
un coup de fusil comme un^ voleur, au moment où j'escala- 
dais le mur de votre jardin, quand je m'introduisais ici. 
Mais vous, mademoiselle, vous ne risquez rien. 

— C'est bien, monsieur, maintenant vous allez sortir d*ici. 

— Comment, mademoiselle? 

— Tout simplement par la porte. 

— Mais il faut pour cela traverser la chambre de votre 
mère. 

— Ma mère dort. 

— Et si en passant je la réveille? 

— Tant pis pour vous, monsieur, car alors je lui dirai la 
vérité. Tout ce que je puis faire, et cela, moins pour vous 
que pour moi, c'est de prendre le plus de précautions possi- 
bles, afin que nul ne nous voie sortir de chez moi. 

— Et si je refusais de m'en, aller, mademoiselle? 

— Alors, monsieur, j'appellerais. 

Le comte parut réfléchir pendant quelques instants. 
Blanche prit la lampe et se dirigea vers la porte de sa mère. 



232 TROIS HOMMES FORTS 

— Venez, monsieur, dit-elle. 

— Assurez-vous d'abord que madame Pascal dort, fit le 
comte ; c'est plus prudent, je crois. 

Blanche ouvrît la porte et passant dans la chambre de sa 
mère, elle se pencha sur le front de madame Pascal et s'as- 
sura qu'elle dormait. 

Au moment où elle relevait la tête, une chaise tomba dans 
la chambre voisine, et madame Pascal rouvrit les yeux, ré- 
veillée en sursaut. C'était Frédéric qui avait volontairement 
fait ce bruit. 

Blanche ne put retenir un cri en l'entendant. 

— Que fais- tu là? lui dit sa mère. 

— Je croyais que tu m'avais appelée, répondit Blanche 
d'une voix tremblante. 

— Qu'as-tu donc? Tu parais tout émue^ D'où vient le 
bruit qui m'a réveillée ? 

— C'est moi qui ai fait tomber une chaise en passant par 
ici. 

— Pourquoi n'es-tu pas encore couchée? 

— Je vais me coucher, ma mère, embrasse-moi et rendors- 
toi vite. 

La jeune fille posa ses lèvres sur le front de madame Pas- 
cal, et rentra dans sa chambre dont elle eut soin de fermer 
la porte. 

En ce moment, elle haïssait bien sincèrement l'homme 
qui l'attendait et qui, sans qu'elle fût sa complice, venait de 
la forcer de faire à sa mère le premier mensonge qu'elle eût 
fait de sa vie, car elle n'avait osé dire à madame Pascal la 
véritable cause du bruit. 

Et cependant, elle n'était pas coupable; mais môme inno- 
cente, une jeune fille pudique conune Blanche et craintive 
comme elle emploie tous les moyens honorables et concî- 
liants, avant de fairb un aveu comme celui qu'elle eût été 
forcée de faire. De l'avis de Blanche, rien qu'une tentative 
comme celle du comte était déjà une tache sur sa vie, et elle 
aimait autant être seule à l'effacer. Elle se croyait d'ailleun 
assez forte de sa conscience pour cela. 



TROTS HOMMES FORTS - 233 

Frédéric Tattendait, les bras croisés, et adossé à la che- 
minée. 

— Ce que vous faites est infâme, monsieur, lui dit-elle à 
Toix basse. 

— Votre mère dormait, n'est-ce pas? fit le comte, dont la 
bouche touchait presque l^oreille de la jeune fille ; je Tai bien 
vu, et je Tai réveillée exprès, cela me donnera toujours une 
demi-heure pendant laquelle je vous dirai ce que j'ai à vous 
dire. 

Et en parlant ainsi, Frédéric fixait ses yeux ardents sur 
^Blanche. 

— Eh bien, monsieur, dit-elle en acceptant résolument la 
nécessité où elle se trouvait, ayons donc une explication 
franche; d'autant plus franche, que ce sera la seule et der- 
nière que nous aurons. 

— Je vous aime. Blanche, répondit Frédéric d'une voix 
calme et grave, comme si elle était réellement un écho du 
cœur, et cependant si faible, que c'était plutôt au mouve- 
ment de ses lèvres qu'au son des paroles que la jeune fille 
entendit ce que cet homme lui disait; car, pour que madame 
Pascal ne surprît rien, il fallait parler à voix basse, et c'était 
plutôt Fume que le corps qui parlait. 

Blanche regarda le comte, qui soutint le regard clair et 
franc de cette chaste fille. 

— Vous abusez du sacrifice que je fais au repos de ma 
mère, monsieur, lui dit-elle, pour me dire des choses que je 
n'ai jamais entendues. Au nom de votre mère, monsieur, 
taisez-vous. 

Frédéric devint silencieux, et laissa tomber sur mademoi- 
selle Pascal un regard profond et scrutateur. 

— Oui, je vous aime, murmura-t-il, comme s'il n'eût pu 
contenir la voix de son âme, malgré tous ses efforts. Je vous 
aime, et il faudra bien que vous m'aimiez. 

Blanche, sans répondGre un mot, marcha vers la chambre 
de madame Pascal. 

— Où allez-vous, demanda le comte. 

— Je vais rejoindre ma mère, monsieur; "pour ne plus 



234 TROIS HOMMES FORTS 

VOUS entendre. Je m'enfermerai dans sa chambre, et vous 
sortirez d'ici comme vous pourrez. 

— Allez! fit le comte eu tirant des tablettes de sa poche et 
en se mettant à écrire. ^ 

II y avait un tel air de menace dans ce seul mot, que Blan- 
che s'arrêta et revint sur ses pas. 

— Que faites-vous? demanda-t-elle. 

Le comte déchira de ses tablettes la feuille qu'il venait 
d'6crir.'i, et la passa à Blanche qui lut ces mots : 

» Je me suis introduit la nuit auprès de mademoiselle Pas- 
cal qiîe j'aimais et qui m'a repoussé. Préférant la mort à 
l'idée d'être séparé d'elle, je me suis tué dans sa chambre. 
Uu'oij n accuse personne de ma mort et qu'on ne la soup- 
çonne pas un instant, elle la plus pure et la plus chaste de 
toutes les fenunes. 

» Comte Frédéric de la Marche. » 

— Vous faites cela pour m'elTrayer, monsieur, dit Blanche 
en déchirant ce papier; vous ne vous tueriez pas. 

— Vous ne me connaissez point, Blanche, continua M. de 
la Marche, qui s'obstinait à traiter ainsi familièrement la 
jeune fille, et qui répondait avec un sang-froid merveilleux, 
contre lequel devaient se briser tous les doutes de mademoi- 
selle Pascal. 

Et en même temps il tirait de sa poitrine une paire de pis- 
tolets de poche, et, les armant tranquillement l'un et l'autre, 
il les déposa sur la cheminée. 

Blanche vit briller les amorces à la lueur de la lampe. 

— Sur ce christ, dont l'image veille au-dessus de votre 
lit, dit le comte en étendant la main sur un crucifix -qui se 
dessinait dans la pénombre des rideaux; sur ma mère et sur 
mon honneur, mademoiselle, je vous jure que si vous quit- 
tez cette chambre avant le moment où il est convenu que 
nous la quitterons ensemble, je vous jure que je me fais sau- 
ter la cervelle. 

Cet homme pouvait mentir, mais il pouvait dire vrai. Puis 



TROIS HOMMES FORTS - 235 

il y avait tout à craindre d'un homme doué d'une pareille 
volonté, et réveiller madame Pascal, c'était peu^ôtre exposet, 
sa vie. 

— C'est bien, monsieur, je reste; mais cachez ces armes. 
Le comte désarma ses pistolets et les replaça où il les avait 

pris, sans pouvoir s'empêcher de sourire. 

Quel immense mépris Blanche eût eu pour cet homme, si 
elle avait su que ces pistolets n'étaient môme pas chargés ! 

Maître de la position, Frédéric se rapprocha d'elle, et lui 
prenant la main et l'enfermant dans les siennes, malgré les 
efforts de la jeune fille, il lui dit : 

— Vous avez dû voir, Blanche, que je ne suis pas un 
homme comme les autres, et que Vamour que je ressens n'est 
pas Tatoour de tout le monde. D'ailleurs pouvez-vous inspi- 
rer un amour ordinaire? 

« Depuis que je vous ai vue pour la première fois, vous 
êtes devenue un besoin de ma vie; et, je vous le répète, le 
jour où je serai sûr de ne pas être aimé de vous, je me tuerai; 
mais jusque-là je tenterai tout pour me faire aimer. 

» Vous me trouverez partout, comme votre ombre, en 
quelque endroit que vous alliez, quoi que vos fassiez pout 
m'échapper. Je vous suivrai comme je suivrais mon cœuf , 
s'il marchait devant moi. Avez-vous quelque chose à m'or* 
donner, quelque chose d'étrange, d'impossible? je le ferai. 

Certaines gens diront : 

— Elle n'avait qu'à répondre à Frédéric : 

— Puisque votre amour est si pur, si sincère, si loyal, si 
capable de tout, au lieu de vous introduire, la nuit chez moi 
comme un voleur, au lieu de risquer de me compromettre, 
au lieu de me demander à moi-même, demandez^moi à ma 
mère. 

C'est vrai, Blanche eût pu répondre ainsi ; mais, pour cela, 
il eût fallu d'abord qu'elle entendît ce que Frédéric lui di- 
sait, et la pauvre enfant n'avait plus la tôte à elle en ce mo- 
ment; elle n'était préoccupée que d'une chose, c'était de la 
crainte que sa mère entendît le chuchotement d'une voix 
étrangère; car, après le mensonge qu'elle lui avait fait, si 



236 TROIS HOMMES FORTS 

Frédéric eût été vu de madame Pascal, Blanche eût eu toute» 
les peines du monde à la convaincre de son innocence; puis 
il eût encore fallu pour cela qu'elle pût consentir à épouser 
le comte, et non-seulement elle ne Taimait pas et ne pouvait 
pas Taimer, mais encore elle le redoutait et se sentait bien 
près de le haïr. 

L'empire que cet homme exerçait sur elle, il ne l'exerçait 
que par le mystérieux dont il parvenait à s'entourer, cette 
volonté de fer qui lui faisait accomplir tout ce qu'il avait 
résolu, et enfin par TeiTroi qu'il inspirait à la pauvre fille, 
peu habituée à ces scènes de roman, au milieu desquelles 
elle ne se reconnaissait plus, et se demandait parfois si c'é- 
tait bien elle qui s'y trouvait. 

Elle subissait donc ce que lui disait Frédéric, comme un 
martyre auquel elle ne pouvait échapper, et l'oreille tendue 
vers la porte, tout en abandonnant sa main au comte pour 
ne pas faire de bruit en lui résistant, elle cherchait à distin- 
guer si, dans le silence, né passerait pas la respiration plus 
rapide et plus bruyante de sa mère endormie. 
^ Entre un mensonge à avouer et. une faute à commettre, 
Blanche n'eût point hésité. Ge qui eût môme pu lui arriver 
de plus heureux, c'eût été une tentative plus hardie de la 
part du comte. Elle eût appelé alors, et à partir de ce mo- 
ment, tout eût été fini entre elle et lui ; car les obstacles qu'il 
eût eus à surmonter pour la revoir eussent été au-dessus de 
ses forces et de ses combinaisons. 

Malheureusement Frédéric était un homme trop habile, un 
cœur trop froidement corrompu pour faire une telle sottise. 

Aussi se contenta-t-il d'offrir sa vie sans rien demander en 
échange, et son amour resta-t-il soumis et respectueux, afin 
que, parti de chez Blanche, elle n'eût rien à lui reprocher 
qu'une action romanesque, et que, le danger passé, elle fût 
forcée de se dire : il faut réellement que cet homme m'aime 
pour avoir fait ce qu'il a fait. 

Tout à coup Blanche dit à Frédéric d'une voix comprimée 
mais impérative : 

— Silence, monsieur! 



TROIS HOMMES FORTS 237 

Bile croyait avoir entendu sa mère. 

n y avait quelque chose de vraiment étrange dans cette 
conversation à voix basse entre un jeune homme et une 
jeune fille, dans la chambre de cette dernière, à minuit, à 
dix pas d'une mère, et quiconque eût vu ces deux êtres à 
côté Fun de Tautre, et se parlant ainsi, eût parié sur sa vie 
que la jeune fille avait volontairement introduit le jeune 
homme. 

Deux amants pouvaient seuls pousser la hardiesse aussi 
loin. 

Blanche dégagea sa main des mains du comte et alla coller 
son oreille contre la porte. 

Évidemment madame Pascal dormait. 

La jeune fille entr'ouvrit la porte, et passant la tète, elle 
écouta de nouveau. 

La respiration cadencée qu'elle entendit était bien celle du 
sommeil, et du sommeil profond. 

Elle se retourna vers Frédéric, et avec un geste plein de 
noblesse : 

— Venez, monsieur, venez, dit-elle. 

Elle tremblait que le comte en marchant ne fît trembler le 
parquet, mais il s'avança sur la pointe des pieds, sans qu'elle- 
même entendit son pas. 

On eût dit que cet homme s'était exercé toute sa vie à mar- 
cher ainsi. 

C'était un véritable pas de voleur de nuit. 

Blanche saisit la main de Frédéric et lui dit : 

— Suivez-moi. 

Elle était belle ainsi, la noble fille, sûre de sa conscience, 
forte de sa pudeur, et coupable en apparence aux yeux môme 
du plus indulgent qui Feût surprise. 

La lampe, déposée dans sa chambre, jetait un faible rayon 
dans la chambre de madame Pascal, et devenait le che- 
min à suivre jusqu'à la porte qui donnait dans l'anti- 
chambre. 

Blanche, le cœur haletant, l'haleine suspendue, pâle comme 
un marbre, marchait la première; Frédéric venait ensuite, 



238 TROIS HOMMES FORTS 

mais souriant comme si son âme, au milieu de ces êmotions- 
là, eût été dans son véritable élément. 

Madame Pascal dormait toujours d'un sommeil confiant et 
calme. 

Au milieu de la chambre, c'est-à-dire à Tendroit le plus 
dangereux, puisque c'était le plus près du lit où reposait la 
mère, Frédéric se pencha sur Blanche, et posant ses lèvres 
sur son front : 

— Je t'aime! lui dit-il. 

La jeune fille tressaillit, mais elle ne répondit rien, comme 
si ce baiser et ce mot n'eussent rien touché en elle qui pût 
se ternir ; elle continua de marcher, et Frédéric continua de 
la suivre. 

Ils arrivèrent à la porte qu'il fallait ouvrir et q^oi pouvait 
crier sur ses gonds avec cette terrible indifférence des objets 
inanimés. 

Que d'existences ont été perdues, parce qu'il n'y avait pas 
d'huile dans les gonds d'une porte, ou parce qu'une clef fai- 
sa^it du bruit dans une serrure! 

— Je n'ose pas I murmura Blanche. 

— Laissez-moi faire, alors, dit Frédénc. 

Et posant sa main sur le bouton de la porte, il le tourna» 
tandis que, de l'autre, il tirait le verrou que madame Pascal 
avait soin de mettre tous les soirs. 

La porte s'ouvrit sans qu'il y eût plus de bruit dans la 
chambre que quand elle était fermée. 

Toutes les preuves de sang-froid et d'adresse que lui don- 
nait Frédéric causaient à Blanche de nouvelles terreurs. 

Que faire contre un pareil homme? 

La respiration de madame Pascal ne varia point. 

Blanche était à moitié sauvée ; elle s'appuya contre le mur 
et porta la main sur son cœur, sans quoi elle eût étouffé. 

— Rentrez, maintenant, lui dit Frédéric; je n'ai plus 
qu'une porte à ouvrir, et vous venez de voir comment je 

' m'en acquitte, l'escalier à descendre et le jardin à traverser. 

— Non, monsieur, répondit mademoiselle Pascal en se re- 
levant, ce n'est pas seulement de ma chambre, c'est de cette 



TROId HOMMES FORTS 239 

maison que je yeux vous yoir sortir. Je veux vous accom- 
pagner, pour qu'on ne vous arrête pas comme un voleur si 
l'on vous surprend, et pour pouvoir dire à qui nous surpren- 
drait ce que vous êtes venu faire ici» 

Ils gagnèrent le jardin à Taide des mêmes précautions, 
et Blanche accompagna le comte jusqu'au mur qu'il allait' 
escalader. 

Au moment où il allait le franchir : 

V — Maintenant, monsieur, lui di^elle, j'espère que je ne 
vous reverrai jamais ? 

— Vous me reverrez ce soir, Blanche, fit le comte ; et il 
disparut. 

Je vous laisse à comprendre dans quel état la pauvre fille 
était. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, et une sueur 
froide couvrait son visage. 

— Que serait-ce donc si j'étais coupable ? se disait-elle. 
Elle avait laissé toutes les portes ouvertes derrière, et elle 

reprit le chemin de sa chambre. Madame Pascal dormait tou- 
jours. Lorsque Blanche se fut retirée dans sa chambre, quand 
elle s'y vit seule, elle tomba à genoux et remercia Dieu, en 
poussant ce soupir de joie que pousserait Têtre qui reverrait 
la lumière après être resté deux jours sous les décombres 
d'une maison écroulée. 

— J'ai bien fait, pensa-t-elle, de ne rien dire à ma mère; 
me voilà sauvée maintenant et sans scandale; mais il 
m'a dit : 

— A ce soir. 

Pour m'efifrayer sans doute, car il doit bien comprendre 
que, maintenant que je suis prévenue, il ne franchira pas le 
seuil de cette chambre. J'accepte la lutte, monsieur le comte, 
et vous verrez que le plus fort est celui du côté duquel Dieu 
se met. 

Blanche s'enferma, et brisée par tant d'émotions, elle s'en- 
dormit. 

Le lendemain, elle crut un moment avoir rêvé ses effroya- 
bles terreurs de la nuit. 

Quand elle vit sa mère et les domestiques ouvrir et fermer 



240 TROIS HOMMES FORTS 

librement ces portes devant lesquelles son cœur avait tant 
combattu, nous ne saurions dire Tétrange sentiment qui 
s'empara d'elle : elle se mit à rire. A compter de ce moment, 
elle regardait le comte conmie vaincu. 

Blanche devait passer la soirée avec sa mère chez une 
vieille amie de celle-ci, dont la maison était à cinquante pas 
de la sienne environ. 

Avant de partir, elle monta dans sa chambre, ouvrit tou- 
tes les armoires, regarda sous le lit, derrière les rideaux, 
dans tous les endroits enfin où un homme eût pu se cacher, 
et quand elle fut sûre qu'il ne pouvait y avoir personne che» 
elle, elle ferma les volets de ses croisées, baissa le tablier de 
sa cheminée, pour plus de précaution, ferma sa porte à dou- 
ble tour et emporta la clef sur elle. 

— De cette façon, se dit-elle, je suis sûre de dormir tran- 
quille cette nuit. 

A dix heures, elle et sa mère quittèrent la maison de leur 
amie et se retirèrent. 

Blanche, sa lampe à la main, embrassa madame Pascal et 
ouvrit la porte de sa chambre. ËUe poussa un cri et faillit 
s'évanouir. 

— Qu'as-tu? mon Dieu ! lui demanda madame Pascal. 

— Rien, ma mère, rien ; je me suis heurtée. 

Ce qui avait fait pousser un cri à Blanche, c'était une bou- 
gie brûlant tranquillement dans sa chambre, qu'elle avait 
laissée fermée sans lumière à huit heures du soir. 

— J'en mourrai ! murmura- t-elle. 

Et, convaincue que Frédéric était encore caché là comme 
la veille, et résolue à en finir, elle courut à l'armoire et l'ou- 
vrit brusquement : 

— Sortez, monsieur I dit-elle. 
L'armoire était vide. 

Blanche recommença les investigations auxquelles elle s'é- 
tait livrée avant de partir, et ne découvrit personne. 

— Que veut dire cela? se demanda-t-elle. Comment a-t-il 
pu pénétrer ici? Car c'est évidemment lui qui a allumé cette 
bougie pour me prouvez qu'il était venu. Il n'y a qu'une clef 



TROIS HOMMES FORTS 241 

de ma porte, et c'est moi qui l'ai. Cet homme est*-il donc le 
diable? 

n s'en fallait de bien peu que l'esprit effrayé de la jeune 
fille crût à cette supposition. 

La prière était un grand refuge; elle se mit à prier; puis 
elle s'enferma aux verrous et s'apprêta à se déshabiller. 

Mais sa terreur était si grande, qu'elle n'ôta que son chàle 
et son chapeau et se jeta tout habillée sur son lit. Elle avait 
à craindre que Frédéric n'entrât pendant la nuit, puisqu'il 
passait à travers les murs, et que, déshabillée, couchée et 
endormie peut-être, elle n'eût plus de défense contre lui. 

Ce n'était pas vivre que de vivre de la sorte. 

Blanche prit un livre et se mit à lire ; mais elle ne compre- 
nait rien à ce qu'elle lisait, et tenait constamment son oreille 
tendue et ses yeux fixés sur les portes et les fenêtres. 

Une heure se passa ainsi. 

Le silence du dehors était si grand , qu'elle reprit un peu 
de confiance. 

Elle se releva, prit de petits ciseaux à ouvrage, afin d'a- 
voir une espèce d'arme à sa disposition, et les glissa sous son 
oreiller. 

Elle y trouva une lettre, de Frédéric, bien entendu. 

Elle l'ouvrit et la lut avidement. 

Voici ce qu'elle lut ; 

tt Vous voyez, Blanche, que, malgré toutes Vos précautions, 
je puis pénétrer chez vous quand bon me semble, n en sera 
toujours ainsi, quoi que vous fassiez ; mais je veux vous 
prouver mon amour en ne renouvelant pas aujourd'hui vos 
émotions d'hier. Dormez sans crainte, chère enfant, et pensez 
sans haine à celui qui a mis son bonheur et sa vie dans Fa- 
mour éternel qu'il vous a voué. 

» Frédéric. » 

— C'est peut-être un piège I se dit Blanche. 
Et elle s'en tint à sa première résolution de se jeter sur 
son lit tout habillée. 

14 



242 TROIS HOMMES FORTS 

Elle s'endotrnit d'un sommeil fiévreux et dont elle se ré- 
veillait en sursaut à chaque instant. 
Cependant le jour parut, et Frédéric ne vint pas. 
Alors elle comprit qu'elle n'avait plus rien à craindre. 

— Ce qu'il a fait est bien, pensa-t-elle alors en soufflant sa 
lampe et en s'apprêtant à dormir mieux qu'elle ne l'avait 
fait jusque-là et à réparer ses forces épuisées. 

Et elle fut reconnaissante à Frédéric d'avoir tenu sa parole. 

Comme les dangers passés s'effacent vite dans l'esprit 
quand on a Tûge de Blanche! 

A onze heures, elle dormait encore. 

Avouons que ce Frédéric était un nomme habile, et qu'il 
savait bien merveilleusement se servir des impressions qu'il 
faisait naître. Comme nous venons de le dire, lorsque Blan- 
che, en se réveillant, vit qu'elle avait eu tort de se délier de 
la parole que Frédéric lui avait donnée, il ne fut plus le 
même homme pour elle, et elle ne put s'empêcher de dire : 

— -Ce qu'il a fait là est bien. 

Il était entré si brusquement dans la vie de la jeune fille, 
il y avait si violemment brisé les habitudes prises, qu'il fal- 
lait bien qu'elle lui sût gré de la trêve qu'il lui accordait. 
C'était le premier homme que Blanche eût remarqué. Il est 
vrai qu'il ne pouvait guère en être autrement aprte la façon 
dont il s'était présenté à elle. 

Quoi qu'il en soit, il l'avait forcée de s'occuper de loi, et 
quand, à l'ùge de Blanche, on est forcé de s'occuper d'un 
homme jeune, beau, et que l'on sait amoureux de soi, on 
est bien prés de lui pardonner ses audaces, surtout quand 
elles sont une preuve d'amour, que le danger est passé, et 
qu'après avoir prouvé l'énergie de sa volonté, il se fait hum- 
ble et soumis comme un esclave. Or, c'était là ce qui arrivait. 

Frédéric voulait laisser à Blanche le temps de rélléclup, 
car il savait bien, dans son expérience du cœur, que la ré- 
flexion ne pouvait que lui être profitable. 

En effet, restée seule avec elle-même, mademoiselle Pascal 
commença à envisager ce qui s'était passé avec moins d'ô- 
motion et à dégager ce souvenir des terreurs qui l'ejatoix- 



TROIS HOMMES FORTS 243 

raient. Physiquement et moralement, toute chose a deux 
faces bien distinctes et bien différentes l'une de l'autre. 

Du moment que Blanche sentait dans son cœur une onïbre 
de reconnaissance vis-à-vis de Frédéric pour le repos qu'il 
lui avait accordé, elle devait arriver à ne plus voir que la 
seconde face de cet événement, celle qu'elle n'avait pas en- 
core vue. 

Or, en ariiver là, c'était se dire ce que toute autre se fût 
dit à sa place, car les jeunes filles, comme tous les gens qui 
ne connaissent pas les dangers qu'ils affrontcTît, sont pleines 
de hardiesse dans leurs sentiments intérieurs et dans leurs 
pensées intimes. Elles croient que, parce qu'elles sont seules 
quand elles pensent, qu'elles ne mettent personne dans la 
confidence de leurs pensées, elles croient que ees pensées 
restent en elles et que nul ne les pourra deviner ni sur- 
prendre. Elles ne s'aperçoivent pas que le péril est justement 
dans cette solitude, et que la facilité qu'elles ont de s'enfer- 
mer avec ces preuves nouvelles leur en fait contracter l'ha- 
bitude, le besoin môme; et elles sont tout étonnées un jour 
que, sans avoir rien dit, leur cœur se soit dévoilé à quel- 
qu'un qui avait intérêt à le pénétrer. Elles se demandent com- 
ment il a pu deviner ce qui se passait en elles, tandis qu'il 
n'a eu pour cela qu'à remarquer leur rêverie, cette indiscré- 
tion des âmes silencieuses. 

D'ailleurs l'idée qu'un homme s'occupe d'elles a toujours 
une grande puissance sur l'esprit des jeunes filles ; à plus 
forte raison quand celui-là qui s'occupe d'elles le leur prouve 
comme Frédéric l'avait prouvé à Blanche, en afifrontant un 
danger réel, en employant des moyens étranges et en appe- 
lant à son aide des ressources de théâtre et de roman. 

La nature, qui ne veut qu'une chose, l'union des corps et 
des cœurs, pour arriver à la reproduction qui fait la base 
étemelle du monde, la nature a mis deux choses dans le 
cœur des jeunes filles, l'inexpérience et la poésie, deux portes 
ouvertes à qui veut se donner la peine de les pousser. L'in- 
expérience leur vient de la confiance qu'elles ont en elles et 
du peu de défiance qu'elles ont des autres; la poésie leur 



244 TROIS HOMMES FORTS 

Tient de leur ôge, va sans cesse de leur esprit à leur cœur 
etfait naître l'enthousiasme dans Tunet l'amour dansl'autre. 
Presque toutes lesjeimes filles qui se sont perdues se sont 
perdues par l'exagération d'un noble sentiment. Si j'avais 
une fille, je lui dirais: 

— Combats les mauvaises pensées et défie- toi des bonnes. 
Blanche n'avait pas reçu de conseils : aussi se laissait-elle 

aller sans défiance à cette dangereuse pente de l'indulgence 
qui mène au pardon. Pardonner à un homme qui s'est con- 
duit comme Frédéric, c'est déjà faire acte de complicité. 

Est-ce bien la faute de la jeune fille? Non, c'est la faute 
de la nature et de la jeunesse, qui la font fière tout à coup 
d'être une femme, de prendre rang dans la vie morale et de 
pouvoir dire : Moi aussi ! 

Du moment que sa pudeur croyait n'avoir plus rien à 
craindre, qu'elle voyait la témérité du comte se changer en 
humiUté, car ce fut sous cet aspect nouveau qu'il se montra 
à elle pendant deux jours, à la messe où il la vit de nouveau 
et dans une lettre qu'il lui fit passer, Blanche commençait à 
se complaire dans l'aventure dont elle était l'héroïne. 

Enfermée avec elle-même, elle faisait vibrer dans son âme 
dts cordes inactives jusque-là, et dont elle croyait qu'elle 
seule pouvait entendre les premiers sons. Elle était semblable 
à une belle enfant coquette, qui, rentrée dans sa chambre, 
croyant n'avoir d'autres confidents que sa lampe et sa glace, 
dévoile peu à peu les beautés de son corps, leur sourit et les 
admire, sans se douter qu'un œil indiscret et curieux veille 
aux vitres de la fenêtre ou au trou de la serrure. 

Frédéric suivait le progrès de son influence dans l'esprit 
de Blanche, et lisait ce progrès dans ses yeux, ces fenêtres 
ouvertes de l'âme. 

— Je ne suis donc plus une enfant, se disait Blanche, puis- 
qu'un homme m'aime, puisqu'il me l'a dit, puisque pour me 
le dire il a exposé sa vie. Quelle émotion j'ai ressentie quand 
}e l'ai trouvé là dans ma chambre I 

» Ce n'est pas un homme ordinaire qui fait ce qu'il fait. Il 
a voulu me montrer que pour me voir il pouvait tout tenter, 



TROIS HOMMES FORTS 245 

et maintenant, craignant de me déplaire et comme pour me 
demander pardon, à peine s'il s^ montre à moi, et il ne se 
manifeste à mon souvenir que par des choses dont je ne puis 
kd vouloir, si rigoureuse que je sois. 

En effet, ce n'étaient plus des lettres que Blanche trouvait 
le soir sous son oreiller ; c'étaient des fleurs, confidentes 
muettes, qui lui parlaient de celui qui les avait cueillies, 
plus longtemps et plus éloquemment que n'eussent fait des 
mots, car elle pouvait les laisser près d'elle pendant son 
sommeil, sans crainte qu'elles dissent de quelle main elles 
venaient. 

— Mais comment fait-il pour venir dans cette chambre, 
les fenêtres et les portes étant closes? Quel homme étrange! 

Voilà ce que Blanche se demandait et se disait, et convain- 
cue qu'elle n'avait plus rien à redouter de Frédéric, elle s'a- 
musait à lui susciter de nouvelles difficultés pour voir s'il en 
triompherait. Elle faisait un jeu de ce quii'avait épouvantée 
d'abord. Ce qu'elle avait considéré comme un danger, elle 
le considérait maintenant comme une distraction à sa vie 
monotone et uniforme, et elle en arrivait à sourire d'admi- 
ration en pensant au moment que Frédéric avait choisi pour 
lui dire qu'il l'aimait et la baiser au front, à quatre pas de 
madame Pascal endormie. 

Elle contractait habitude avec un nouveau sentiment. Le 
danger était bien plus là pour elle, que dans les tentatives 
nocturnes de Frédéric. 

Tous les jours, en rentrant dans sa chambre, la première 
chose qu'eue faisait était de glisser sa main sous son oreiller, 
pour voir s'il cachait quelque lettre ou quelque fleur, et cela 
aussi naïvement qu'un enfant qui, le lendemain de Noël, 
fourre sa main dans son soulier pour voir si pendant la nuit 
saint Nicolas y a déposé quelque chose, et il y avait déjà dés- 
appointement chez elle quand elle ne trouvait rien. 

Commençait-elle donc à aimer Frédéric? Pas le moins du 
monde. Son imagination de jeune fille se plaisait à accepter 
un rôle dans la vie d'un homme à qui elle n'en donnait pas 
dans la sienne, voilà tout. 

14. 



246 TROIS HOMMES FORTS 

N'enlrevoyiint plus le moindre danger dans cette distrac- 
tion, elle ne songeait plus à le combattre. D'ailleurs, elle au- 
rait eu allairc à un ennemi invulnérable, puisqu'il était 
invisible. Jeter les fleurs sans les garder, déchirer leslettrei 
sans les lire, c'était le seul genre de victoire qu'elle pouvait 
emporter; mais cette victoire restant sans témoins eût été 
une victoire inutile. Pour convaincre Frédéric qu'elle ne li- 
sait pas ses lettres. Blanche eût été forcée de les renvoyer 
sans les décacheter, mais où, et par qui, et d'ailleurs, elle 
les trouvait tout ouvertes sous son oreiller, et dans le cas où 
elle eût pu les faire remettre à celui qui les lui avait écrites, il 
fût touj ours resté convaincu qu'elle en avait pris connaissance, 
sans compter que la curiosité, inhérente à toute femme, fai- 
sait sa partie dans tout cela. Et qui a jamais osé dire, depuis 
Eve, qu'on pouvait empêcher la femme de mordre dans ce 
fruit éternel qui a perdu la première femme, et qu'on nomme : 
curiosité? 

Un mois se passa ainsi pendant lequel deux ou trois fois, 
soit à l'église, soit à la promenade. Blanche rencontra le re- 
gard de Frédéric, et ne put s'empêcher de rougir devant ce 
regard, qui se fixait si ardemment sur elle. Pour le comte, 
cette rougeur était l'aveu de la complicité de Blanche. 

Il pensa donc que le moment était venu de pousser les 
choses plus avant, et un soir Blanche trouva sous son oreiller 
une lettre ainsi conçue : 

« Blanche, il faut absolument que je vous voie. Un grand 
malheur m'est arrivé aujourd'hui, et ma destinée est entre 
vos mains. 

» Après ce qui s'est passé entre nous, nous ne sommes déjà 
plus étrangers l'un à Pautre, et j'ai presque le droit de récla- 
mer de vous le seïvice que le dévoûment peut demander à 
l'indulgence. 

» Cette nuit, à une heure, je vous attendrai dans le pavil- 
lon qui est au fond de votre jardin; si à une heure et demie 
vous n'y êtes pas venue, ce sera m'autoriser tacitement à 
aller vous trouver dans votre chambre, et vous saveï qoe 



TROIS HOMMES FORTS 247 

rien ne m'en empêchera; mais vons aimerez mieux Tenir à. 
moi que de vous exposer de nouveau à l'émotion que vous 
avez ressentie la dernière fois que nous nous y sommes vus. * 

Comme on le voit, cette lettre était écrite de façon à com- 
promettre Blanche dans le cas où elle la montrerait à sa 
mère; mais l'idée ne lui en vint même pas. 

— Que peut-il lui être arrivé, se demanda-t-elle, et que 
me veut-il? 

Elle ne soupçonna pas un instant le véritable but du comte. 
La chaste et pure jeune fille ne discutait pas vis-à-vis d'elle- 
même le droit que Frédéric avait de lui demander un rendez- 
vous. Il avait pris depuis qu'elle le connaissait une telle place 
dans ses habitudes, qu'il ne lui sembla pas étonnant qu'il lui 
fit une pareille demande. 

Après la trêve qu'il lui avait accordée, c'eût été s'exposer à 
une nouvelle guerre que de lui refuser, et c'eût été surtout 
s'exposer à une tentative dangereuse. 

— J'ai lu les lettres, se dit Blanche, j'ai reçu les fleurs; il 
ne le sait pas, mais moi je le sais; puis-je, quand il me dit 
qu'il souffre et que sa destinée dépend de moi, puis-je garder 
le silence? et la menace qu'il me fait de venir me trouver 
jusqu'ici, menace qu'il réalisera, j'en suis sûre, ne devrait- 
elle pas me décider à aller à lui, quand bien même j'hésiterais 
encore? 

Cette raison était la meilleure, et c'était toujours à elle 
qu'aboutissaient les hésitations de la jeune fille. 

Le temps s'écoulait 

Deux ou trois fois, Blanche était venue voir si sa mère 
dormait. 

Madame Pascal dormait profondément. 

En attendant, Blanche ne se couchait pas, et, plongée dans 
ses réflexions, elle regardait l'aiguille de la pendule décrire 
Jentement son cercle de chaque heure. 

— Une heure sonna. 

Le cœur de Blanche battait. 

— Il arrive en ce moment, dit-elle. Que faire? Il faut que 



248 TROIS HOMMES FORTS 

je le voie cependant, quand ce ne serait que pour lui dire de 
cesser cet enfantillage de fleurs et de lettres qui ne peut du- 
rer toujours. Mais quelle que soit la raison qui me mène à lui, 
c'est une faute d'y aller aux yeux des hommes, car Dieu 
Ijige rintention et non le fait. 

Blanche écarta le rideau de sa fenêtre et regarda la nuit. 

On eût dit que le monde n'avait jamais vécu, tant tout était 
calme, silencieux et désert. 

La pendule marqua une heure et un quart. 

11 n'y avait pas de temps à perdre. 

Cependant, Blanche ne pouvait se décider à quitter sa 
chambre. Elle relut encore une fois la lettre de Frédéric. 

— Si je n'y vais, il viendra. 
L'impitoyable aiguille marchait toujours. 
Trois minutes seules la séparaient de la demie. 
Blanche fut instantanément saisie de l'idée qu'il n'était 

déjà plus temps peut-être, et fuyant devant la terreur de voir 
tout à coup apparaître Frédéric, eUe traversa la chambre de 
sa mère, sans presque savoir ce qu'elle faisait, descendit ra- 
pidement l'escalier et courut au pavillon. 

Le comte l'y attendait. 

Une lanterne sourde éclairait cette chambre. 

Lorsque Blanche fut entrée, Frédéric ferma la porte k 
double tour et mit la clef dans sa poche. 

— Ohl monsieur, vous me ferez mourir de peur, murmura 
Blanche en se laissant tomber sur une chaise, et voyant qu'il 
avait fermé la porte. 

» Poujrquoi fermez-vous cette porte ? ajouta- t-elle avec une 
sorte d effroi; car Frédéiic était pâleel son regardavait quel- 
que chose de menaçant. 

— Je ferme cette porte pour que nul ne nous dérange et 
pour que vous ne puissiez pas sortir. 

— Que voulez- vous donc, monsieur? 

— Je veux vous parler de choses sérieuses, Blanche. Je 
vous aime, fit lecomte en appuyant la main sur le dossier de 
la chaise sur laquelle Blanche était assise et en penchant ses 
lèvresÀ la hauteur de son front. 



TROIS HOMMES FORTS 249 

La jeune fiUe se leva et se recula de Frédéric, qui, lui sai- 
sissant la main, la ramena à lui. 

— Je vous aime, reprit-il, comprenez-vous? 

— Mais, monsieur, fit Blanche d'une voix tremblante, je 
ne vous aime pas, moi. 

— Tant pis, car il va falloir que vous m'aimiez. 

— Mon Dieu! je suis perdue, s'écria mademoiselle Pascal, 
& qui rintonation de la dernière phrase de Frédéric ne lais- 
sait plus aucun doute sur ses intentions. 

Un instant lui suffit pour mesurer Tabîme qui s'ouvrait. 
Elle se vit seule, sans défense, aux mains de cet homme, tigre 
qui s'était fait agneau un instant et qui redevenait tigre de 
dents, de griffes et de cœur. 

Elle jeta les yeux autour d'elle machinalement, instinc- 
tivement, pour chercher un appui, une protection, une 
arme. 

n ne fallait pas songer à lutter. Elle appartenait bien à cet 
homme. 

Alors Blanche tomba à genoux, et prenant les mains du 
comte, elle les baisa en lui disant : 

— Au nom de ce que vous avez de plus sacré, monsieur, 
laissez-moi retourner auprès de ma mère, et je vous bénirai, 
et je vous aimerai, je vous le jure. 

— Vous tremblez, Blanche, et pourquoi? lui dit Frédéric 
d'une voix calme, toute pleine encore de la résolution pre- 
mière. 

— J'ai peur. 

— Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais? Qu'avez-vous 
donc à craindre? 

— C'est justement votre amour que je redoute, monsieur 
le comte. Je vous en supplie, laissez-moi sortir. 

— Blanche, voulez-vous être ma femme? dit Frédéric en 
prenant les mains de la jeune fille et en la relevant. 

— Votre femme? 

— Oui. Puisque je vous aime, qu'y a-t-il d'étonnant que 
je veuille vous épouser? 

— Est-ce là tout ce que vous voulez de moi? demanda 



250 TROIS HOMMES FOIITS 

Blanche, à qui vint tout à coup Tespérance qu'elle en avait 
fini avec le danger redoalé. 

— Oui, Blanche, c'est tout, répondit Frédéric d'une voix 
douce. Que croyiez-vous donc que je vous voulais? * 

— Oh I monsieur le comte, que cela est bien', lit la jeune 
fille; oh! je n'ai plus peur de vous quand vous parlez 
ainsi I 

Et brisée par Témotion qu'elle venait de ressentir et toute 
reconnaissante de ce qu'elle venait d'entendre , elle posa son 
front sur l'épaule du comte et la mouilla de larmes. 

— Vous ne m'avez pas repondu, reprit Frédéric d'une voix 
pleine de prière, mais avec un regard qui démentait étran- 
gement sa voix. 

— Que voulez- vous que je vous réponde? 

— Je vous ai demandé si vous vouliez être ma femme, 
Blanche. 

Si Frédéric n'eût pas commencé par épouvanter Blanche^ 
il ne fût jamais arrivé à lui faire faire la confidence qu'il 
voulait obtenir d'elle; mais après la peur qu'elle venait d'a- 
voir, tout ce qui n'était pas la cause de cette peur lui sem- 
blait une concession bien petite, ou plutôt ne lui semblait 
mémo plus une concession. Les choses morales n'ont d'im- 
portance que relativement. Disons franchement les choses. 
Un moment Blanche avait craint d'être violée par cet homme 
afrrendez-vous duquel elle était imprudenmnent venue; et 
cet homme, au lieu d'abuser de sa position, lui prenait les 
mains, et d'une voix douce et suppliante lui demandait si 
elle voulait être sa femme : elle devait bien quelque chose à 
cet homme devant lequel elle ne tremblait plus. 

— Demandez ma main à ma mère, monsieur, et si sa vo- 
lonté est que je vous épouse, fit Blanche , je vous promets de 
ne m'opposer en rien à sa volonté. 

— Mais si elle aie refusait votre main? 

— Je vous pra nets alors, ajouta Blanche en baissant les 
yeux, de combat tre ce refus de tout mon pouvoir. 

Pour sortir de cette chambre comme elle y Clait entrée^ 
Hanche eût promis tout ce qu^on eût voulu. Disons cepen- 



TROIS.HOMMES FORTS 25t 

dant que ce qu'elle venait de promettre était à cettt heufe 
Técho des secrètes pensées de son âme. 
— • Ainsi, vous m'aimerez un peu? reprit le comte. 

— Je serai votre femme, répliqua Blanche, avec une tou- 
chante pudeur, et je ne comprends le mariage qu'accom- 
pagné de Tamour. 

— Cependant, tout h l'heure vous me disiez que vous ne 
m'aimiez pas. . 

— Tout a rheure j'avais peur de vous. 

— Et maintenant? 

— Maintenant je sens que je n'ai plus rien à craindre. 

— Vous avez raison, ma Blanche bien-aiméel Alors vous 
pouvez être confiante, car voilà que nous ne sommes plus 
des étrangers l'un pour l'autre. Dites-moi, mon enfant, con- 
tinua Frédéric en faisant asseoir mademoiselle Pascal, ctt ee 
mettant à ses genoux et en pressant ses mains, avez-vous 
pensé à moi sans trop de colère, m'avez-vous pardonné ces 
lettres et ces fleurs que je vous envoyais? D m'était si doux 
de penser que vous toucheriez des choses que j'avais pres- 
sées sur mon cœur et portées à mes lèvres ! 

— Ce que je faisais était peut-être mal, mais j'ai lu vos 
^ttres et j*ai gardé vos fleurs! 

— Oh! Blanche, combien je vous aime! Parlez, parlez 
.jacore. 

— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur le comte? 
Je m'habituais lentement à ces surprises de chaque soir ; je 
me faisais un plaisir de visiter mon oreiller, et mon élon- 
nement, quand je ne trouvais rien, res:emblait fort à du 
désappointement. 

Elle ne s'apercevait pas, la pauvre petite, qu'entrer avec 
Frédéric dans une parei le conlidence, c'était courir un dan- 
ger plus grand que celui qu'el le a^^ait couru quelques minu- 
tes plus tôt, car c'était peu à peu s'en faire la complice. 

Pourvu qu'on jette des fleurs sur la route qui doit l'éga- 
rer, rame qui la suit ne demande pas autre chose et s'y laisse 
conduire. 

Blanche fit au comte une question qui mieux que toutes 



252 TROIS HOMMES FORTS 

les analyses prouvera combien elle était déjà rassurée et 
combien, par conséquent, elle eût dû se méfier de sa confi- 
dence. 

— Mais comment faisiez-vous, monsieur le comte, dit- 
elle, pour pénétrer dans ma chambre, quand la porte en 
était fermée par moi à double tour? 

Frédéric ne put s*empôcher de sourire à la curiosité de 
mademoiselle Pascal, car il comprit par là le progrès qu'il 
avait fait dans son esprit. 

— J'avais la clef, dit-il tout simplement. 

— Mais comment l'aviez vous? 

— La première fois qu^ayant trouvé votre porte ouverte, 
je me suis caché dans votre chambre, j'ai pris l'empreinte 
de la serrure et j'ai fait faire une clef sur cette em- 
preinte. Vous voyez que je ne suis pas plus sorcier qu'un 
autre. 

Le moyen était si simple que Blanche ne l'avait pas sup- 
posé un instant. Elle en fut presque humiliée. Gela réduisait 
son roman aux proportions hunaines. 

— Maintenant, mon enfant, ma femme, fit le comte, il faut 
retourner auprès de votre mère, car je ne veux pas que le 
moindre soupçon plane sur vous, fussô-je cause de ce soup- 
çon. Demain je verrai madame Pascal et lui demanderai 
votre main. Dans huit jours nous serous mariés. 

Le comte appuya avec une intention cachée sur ce mot. 

— Dans huit jours, c'est impossible, monsieur le comte. 

— Pourquoi? 

— Parce que ma mère ne me mariera pas sans le consen- 
tement de mon frère Félicien, et que Félicien ne sera de re- 
our que dans deux ou trois mois. 

— Quel âge a votre frère? 
— 11 a vingt-quatre ans. 

— S'il allait s'opposer à notre umon? 

— Pourquoi s'y opposerait-il, s^'il croit que cette union 
peut me rendre heureuse? 

— Que fait-il, votre frère? , 

— Il est, ou plutôt il sera prôtrci 



TROIS HOMMES FORTS !?53 

— Alors il pourra nous marier lui-môme, Blanche; mais 
trois mois, c'est bien long î 

Blanche n^était pas encore assez sûre de son cœur pour ne 
pas être contente de ce sursis accordé à lin'e résolution un 
peu subite. 

— Blanche, reprit le comte, il faut que vous m'aidiez à 
patienter ce long temps. Avez-vous maintenant confiance en 
moi; ôtes-vous maintenant convaincue que je vous aimo et 
qtie je vous respecte déjà à la fois? 

— Oui, monsieur le comte. 

— Eh bien, prenez cette clef; c'est celle de ce pavillon. Je 
Tai fait faire comme celle de votre chambre. Une fois par se- 
maine, promettez-moi de me donner une heure pendant la 
nuit. Accordez-moi ce que je vous demande, Blanche, au nom 
de mon amour respectueux, au nom de ce malheur que ma 
lettre vous annonçait et dont vous ne vous êtes même pas 
inquiétée. 

— En effet, un malheur vous est arrivé, quel est-il? 

— Mon père est mort ce matin. Blanche, mon père auquel 
je n'aurais jamais cru survivre, tant je Taimais, et auquel 
j'ai survécu, cependant tant je vous aime. 

Le comte cacha ses larmes dans ses deux mains. 

— Aussi, reprit-il, étais-je réellement un peu fou quand 
je suis venu ici ce soir. Vous comprenez donc dans quelle 
soUtude et quelle tristesse je vais vivre, Blanche, si de temps 
en temps un rayon de votre vie pure n'éclaire l'ombre de la 
mienne. Par grâce, par pitié, laissez-moi vous voir une heure 
de temps en temps; c'est tout ce que je vous demande. Au 
jour, je vais assister à cette douloureuse cérémonie de l'en- 
terrement, laissez-moi emporter d'ici un espoir pour m'ac- 
compagner dans cette douleur, ou, je le sens, je suivrai mon 
père où il sera. 

— Détachez une pierre du mur extérieur, dit Blanche 
d'une voix émue, et venez tous les jours voir si elle cache 
quelque chose. Quand je pourrai vous voir un instant, je 
récrirai, gardez la clef de ce pavillon, monsieur le comte, 
fai confiance en vous. 

15 



254 TROIS HOMMES FORTS 

Comme on le voit, le comte avait bien fait de garder pour 
la fin l'effet qu*il comptait faire avec la fausse mort d'un père 
qu'il n'avait pas. 

C'était un grand metteur en scène que le comte. 

Le lendemain, à quatre heures, il vint visiter la pierre. 11 
y trouva ces mots : 

« A minuit, une amie de votre cœur essayera de le conso- 
ler un peu de la douleur qu'il a éprouvée ce matin. » 

Ce n'était plus le comte qui écrivait à Blanche, c'était main- 
tenant Blanche qui lui écrivait. 
Âhl que l'âme va vite, quand elle se trompe de route! 

XXV 

UNa VISITE INATTENDUS 

Quinze jours après, Frédéric n'avait pas demandé la main 
de Blanche à madame Pascal, et Blanche était sa maîtresse. 

Suivez la progression de l'empire que le comté avait exercé 
sur la jeune fille, et vous verrez que cela devait finir bien- 
tôt ainsi. 

Gomment cela s'était-il fait? Elle en était à sale deman- 
der. Ce qu'il y avait de certain, c'est que cela était, et que 
cela avait eu lieu de telle façon, que Blanche fût à la fois 
convaincue que sa pudeur avait été surprise et que son cœur 
s'était donné. 

Les pièges comme celui que M. de la Marche avait tendu à 
mademoiselle Pascal sont semblables à ces immenses machi- 
nes de fer dont mille rouages fonctionnent en même temps. 
Si l'on a le malheur d'y laisser prendre le bout de son doigt, 
il faut que le corps entier y passe. 

Nous nous sommes appesanti sur les détails du commen- 
cement de cette liaison, parce qu'à notre avis, quand une filte 
jeune, belle et chaste comme Blanche se perd, il faut montrer 
la Êitalité qui l'a perdue dan^ toute sa vérité et dans toute sa 
vraisemblance. 



TKdlS HOMMES FORTS 25S 

Toute autre à sa place se fût perdue comme elle. 

— Ainsi, mai , Blanche Pascal, j'ai un amant, se disaH- 
eile quelquefois .avec étonnement en. regardant toutes les 
autres choses de sa yie continuer leur canirs (régulier *et iiar* 
monieux. 

Alors avait comimencé cette existence que nous ayons «âê» 
crite plus haut, qui devait avoir le majiagB pour solution, et 
au milieu de laquelle le retour de Fé&cien avait eu Jieu. 

Frédéric, qui savait, M, par quels moy^is il s'était^npaxft 
de k jeune fille, et qui avait en à le faire un puissant inté- 
rêt que le lecteur a deviné déjà,>saQS doute, et qu'en tous cas 
il connaîtra bientôt, Frédéric, disons-nous, lisait dans Fàmt 
de Blanche, comme dans un livre ouvert, et il commençait 
à trembler que l'apparition de Robert, cet ange du bien, ne 
bouleversât toutes ses conjectures, et ne détruisit toutes ses 
comhmaisons. 

— On ne sait jamais à quoi s'^n team avec les honnêtes 
g^is, se ^disaitnl. Si Blanche allait s'apercevoir qu'elle ne 
m'aime pas et qu'elle aime ce Robert; si elle allait tout loi 
avouer, et si ce gaillard-là, s'épanouissant dans un dévoue- 
ment sublime, allait jeter par amour sur la faute de Blanche, 
conmie moi par intérêt sur la faute de Léonîe, ce voile épais 
que le pardon lâent toujours à la main, tout mon échafau- 
dage de fortune et d'ambition serait détruit, et Dieu sait ce 
qui arriverait. Or, 11 ne faut pas que cda ait lisu, et pour 
cela il faut 'que je voie Blanche. 

Cependant filancbe avait compris qu'A fàlkdt donner ha 
peu de courage à Robert, cet exilé de son cœur et de sa pa- 
trie, et elle lui avait écrit une longue lettre où elle lui avait 
détaillé, autantxp'elle avait pu, toutes les causes de sa chute, 
pour s'excusa le mieux possible aux yeux de l'homme à l'es 
time duquel elle tenait le plus. 

Blanche pleura beaucoup en écrivant cette lettre, pdpable 
et terrible réalité jetée entre las rêves d'autrefois et ses rêves 
présents, séparés à tout jamais maintenant comme des frères 
jumeaux qui s'aiment at qu'ime distaxu^ infranchissable 
éloigne l'un de l'autre. 



256 thois hommes forts 

Pour Robert, celte lettre était une preuve de plus qu'il n'y 
ayait plus rien pour lui dans le cœur de mademoiselle Pas- 
cal et que non-seulement elle devait aimer, mais qu'elle 
aimait celui pour qui elle s'était perdue. 

11 fallait que dans cette lettre Blanche puisât la force de 
vivre loin de Robert, et Robert le courage de vivre loin d'elle. 

Elle se réconfortait avec le sang de sa blessure. 

Pendant ce temps, Robert rôdait par la ville comme une 
âme égarée qui ne sait plus son chemin, mais qui ne pent 
sortir d'un certain cercle sans que quelque chose se brise en 
elle, et Frédéric prenait la route de Niort, où il arrivait vers 
neuf heures du soir. 

D se dirigea aussitôt vers Thôtel où demeurait Blanche et 
sa mère. Au moment où il entrait dans la rue de cet hôtel, 
une ombre se pencha pour le voir, ou plutôt pour le recon- 
naître. 

Un réverbère éclaira le visage de cette ombre. 

Frédéï-ic reconnut Robert, mais il continua son chemin, 
comme si la rue eût été déserte. 

— C'est lui, fit Robert en pâlissant; il vient la rejoindre 
ici. Oh! je comprends maintenant pourquoi elle m'a dit de 
partir. 

Et le pauvre garçon, s'appuyant à la muraille, se mit à 
pleurer comme un enfant ; puis il s'en alla dans la campa- 
gne sombre et triste comme son cœur, et s'asseyant au pied 
d'un arbre, il attendit là que le jour parût, car avant de par- 
tir, il voulait voir Félicien, et lui demander des forces et des 
consolations. 

Frédéric sonna à la porte de l'hôtel de Blanche. 

— Donnea-moi un appartement, dit-il au domestique qui 
Tint lui ouvrir la porte, et qui, la lampe à la main, passa de- 
vant lui et monta l'escalier qui conduisait aux divers loge- 
ments de l'hôtel. 

Selon son habitude, Frédéric examinait les localités. 

— Que faisait Robert dans la rue à cette heure? se de- 
manda-t-il, et il dit au garçon, pour arriver ât apprendre 
tout ce qu'il voulait savoir : 



TROIS HOMMES FORTS 257 

— N'est-ce pas prochainement que doit avoir lieu à la ca- 
thédrale une cérémonie d'ordination ? 

— Oui, monsieur; après-demain. 

— Le prêtre qu'on doit ordonner ne se nomme-t-il pas Fé- 
licien Pascal? 

— Oui, monsieur, et nous avons même dansThôtel sa mère 
et sa sœur, qui occupent le numéro 8. 

— Et du doigt, le garçon, qui était arrivé au premier 
étage, montrait la porte et l'appartement de madame Pascal. 

— Ah ! ces dames sont ici ? 

— Monsieur les connaît? 

-7 De wne et de nom seulement. Où allez-vous me loger? 

— Où monsieur voudra. 

— Eh bien, donnez-moi ces deux chambres, fît le comte 
en choisissant justement les deux chambres qui étaient au- 
dessus de celles de Blanche et de*a mère. 

— Je vais faire le lit de monsieur. 

— Faites... Mais, dites-moi, n'avez-vous pas aussi dans 
votre hôtel un joune homme du nom de Robert? 

— Il est parti aujourd'hui même. 

— Reviendra-t-il? 

— Je ne crois pas... Je vais chercher des draps pour le lit 
de monsieur. Quel nom inscrirons-nous sur le livre? 

— M. le comte Frédéric de la Marche. D'ailleurs, voici ma 
carte. 

Et le comte se mit à marcher à grands pas, faisant sonner 
les talons de ses bottes sur les carreaux de sa chambre. 

Madame Pascal, qr\ s'était endormie sur le livre qu'elle 
lisait, se réveilla en sursaut à ce bruit qui se faisait au-dessus 
de sa tête. 

Blanche était li absorbée par ses réflexions qu'elle n'en- 
tendait rien. 

— Qui donc peut marcher ainsi à pareille heure? fit ma- 
dame Pascal, voyant que le bruit ne faisait qu'augmenter. 
Il n'y aura pas moyen de dormir. Entends-tu, Blanche?. 

— Oui, ma mère, j'entends; 
--• Ce bruit est insupportable. 



258 TROIS HOMMES FORTS 

— Je croyais qiie nous n'avions personne au-dessasdenous. 

— C'est quelqu'un qui vient d'arriver, sans diOflute* 

— Peut-être bien. 

Madame Pascal patienta quelques instants. encore. Blanche 
retomba dans ses pensées. 

Les pas allaient toujours. 

£n ce moment, madame Pascal entendit le gascon qui re- 
montait. Elle ouvrit la porte et l'appela. 

Le garçon entra. 

— Qui donc est au-dessus de nous? demandart-eUe. 

— Un monsieur qui vient d'arriver, M. le comte de la 
Harche, ajouta le garçon, tout fier d'avoir un comte dans 
son hôtel. 

Blanche tressaillit. 

— Il est ici l' fit-elle, que veut-il? 

. — Eh bien, priez le comte de la Marche de marcher moins 
fort dans sa chambre, fit madame Pascal, qui ne put s'em- 
pêcher de sourire de l'espèce de jeu de mots qu'elle venait 
de faire, sans intention, du reste. 

— Ah! si tout pouvait se terminer bien vite! pensait 
Blanche ; s'il pouvait me demander à mon frère, m'épouser 
et m'emmener bien loin d'ici! 

Le garçon remonta chez le comte, et lui dit : 

— Monsieur le comte, madame et mademoiselle Pascal qui 
demeurent au-dessous de vous, vous prient de marcher 
moins fort. 

Les pas cessèrent. 

— Je suis désolé d'avoir fait tant de bruit, dit le comte. 
Est-ce que ces dames sont couchées? 

— Non, monsieur, pas encore. 

— Que font-elles ? 

— La maman lit et la demoiselle travaille. 

— Veuillez leur dire alors que je leur demande la penniB- 
slon de leur présenter mes excuses moi-môme. 

— Gela ne vaut pas la peine que ce monsieur se dérange, 
dit madame Pascal au garçon, qui venait lui annoncer la 
visite de Frédéric. 



TROIS HOMMES FORTS 259 

— n sera toujours plus poli de le recevoir^ fit Blanche. 
Dites à M. le comte de la Marche qu'il peut se présenter. 

Trois minutes après, Frédéric frappait à la porte de ma- 
dame Pascal, et madame Pascal Fintrodinsait. 

Blanche, depuis qu'elle connaissait le comte, avait eu le 
temps et Toccasion fréquente de se famâiarlfieT avec certai- 
nes émotions; aussi n'était-ce pas Tinattendu de cette yisite 
et la présence de sa mère qui faisaient MUre son cœur en 
ce moment; c'était cette douloureuse conviction qui péné- 
trait en elle, qu'elle n'aimait pas cet homme à qui elle s'était 
donnée, que les deux sentiments qu'il lui inspirait, étaient 
la terreur et le remords» et que ce mariage, devenu une né- 
cessité, était un châtiment et non une réparation. 
, Aussi, Blanche était encore bien pâle quand le comte entra. 

— Je ne m'étais pas trompé, se dit Frédéric en remarquant 
cette pâleur et les efforts que Blanche faisait pour la dissi- 
muler ; mais elle a toujours peur de moi : c'est tout ce qall: 
faut. 

— Madame, dit le comte en s'approchant de madame Pas- 
cal, j'ignorais qu'il y eût quelqu'un sous la chambre où je 
viens d'arriver, et surtout que ce quelqu'un était la mère et 
la sœur de M. Félicien Pascal. 

Frédéric avait trouvé le vrai moyen de prolonger sa visite. 

— Est-ce que vous connaissez mon fils ^ demanda la mère 
en faisant asseoir le comte. 

— Oui, madame, de nom, de réputation et de vue seule- 
ment, car je n'ai jamais eu l'honneur de lui parler; mai» 
itouB sommes vcôsins de campagne, et, dans tout Moncon- 
tour, il n'est question que de ses vertus et de sa dévotion. 

— Que vous me rendes heureuse en me parlant ainsi, 
monsieur^ lit madame Pascal, tandis que Blancîie, qui s'était 
remise à une broderie pour se donner une contenance, rou- 
gissait de voir ainsi tromper sa mère. 

— Je ne viens même à Niort qu'à cause de M. Félicien, 
madame. 

— Yenez-vous donc assister à son ordination? 

— Oui, madame. 



260 TROIS HOMMES FORTS 

— Oh! ce sera une belle et touchante cérémonie, n'est-ce 
pas? 

— Qui va vous séparer de quelqu'un que vous aimez, et 
vous retirer un appui et une protection, mademoiselle, con- 
tinua le comte en se retournant vers Blanche. 

— Le plus sûr des appuis et la plus forte des protections, 
monsieur le comte, répondit Blanche, c'est la prière d'un 
cœur pur et l'intercession d'une âme pieuse auprès du Sei- 
gneur; c'est l'appui et la protection que nous trouverons 
dorénavant dans mon frère. 

-- Eh bien, mademoiselle, j'ai une prière à lui adresser, 
à ce saint jeune homme, et pour être plus sûr qu'il Tac- 
cueille, je désire qu'elle lui arrive par vous. Consentez- vous 
à vous en charger, mademoiselle, si madame votre mère le 
permet ? 

— Oui, monsieur, répondit Blanche; quelle est cette 
prière? Si elle est juste, mon cœur Taccueillera. 

— C'est une simple lettre à lui donner, mais mon bonheur 
dépendra de sa réponse. 

— Et vous avez préparé cette lettre, monsieur? 

— Non, mademoiselle; mais elle ne contiendra que quel- 
ques lignes, et je demanderais la permission de récrire ici. 

— Ma mère, veux- tu donner du papier, une plume et de 
l'encre à M, le comte? 

Madame Pascal se leva et passa dans la salle voisine oû 
dormait Suzanne, pour aller chercher ce que sa fille lui de- 
mandait. 

— Que se passe-t-il donc. Blanche? dit aussitôt et à voix 
basse le comte, quand il se trouva seul avec mademoiselle 
Pascal; depuis votre départ je n'ai reçu qu'une lettre de 
vous; avez-vous donc oublié la promesse que je vous ai faite? 
ne vous souvenez-vous donc plus que vous êtes ma femme, 
que je vous aime, qu'un lien sacré nous unit et que je tuerai 
quiconque tentera de briser ce lien? 

— Que voulez-vous dire? 

— Je veux dire qu'en venapt ici, continua Frédéric d'une 
voix qu'il fit impérieuse et menaçante, j'ai rencnotrô cet 



TROIS HOMMES FORTS 261 

homme qui vous a sauvé la vie, que vous m'avez envoyé 
une fois, qui. vous est si dévoué, et je ne sais, pourquoi je 
n'aime pas cet homme. 
<- Rien ne lui échappe donc? murmura Blanche. 

— Vous ne le rencontrerez plus, ajouta-t-elle tout haut, 
il est parti. 

— Tant mieux ! îifoi je viens tenir ma promesse. La lettre 
que je vais écrire renfermera la demande de votre main.^ 
Vous la remettrez après-demain à votre frère, après la céré- 
monie, et, le soir de son arrivée à Moncontour, je vienidrai 
lui demander sa réponse et régler les conditions du mariage. 

Et maintenant, silence! voici votre mère. 

En effet, madame Pascal reparut apportant tout ce qu'il 
fallait pour écrire. 

Frédéric la remercia, et écrivit, en ayant soin que Blan- 
che pût voir ce qu'il écrivait. 

« Monsieur, 

i> Je me nomme le conîte Fréd^c de la Marche. Je suis 
riche; j'aime mademoiselle votre sœur, et je crois être aimé 
d'elle. 
» J'ai Thonneur de vous demander sa main.'' 
r> Recevez, monsieur, l'assurance de ma haute considéra- 
tion. 

» Comte FRÉDÉRIC DE LA MARCHE. » 

— Allons, décidément, se dit Blanche avec une sorte de 
découragement, c'est un honnête homme, et il m'aime. 

Blanche se résignait. l 

Qui lui eût dit deux mois auparavant, à la pauvre fiUi, 
qu'il lui faudrait un jour de la résignation pour épouser 
l'homnae sans nom duquel la vie ne devait plus avoir pour 
elle que honte, remords et solitude? 

Oh! le cœur, mystère! 

Voilà cependant quelles étaient les pensées de Blanche, 
tandis que Frédéric pliait et cachetait la lettre qu'il venait 
d'écrire, et qu'il lui remit pour Félicien ; après quoi il prit 

15* 



26? TROIS HOMMES F0RT3 

congé d'elle et de sa mère ea renouvelant une dernière fois 
ses excuses. 

Et ce qui prouve encore mieux ce que nous venons de 
dire, c'est que, depuis qu'elle aimait Robert, Blanche s'était 
fait le serment de ne plus appartenir à Frédéric que lorsque 
les lois humaines lui en auraient fait un devoir. 

Quelques moyens qu'il eût employés, le comte n'eût pu 
obtenir d'elle maintenant un seul des rendez-vous qu'il avait 
obtenus autrefois. C'est que Blanche enfermait dans son 
cœur un sentiment pur qu'elle ne voulait souiller en rien; 
c'est que l'amour fait naître chez les femmes une pudeur 
nouvelle, bien plus forte, bien plus sûre d'elle-même que la 
piremiôre pudeur, voile blanc, tissu léger, capable à peine 
de couvrir, mais souvent impuissante à défendre celle qui 
sent s'éveiller dans ses sens les premières ardeurs de la vie. 

Aussi la pauvre enfant se demanda-t-elle avec étonnement, 
avec terreur, comment elle avait succombé. Alors elle accu- 
sait la fatalité de tout cela. 

La fatalité est le nom générique qu'on donne à toutes les 
passions, à toutes les fautes, à toutes les erreurs humaines, 
quand on arrive à l'heure du châtiment. 

Nous ne croyons pas qu'il puisse exister pour ime femme 
une douleur plus grande que la conviction trop tardive 
qu'elle s'est trompée, qu'elle s'est donnée sans amour, con- 
viction jointe à la certitude qu'elle aime réellement un autre 
homme que celui à qui elle appartient et à qui elle doit ap- 
partenir à tout jamais, 

Or, c'était à cette douleur-là que Blanche était livrée. 
Avons-nous besoin de dire ce qu'elle souffrait? 

L'entrevue que Frédéric venait d'avoir avec sa mBllresse 
était la seule chose qu'il désirât en venant la retrouver. U 
repartit de Niort dans la nuit. 

Quand il l'eut quittée, Blanche passa dans la chambre où 
dormait Suzanne et s'y enferma. 

Être avec Suzanne, c'était être un peu avec Robert. La 
chère enfant était devenue ainsi, sans le savoir et sans y 
rien comprendre, la confi dente et la consolation momentanée 



TROIS HOMMES F0RT9 263 

dei chagrins de inademoiselte Pascal Ne pouvant aller à 
Famour de Robert, Tamoitr de Blanche allait à Suzanne 

C'était là le terrain où leurs chastes affections se rencon- 
traient sans crime, et Blanche pouvait embrasser la sœur 
avec toute Ténergie de ses sentiments pour le frère. 

— Oui, je t'aimerai, dière petite,, disait-elle en prenant 
Suzanne endormie dans ses braftet en la couvrant de baisers 
et de larmes: c'est moi qui te prends ton frère, ta seule fa- 
mille, c'est moi qui suis cause qu'il part; mais je te sei-ai 
une mère si dévouée, que ton jeune cœur prendra patience 
jusqu'au jour où Robert pourra revenir, guéri de son amour 
impossibte» 

La respiration seule de Suzanne endormie répondait à ces 
confidences muettes. 

Blanche versait en elle, comme dans un vase pur et qui 
le lui devait conserver, le trop plein de ses émotions; mais^ 
comme le vase, Suzanne ignorait qu'elle renfermât quelque 
chose, et si c'était miel ou poison. 

Quelqu'un était loin de se douter de tous les mouvements 
moraux qui se faisaient autour de lui, c'était Félicien. 

Heureux, fier, éclairé d'en haut, le cœur ouvert, ainsi 
qu'un temple, à tous les rayons purs, à toutes les saintes 
exaltations de la vie, il allait enfin toucher au but de ses 
rêves pieux, et des hauteurs où sa foi le plaçait, le monde 
ne lui apparaissait plus que comme une immense famille à 
ime fraction de laquelle il allait pouvoir donner tous les 
jours le pain quotidien de l'âme. 

La charité débordait en lui, et il se sentait l'âme assez 
large et assez forte pour y contenir le genre humain tout 
entier dans un seul embrassement. 

Gomme ces arbres géants qui sont chargés de nids et de 
dbansons à leur sommet, dont le faite est visité chaque 
matin par les premiers rayons du soleil, il ne voyait plus 
les passions humaines, seniblables à des couleuvres que 're- 
cèle la terre, se glisser sous l'ombre rayonnante de ses ra- 
mures et le piquer au pied pour l'abattre. 

Le jour dont l'aurore trouva Robert au milieu de la plaio» 



264 TROIS HOMMES FORTS 

déserte, où il errait depuis la veille, était donc le dernier 
jour où Félicien s'appartint encore, puisque le lendemain 
il devait prononcer d'indissolubles vœux. 

Cette dcMière journée, il avait voulu la dofiner tout à sa 
mère et à sa sœur, et les deux femmes devaient venir le 
trouver à dix heures pour ne le plus quitter que lorsque 
quatre heures sonneraient; car depuis cette heure jusqu'au 
lendemain, nul ne pouvait le voir, et il devait se consacrer 
à la méditation et à la prièr^. 

Robert le savait, et dans la crainte de déplaire à Blanche 
en se trouvant avec elle chez Félicien, il se présenta chez 
le jeune homme dès le point du jour, et le trouva se pro- 
menant dans le jardin du séminaire et lisant le livre de 
Dieu. 

— Eh bien, mon frère, tu souffres encore, dit Félicien à 
Robert en lui prenant la main. 

— Oui, je suis bien malheureux! et se jetant dans les 
bras de Pascal, Robert ne put retenir ses larmes. 

— Sois fort, ami. La douleur est une épreuve d'où Tâme 
sort plus pure, et le Seigneur a des consolations dans ses 
mains toujours ouvertes. C'est ma sœur qui te fait souffrir, 
Robert, pardonne-lui, pardonne-moi. 

— Oh ! je lui pardonne, et je vous bénis, Félicien. 

— Un moment j'avais espéré que je vous verrais unis Pan 
à l'autre, et que tu me remplacerais auprès d'elle. Elle ne 
le veut pas. Respectons la volonté de son cœur- Le cœur esl 
la seule chose qui soit bien réellement à nous, et dont 
aucune force humaine ne puisse nous forcer à disposer. Que 
vas-tu faire? 

— Je vais partir. 

— Et Suzanne? 

— Je la laisse à votre mère, Félicien. Elle approche de 
l'âge où je lui serais inutile, gênant môme. Votre mère et 
votre sœur sauront mieux l'aimer que moi. 

» Je n'ai besoin de rien, je vais vendre la petite maison que 
j'habite, rôaUser une quarantaine de mille francs par cette 
Tente et celle d'une petite terre que nous possédons. Je vous 



TROIS HOMMES FORTS 265 

les remettrai, cela fera une dot à Suzanne quand elle aura 
l'âge de se marier. 

» Puisse-t-elle alors ne faire souffrir à personne ce que je 
souffre en me séparant d'elle! 

— On guérit de Tamour, Robert. Si je ne le croyais, je te 
dirais : « Reste avec moi et mets au service de Dieu ton âme 
désespérée; » mais peut-être un jour, quand la blessure de 
ton cœur se serait refermée, regretterais-tu le monde que tu 
aurais quitté pour toujours, et qui a un baume pour les 
blessures qu*il fait. 

» C'est par vocation et non par désespoir qu'il faut servir le 
Seigneur : combats donc ta douleur avec les forces qui sont 
en toi, et si, plus tard, tu reconnais tes efforts inutiles, 
^alors il sera temps de venir à nous. Dieu sera toujours là. 

Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement. 

— Merci de ces bonnes paroles, Félicien ; vous avez raison, 
et je ne voudrais pas apporter à Dieu un cœur où il resterait 
encore quelque chose des passions de la terre; mais je le 
prierai si ardemment, qu'il fera heureuse celle qui me fait 
malheureux, et son bonheur sera ma guérison. 

En ce moment, un jeune séminariste s'approcha de Féli- 
cien, et lui dit : . 

— Mon frère, celui qui vient de me remettre cette carte 
pour vous, demande si vous voulez le recevoir. 

Pascal jeta les yeux sur la carte. 

» M. Maréchal, docteur à bord du Nicolas ! » 

— Certes, oui, je veux le recevoir, s'écria-t-il. Et après 
avoir fait signe à Robert de ne pas s'éloigner, il courut à la 
rencontre du médecin. 

XXVI 

▼ALBRT 

Félicien sauta' au cou de M. Maréchal et vint avec lui re- 
joindre Robert, qui s'était assis tout pensif sous les arbres 
réguliers du jardin moîiacal. 

— Mon cher docteur, lui dit-il, je vous présente M. Robert, 



206 TROIS HOMMES FORTS 

ua boa uaiî â nous, qui dous a sauvé la vie, à aia m^re, à 
ma sœur et à moi, — et à vous, Robert, je vous présente le 
docteur Muréchal, avec qui j'ai voyagé de Madagascar aa 
Cap. un bon compagnon qui sauve aussi la vie aux gens par 
métier comme vous par dévouement. 

Ror>ert et le docteur se serrèrent la main, et s'assirent avee 
Félicien sur un banc de bois. 

— Blaintenant, mon cher docteur, reprit Pascal, tandis que 
Robert, laissant retomber sa télé sur sa m^^, se plongeait 
de nouveau dans ses [>ensées : maintenant, dites-moi com- 
ment il se fait que je vous voie aujourd'hui? 

-* Vous savez bien qae je suis arrivé en France il y a tnûs 
mois. 

— Comment! si je le sais? vous avez même eu la bonté de 
faire remettre à ma mère une lettre de moL 

-> Ëb bien, j'ai quitté immédiatement Melle, où demeure 
mou père, et je me suis rendu à Paris. 

— Qu'alliez- vous faire là*> 

-* J'allais solliciter, car je me sentais pris de vos goûts 
sédentaires. J'avais assez des océans et des immensités. J^ai 
voulu être pour les malades de naoa pays ce que vous allez 
être pour les fidèles du vôtre. Il y a un hospice dans notre 
Tille, j'ai demandé au ministre la pla^e de directLur-médc* 
cin de cet hospice. 

— Et vous l'avez obtenue? 

— Il y a huit jour. Je suis revenu aussitôt annoncer cette 
bonne nouvelle à mon père, et c'est alors que j'ai appris 
qu'une ordination allait avoir lieu à Niort, et que cette ordi* 
nation était la vôtre. 

» Je nie suis mis en route pour assister à cette cérémonie 
et pour vous serrer la main avant, si cela était possible* 
N'ai-je pas bien fait? 

ê Vous nous avez parlé avec tant d'enthousiasme de votre 
sainte carrière, que j'ai tenu à vous y voir faire vos pre* 
miers pas. Dans quelques jours, je repartirai, mais nous nouB 
Terrons souvent ensuite, car Melle n'est pas loin de Uoncon- 
tour 



TROIS naKMEiS FORTS 267 

— Que cela est bien à vouSy mon cher docteur^ et combien 
Je vous sais gré de cette bmme visite ! Vous le voyez, Dieu 
est bon et fait droit aux tranquilles ambitions des hommes. 

m Courage I Robert, courage! continua Félicien en se tour- 
nant vers rouvrier, tu es un brave cœur;, (^ue le bonheur 
des autres te console! 

— Vous arrive-t-E donc ua malheur? demanda E. Maré- 
chal avec intérêt. 

— Un malheur, non; ^^^ doul^ux, oui,, répondit Félicien. 
Et il serra confidentiellement la main de Robert, qui Lui 

sourit; puis il continua, en s'adressaot au docteur : 

— Et notre capiitaine, M. Durantin, q,ui était si fort aux 
dominos, comment va-t-il? 

— Il va bien : il se dispose à partir pouarJUa-de-Ianciro. 

— Avec ses mêmes oifîciers? 

— Oui. 

— Ils sont toujours gais et bien portants ? . 

— Toujours, 

— Allons, tant mieux ! Il est doux de savoir heureux les 
gens que Ton a connus. 

— Vous ne demandez plus de nouvelles de personne? 

— De qui encore? 

— fly avait un autre passager que vous abord du Nicolas. 

— M. Valéry? 

— Eh bien? 

— Eh bien, quelks nouvelles voulesi- vous que je demande 
de lui? Vous n'en savez pas plua long que moi sui* son 
compte. Il est mort, que Dieu prenne pitié de son âme I 

— M. Valéry se porte comme vous et moi, mon frère. 

— Il n*esl pas mort! s'écria Félicienr avec un étonnement 
auquel le souvenir des crimesde Valéry et le pressentiment 
du mal que sa méchante nature pouvait faire encore, mê- 
laient une sorte d'effroi. Il n'est pas mort, dites- vous? 

— Non, 

— Que m'apprenez-vous là? 

— La vérité, mon frère. 

— Hais au moment où, après vous avoir remis la lettre 



268 TROIS HOMMES FORTS 

pour ma mère, je quittais le Nicolas, on préparait le boulet 
qu'on allait Lui attacher aux pieds, et Ton se disposait à le 
jeter à la mer! 

— C'est vrai, et nous sommes entrés dans sa cabine pour 
voir s*il était mort, comme je le croyais , et en finir avec 
lui. 

» Vous jugez de mon étonnement, quand, au lieu d*un ca- 
davre, je trouvai un homme debout, pâle et maigre comme 
un spectre, se soutenant d'une main au bois de son lit, et de 
Tautre cherchant un point d'appui en avant, pour pouvoir 
faire un pas sans tomber. 

— Je suis sauvé, docteur, disait-il, je le sens. Je veux 
parler à M. Pascal. 

» Je lui appris alors que vous veniez de quitter le bord, et 
je lui montrai la barque qui vous emportait. 

» Cette nouvelle le jeta dans un grand désespoir, et il s'é- 
vanouit. 

» Mais, comme il Tavait dit, il était sauvé. Cette bouteille 
de madère qu'il avait bue en entier, avait fait déclarer une 
inflammation qui avait tué l'autre. Les vomissements com- 
mencèrent, et trois jours après. M, Valéry était sur ses pieds, 

Féhèien songeait profondément. 

— En effet, murmurait-il, ce malheureux devait désirer 
de me voir. 

— Voulez-vous que je vous parle franchement, mon frère? 
reprit le docteur après quelques secondes de silence, eh bien, 
j'ai regretté que cet homme ne fût pas mort. 

— Pourquoi? 

— Parce que je suis convaincu que c'était un misérable. 
D avait trop peur de mourir pour être un honnête homme, 
et les mots qu'il a laissés échapper devant moi, au moment 
de se confesser, sont des mots de conscience lourde et de re- 
mords pesants. 

— Vous vous trompez , docteur, répondit Félicien d'une 
voix grave. 

» A l'heure de la mort, l'âmtj devient "^lus scrupuleuse, 
plus exigeante, et s'exagère les fautes de son passé. U y a à 



TROIS HOMMES FORTS 269 

la fois Burexcitalion morale et physique : c'est dans ce cas- 
là que se trouvait M. Valéry. 

— Vous me répondez là ce que vous devez me répondre, 
mon frère. 

w Vous avez rejçu la confession de M. Valéry, et ne devez 
rien en divulguer, c'est votre devoir; mais vous ne pouvez 
m'empêcher d'avoir sur cet homme l'opinion que mes im- \ 
pressions m*ont laissée, et, je vous le répète, mon premier 
sentiment, en le voyant sauvé, a été le regret. 

» Ce désir instantané qu'il a manifesté de vous voir m'a 
prouvé qu'il s'était trop hâté dans sa confessioD, et qu'il 
avait versé en vous quelque terrible secret qu'il eût bien 
voulu reprendre. 

— En admettant que M. Valéry m'eût confié un secret, c'est 
sous le sceau de la confession que je l'aurais reçu; il n'eût 
donc pas eu à craindre que j'en» révélasse une syllabe. Non. 
Je sais pourquoi M. Valéry tenait à me voir. 

» Avant de mourir, il m'avait fait don de toute sa for- 
tune pour les pauvres de Nîmes, la ville où il est né, et il 
voulait sans doute, en se voyant vivant, annuler cette do- 
nation. 

— Peut-être, mon frère, fit le docteur, que cette, raison 
était loin de convaincre, mais ne pouvait faire autrement 
que de paraître convaincu. 

— Et où M. Valéry vous a-t-il quitté? demanda Pascal, 

— A Marseille. 

«— Qu'est il devenu, alors? 

— Je n'en sais rien. 

-^ Le croyez-vous en France? 

— Oui. Du moins, son intention était d'y rester, 
^ Comment le retrouverai-je? 

— Permettez-moi de vous donner un conseil, mon frère. 
A votre place, j'éviterais, quoi que vous m'en ayez dit tout à 
l'heure, toute espèce de rapports avec cet bomme. 

— Je ne pense pas les continuer, dit Félicien d'une voix 
douce; car les routes que nous suivons sont fort éloignéec 
l'une de l'autre : il vit dans un monde dont demain je serai 



270 TROIS HOMMES FORTS 

complètement séparé; mais il faut que j'aie quelques rap- 
ports avec lui, s'il est encore en France. 

» J'ai à lui remettre des papiers que, croyant mourir, il 
m'avait confiés et qui doivent lui être fort utiles. 

— S'ils lui sont d'une si grande utilité, comment se fait-il 
qu'à votre retour, il ne vous les ait pas réclamés, lui qui sa- 
vait, comme moi, où vous trouver, puisque c'est devant lui, 
le capitaine et moi, que vous avez dit où votis êtes né, où 
vous alliez, et ce que vous comptiez faire en revenant ea 
France? 

» Non, croyez-moi, mon frère, je ne sais pas pourquoi 
je vous dis cda, mais ne vous occupez pas de cet bomme. 
Comme vous le disiez tout à l'heure, les routes que vous sm- 
vez tous les deux ne doivent pas se rencontrer ; moi, dont le 
métier est de voir mourir, c'est d'après leur mort que je jugH 
la vie des hommes, et, je vous le répète, ce Valéry mourait 
trop mal pour qu'il mérite môme que vous pranoncies son 
nom. 

— C'est mon devoir de retrouver cet homme, dit Félicien* 

— Alors, n'en parlons plus. 

Robert s'était levé, et se promenait avec une certaine agi- 
tation. 

— Seulement, où peut-il être reprit Pascal. 

— N'avez-vous pas dit tout à l'heure qu'il vous avait fait 
donation de sa fortune pour les pauvres de Mimes? fit Ro- 
bert en s'arrêtant. 

-Oui. 

— Où se trouvait cette fortune? 

— Chez un correspondant à Paris, chez un M. Morel. 

— Vous n'avez pas encore vu ce correspondant? 

— Non. Je comptais faire tout cela après mon ordination, 
vous le savez. 

— Eh bien, écrivez tout de suite à ce corre^ondant ds 
vous faire savoir où est M. Valéry. C'est à lui que ce dernier 
aura fait sa première visite pj\M donner contre-ordre de la 
donation, et il doit savoir ce qu'il est devenu. 



TROIS HOMMES FORTS 271 

^ C'est juste. Âttendez-moi im instant Rd)ert, tous vous 
dhargerez de faire partir la lettre. 

Dès que Robert eut vu Félicien s'éloigner, il s'approcha de 
M. Maréchal et lui dit : 

— Vous paiaissez bien conyaÎQCiiq;uie ce- M. Valéry était un 
misérable? 

— Oui; car outre les raisons de le croire que je tous di- 
sais tout à l'heure et que j'ai, quand Félicien est sorti de la 
cabine où il avait reçu la confession de cet homme, il était 
tout bouleversé et s'est mis à respirer coaune \m homme 
qui étouffe. 

» Je vais plus loin, je ne serais pas étonné que cet homme 
eût commis un crime, et que ce fût de cela qu'il se fût con- 
fessé à notre ami. 

N Ces papiers que Félicien veut lui rendre, je parierais 
que c'est quelque déclaration qui le compromet,, el dont Pas- 
cal avait reçu de lui ra\itorisation de se servir, soit pour 
éclairer la justice sur quelgue ténébr^ise afGsdre où il aurait 
joué un rôle, soit pour faire une restitution d'argent mal 
aoiuis; eu un saot,. je jurerais que Félicien a dans les mains 
de quoi perdre M. Valéry. 

— Alors, comment sef^it-il que ce M. Valéry n'ait partout 
fait depuis son retour pour rentrer en possession de ces piè- 
ces compromettantes que vous supposez être entre ks^mains 
de Félicien? 

— V(Mlà ce que je ne comprends pas. Peut-être aura-t-il 
eu peur, et aura-t-il quitté la Fraoce après avoir véalssé 
toute sa fortune. 

— Â moins, fit Robert d'une voix tremblante qui prouvait 
que ses craintes se soudaient plus fortement dans son esprit 
facile aux pressentiments, à moins qu'à n'ait cherché un 
moyen de mettre Félicien dans l'imposàbilité d'agir contre 
lui. 

^ — Oui ; mais quel moyen eût-il pu trouver ? 

— Comment était cet homme? demanda Robert sans ré- 
pondre à la question du docteur; répétez-le-moi, monsieur, 
jo vous prie. * 



272 TROIS" ilOMMES FOIITS 

— 11 était grand, Toeil d*un bleu étrange, assez beau gar- 
çon, les cheveux blonds, les dents blanches, la barbe blonde. 

— Quelûge? 

— Trente ans environ. 

— Vous avez rai «ion , docteur, c*est peut-être un grand 
malheur que cet homme ne soit pas mort. 

— Pourquoi? 

— Je ne puis vous le dire, docteur; mais promettez-moi 
de ne pas parler à Félicien des craintes que je viens de laisser 
paraître devant vous. 

— Je vous le promets. 

— Sur l'honneur? 

— Sur l'honneur. 

— Merci. 

En disant cela, Robert serrait la main de H. Maréchal et se 
dirigeait vers la cellule de Féh'cien. 

— Qu'est-ce que cela signifie? se demanda le docteur le re- 
gardant s'éloigner. D'où vient le trpuble de ce jeune homme? 

— C'est lui! se disait Robert, c'est lui ! 

Pour Robert, Valéry et le comte de la Marche ne faisaient 
plus qu'un; pour ce loyal jeune homme, celui que M. Maré- 
chal regardait comme un misérable et le misérableViui avait 
séduit Blanche étaient un seul et môme individu; et ce 
n'était pas seulement de la ressemblance physique qui exis- 
tait entre les deux hommes que cette conviction lui venait, 
elle lui venait d'un de ces pressentiments qui, rapides comme 
la foudre, jettent, comme elle, assez de lumière dans l'esprit 
pour éclairer tout à coup les choses les plus obscures. 

Robert, dont toute la vie, dont toute la pensée étaient 
Blanche, souffrait trop depuis quelque temps pour que cette 
douloureuse inquiétude ne fût pas l'avertissement qu'un 
grand danger venait de l'horizon vers celle qu'il aimait. Les 
cœurs aimants pressentent dans la moindre chose un mal- 
heur pour ceux qu'ils aiment, ?omme les marins devinent 
l'orage dans une vapeur légère que personne ne remarque. 

^Robert aimait tant mademoiselle Pascal, que tout ce qui 
avait l'apparence d'un malhejir, il le redoutait pour eUe, 



TROIS HOMMES FORTS 273 

On lui eût dit qu'une maison venait de s'écrouler à dix 
lieues de Niort, que son ampur alarmé eût tremblé un ins- 
tant que Blanche n'eût été écrasée par cette maison, quoi- 
qull sût Blanche à deux cents pas de lui. 

Mais s'il y avait ressemblance de visages, il y avait diffé- 
rence de noms. C'était là une preuve de plus pour Robert, 
qui se disait que l'homme qui veut cacher certaines actions 
de sa vie, a tout intérêt à cacher son nom véritable. 

Il était donc convaincu que si cela était possible, un plus 
grand désastre que la faute de Blanche et son déshonneur 
menaçait la chère famille de Félicien et Félicien lui-môme. 
11 fallait donc aller au-devant de ce désastre et le combattre 
avant que madame Pascal, Blanche ou son fils le soupçon- 
nassent ; il fallait, si cela se pouvait, qu'ils l'ignorassent tou- 
jours, Robert dût-il y laisser sa vie. 

C'était la volonté de Dieu, «sans doute, puisqu'il avait per- 
mis au jeune homme, au moment où il allait partir, cette 
providentielle inspiration. 

Cependant il pouvait se tromper. 

Après tout, ce Valéry qt le comte de la Marche pouvaient 
être deux personnages différents. L'un pouvait avoir eu 
peur de la mort sans pour cela avoir commis de crime ; 
l'autre pouvait aimer sérieusement Blanche et être dans la 
ferme intention de réparer une faute justifiée par la passion. 

Le monde est plein de gens qui ont peur de mourir et de 
gens qui séduisent des jeunes filles. Il n'y a pas sur la terre 
qu'un homme chargé de ce double emploi. Il ne fallait donc 
rien brusquer, et, avant d'agir, que Robert corroborât ses 
prévisions des preuves les plus évidentes. 

C'était pour cela qu'il montait auprès de Félicien. 

n le trouva, la tête appuyée sur une main, tenant la 
plume de l'autre, mais songeant au lieu d'écrire. 

— Avez- vous écrit la lettre pour M. Morel, mon frère? lui 
dit Robert. 

— Pas encore, mais je vais l'écrire. 

— Dites alors à votre cotrespondant de me donner, à mof, 
h renseignement que vous lui demandez; car, si vous le 



274 TROIS HOMMES FORTS 

• 

voulez bien, je me chargerai de cette mission. Cela mt ^s- 
traira un peu, et vous aurez votre réponse pins tôt. 

— Je veux bien, mon ami, que vous vous chargiez de cette 
mission; mais je vous préviens que si M. Mopel fait la réponse 
que je lui demande, il vous la remettra cachetée et ne vous 
en dira rien. 

» Vous comprenez bien, îlobeit, que ce n'est pas que je me 
défie de vous, bien au contraire, €ar le secret le plus caché 
de mon cœur, si mon cœur avait des secrets, je le verserais 
avec certitude dans le silence du vôtre ; mais per80iïne,iïvec 
mon cotientement du moins, ne doit savoir ce qu*est devina 
M. Valéry, avant que je lui aie remis certains papiers que 
j'ai là. 

» D'ailleurs, vous n'avez aucun intérôt à connaître la des- 
tinée de cet homme. Vous ne m'en voulez pas de cette tdbn- 
crétion forcée? 

— Aucunement, mon frère; anais doonez-moi vite cette 
lettre, j'ai hâte d'être de retour ici. 

FéUcien prit une plume et écrivit à M. Morel : 



« Monsieur, 

» À bord du vaisseau fe NicoUis^ qiù l!a ramené en Franco, 
H. Valéry, un de vos clients, s'est trouvé un moment en dan- 
ger de mort. Il m'a alors confié des papiers de la plus hante 
importance, papiers dont le moins important est une dona- 
tion de la totalité de sa fortune. 

» Je viens d'apprendre que M. Valéry, contre toute eiç6- 
rance, avait été sauvé, et qu'il était revenn en France. 

n n faut absolument, pour ses intérêts les plus graves, que 
je le voie. 

» Veuillez donc être assez bon, monsieur, si vous le savez, 
pour m'écrire où il est, et remettre, sans autre •détail verbal, 
votre rép(»se cachetée à la personne qui vous porte ma 
lettre. 

» Recevez, monsieur, Tassursaico de ma patfaite <;on8idé- 
ration. 

« FAUCIEH PAtCUi. 3 



TROIS HOMMES FORTS 275 

Ftiicien plia, cacheta cette lettre et la remit à Robert. 

— Mon ami, lui dit-il, tous me retrouveFez à Moncontour, 
car je m'y rendrai immédiat^ent après mon «rdinatioo. 
Embrassez-moi, «t bon voyage! 

Robert w jeta dans les bras de Félicien, Tembrassa cor- 
dialement, quitta la celluk, traversa le jardin, recommanda 
une dernière fois le silence à M. Maréchal, quitta le sémi* 
naire, passa à là poste, y prit un cheyal, Tenfourcha et dis- 
parut sur la route de Paris. 

Robert allait comme le vent. 

Jamais messager devant annoncer une mauvaise nouvelle 
n'^ronna tant sa monture^ Aux relais, pour ne pas perdre 
de temps, le Jeune homizie sellait et bridait lui-même le che- 
val qu*il devait monter. 

Il arriva à Paris sans s*éb:e reposé une minute, et il courut 
aussitôt chez M. Mord. 

Pendant ce voyage, les choses s'accom]^i8saiâit è J^ioii 
comme le désirait Pascal. 

Le jour où Robert était parti, Félicien était resté avec 
M. Maréchal d'abord, puis avec sa mère et Blancl^ jusque 
quatre heures. 

A partir de ce moment, il s'était retiré dans sa cellule jus- 
qu'au lendemain, car jusqu'au lendemain, comme nous l'a- 
vons dit, il ne devait recevoir personne. 

xxvu 

l.*<ltlDINATI01f 

A travers les méditations qui devaient naturellement pré- 
céder un jour comme celui qui allait se lever pour lui et 
avoir une si grande influence, sur «a destinée, Félicienre- 
merciait Dieu d'une résolution qu'il avait prise à l'égard de 
Valéry, et dans la sainteté de son Âme, il se promettait la 
joie, s'il retrouvait Valéry, de tenter cette conversion diflS- 
ciie, et se livrait au saint enthousiasme d'accomplir, au 
profit de la religion, cette cure merveilleuse. 



276 TROIS HOMMES FORTS 

Quelle confiance en lui, quelle foi il allait acquéuir, quelle 
force il allait avoir, s'il pouvait faire pénétrer le jour du 
bien, la lumière du vrai dans cette âme obscure, livrée jus- 
que-là aux plus ténébreuses passions et aux plus fatales 
erreurs! 

Faire épeler là prière à cette bouche sacrilège, faire age- 
nouiller cet orgueil insolent, n'était-ce pas là un triomphe 
magnifique, n'était-ce pas commencer sa mission par le plus 
éclatant des augures? 

Quelqu'un qui eût pu se pencher sur cet esprit ardent de 
foi, conférer avec cette conscience pure comme le diamant, 
calme comme Tazur, rayonnante comme le ciel qui Tinspi- 
rait, eût senti son âme s'exalter, aspirer aux régions infi- 
nies, s'épanouir dans un indéfinissable bien-être. 

Félicien donnait à la religion, à laquelle il se consacrait, 
toutes les forces, toutes les il/ usions, toutes les pensées de 
l'homme de son âge. 

Ce -que la nature a mis dans un cœur de vingt ans, pour 
qu'il puisse admirer, comprendre, aimer toutes les choses de 
ce monde, ne formait en lui qu'un seul amour, chaste, puis- 
sant, immuable. Dieu l'élevait au-dessus de la terre, et le 
mettait en comni»nication directe avec le principe des vé- 
rités éternelles. 

Si nous ne craignions, pour expliquer de si pures exalta^ 
tiens, de nous servir d'une comparaison humaine, presque 
impie, nous dirions que le doux jeune homme aimait la vie 
dans laquelle il entrait, comme l'enlhousiaste de dix-huit 
ans aime son premier rêve d'amour. 

Il voyait la religion belle comme une épouse promise, 
épouse immatérielle qui n'accepte que l'union des âmes, dans 
des sphères mystérieuses et inhabitables aux esprits ordi- 
naires, et il adorait cette fiancée, qui apportait en dot, dans 
ces chastes fiançailles, son immuable virginité, sa beauté 
sans fin, son inaltérable amour. Son âme trop pleine dé- 
bordait, sa prière se répandait en un chant perpétuel dé- 
coulant de l'intarissable source de ses poétiques enchante* 
ments. 



TRCIS HOMMES FORTS 277 

Félicien était un être si pur, que, dans Fexpression de son 
bonheur, on retrouvait le caractère de Texpansive naïveté 
des enfants, qui, ne sachant comment formuler leur joie 
intérieure, la laissent se manifester par un chant sans cause, 
sans but, qui s'exhale de leur bouche comme le parfum d'un 
calice trop plein. 

Au milieu du silence du séminaire, on entendait une 
voix moduler les pieuses oraisons et les saints cantiques de 
l'Église : cette voix était celle de Félicien, qui emplissait 
sa cellule d'une harmonie chrétienne, comme pour retrou- 
ver les pensées de son àme jusque dans Tair qu'il respirait. 

Il voyait donc venir avec une douce émotion l'heure où il 
allait définitivement s'unir à Dieu. 

De sa fenêtre ouverte, et par laquelle sa vue plongeait sur 
les campagnes environnantes, il assistait au réveil de la na- 
ture, calme et imposante expression du Dieu qui la dirige 
et qu'elle reproduit. Les arbres, chargés de la rosée de la 
nuit, secouaient des perles sous la fraîche brise du matin. 
Quelques nuages blancs passaient gaiement sous le ciel, cou- 
rant, légers et folâtres, dans l'immensité des plaines bleues, 
comme de blanches jeunes filles, pendant un jour de fête, 
dans le champ de leur père; la fumée des chaumières, visi- 
ble respiration de la famille qui s'éveille, les parfums vivaces 
que le vent cueille sur le haut des collines, le bruit des ani- 
maux commençant leur travail quotidien sous l'ordre de 
l'homme, l'homme recommençant sa vie de chaque jour sous 
la volonté de Dieu, eiftn cet orchestre immense où tout a sa 
note, même la chose inanimée, tout cela déroulait, sous les 
yeux et devant la pensée de Félicien, un de ces riants ta- 
bleaux où l'âme prend un nouvel élan et une nouvelle vie 
avec le monde réveillé, et se reflétait dans la prière du jeune 
homme dont la vocation avait la nature pour cause et l'hu- 
manité pour but. 

L'âme du jeune homme était donc admirablement prépa- 
rée, par la contemplation des grandes choses de Dieu, â 
l'engagement qu elle allait prendre. 

i dix heures du matin, on vint le prévenir, et, dans ua 

16 



278 TROIS HOMME^ FORTS 

pieux recueillement, il se dirigea vers la grand» église, où 
rordination devait être faite. 

C'était une belle journée, noue TavonB dâ. 

La maison du Seigneur avait ouvert toutes ses portes à la 
foule, et Ia foule s'y pressait, comme les abetlleBl)OurdQn- 
nantes autour de la ruche. 

Les cloches tintaient à toute volée pour appeler les fidèles. 

L'encens brûlait, l'autel avait iiite sa parure de fête, les 
fleurs se mêlaient aux flammes des cierges, et l'orgue, élar- 
gissant l'église avec sa puissante harmonie, pour que Diea 
pût y entrer, la faisait grande comme le monde. 

Agenouillées dans la galerie de Torgue, madame Pascal et 
sa fille priaient, Tune pour son fils, l'autre pour son frèa?e 
et pour elle-même. 

L'évêque, revêtu de son grand costume, était assis à l'autel 
sur un fauteuil de velours et d'or, et sur l'autel on avait 
préparé l'huile des catéchumènes, un calice avec du vin et 
de l'eau, une patène et une hostie sur la patène, de la mÎB 
de pain, un bassin avec sa burette pour laver les mains, 
ainsi que des serviettes pour les essuyer. 

L'archidiacre s'avança alors, et, au milieu dhin vaste a^ 
lence, car toutes les voix de l'église s'étaient tues, il appela 
à haute voix : 

— Félicien PascaL 

Toutes les têtes se tendirent, i6t Von vit entrer le pieux 
jeune homme. 

Son visage rayonnait, n était couvert de Tamict, de l'aube^ 
de la ceinture, de l'étole et du manipule ; il tenait sa chasu- 
ble pliée sur son bras gauche, en signe qu'il n'avait pas ea- 
core le droit de la revêtir, et il portait un cierge de la mata 
droite ; il se plaça devant l'évoque, qui lui sourit et auquel 
l'archidiacre le présenta, en disant : 

— Très-révérend père, l'Église catholique, notre sainte 
mère, demande que vous daigniez élever à rhonneor de la 
prêtrise le diacre ici présent. 

— L'en croyez-vous digne? demanda Tôvôque, 

— Autant qu^il est permis à notre faible humanité decOD** 



TROIS HaNPMJia FORTS 27& 

naître, je crois et j'attesÉe fu'ii est digne d'être: éleyé à eett» 
dignité. 

— Dieu soit béni, alorsy fit révèque en se leyant, et se^ 
tournant vers la foule, il âiît ces paroles consacrées r 

— Mes chers frères^ puiafaeles-qoémes motife de crsdnte 
el d'espérance doivent exister pouf le pilote et pour le; passa* 
ger, chacun & le droit de donner soRaTia dans une chose où 
chacun a le même intérêt* 

» Ce ne fut pas en Ysdn ^e tes Sainls Pères établirent que 
V(m devait consulter le peuple lui-même au suj«t de Félec*»^ 
tion de ceux gui doivent s'approcher du service des autels, 
parce que ce que plusieurs personnes ignorent sur la vie et 
les pensées de quelqu'un peut être connu d'autres personnes, 
et que Ton est porté davantage à obéir à cdui qui est ordonné, 
quand on a consenti à son ordination. 

n La conduite de ce diacre, à moa avis du moins, et avec 
l'aide de Dieu, mérite cet honneur. Mais de peur quel'avis^^ 
d'un seul ou d'un petit nombre ne soit influencé par fai- 
blesse ou par amitié particulière, il est bon de suivre l'avis 
du plus grand nombre. 

» Veuillez donc dire ici ouvertement ce que vous pensez 
des actes, des mœurs et du mérite de ce diacre ici présent, 
et souvenez-vous que vous devez rendre témoignage à la 
sainteté du sacerdoce plutôt que d'écouter les sentiments- 
d'affection. / 

» Si donc quelqu'un connaît quelque chose contre lui, qu'il 
s'avance, et qu'il parle au nom de Dieu et dans l'intérêt de 
sa gloire. 

Pas une voix ne s'éleva; mais un murmure d'assentiment 
courut dans l'église. 

Alors l'évoque se tourna vers Félicien et lui dit à voix 
haute, et pour être entendu de tous, comme lorsqu'il s'a* 
dressait à tous : 

— Mon cher fils, vous désirez être promu à la dignité de 
prêtre, tâchez de recevoir cet ordre dignement et de voua 
montrer ensuite digne de cet honneur. 

» En effet, le prêtre doit offrir le sacrifice, bénir, diriger 



280 TROIS HOMMES FORÏb 

prêcher et baptiser. 11 faut donc s'approcher avec une grande 
crainte de ce grade et veiller à ce que la sagesse divine, ctes 
mœurs pures et l'observance continuelle des règles de la jus- 
tice vous recommandent à nos frères, 

» Dieu ordonnant à Moïse de choisir soixante-dix hommes 
dans Israël pour Taider dans son ministère et pour leur dis- 
tribuer les dons du Saint-Esprit, lui dit : o Tu les reconnaî- 
tras à ce qu'ils sont des vieillards parmi le peuple. » 

B Les prêtres auront été choisis ainsi-, car ils seront les 
vieillards du peuple, si par l'Esprit, auteur des sept dons» 
gardant Fesprit du décalogue, la science, le travail et la chas- 
teté les ont faits mûrs et probes avant la vieillesse. L'Ëglise 
a ainsi une couronne admirable et éternelle dans cette variété 
de serviteurs répandus de toutes parts, et ne faisant cepen- 
dant qu'un seul corps en Jésus-Christ. 

Quand il eut entendu ces paroles, Félicien vint s'agenouil- 
ler devant l'évéque, qui lui imposa silencieusement les 
deux mains sur la tête, puis, ramenant par devant vers l'é- 
paule droite l'étole qui pendait par derrière, et la mettant 
en signe de croix sur la poitrine du jeune homme, U lui dit : 

— Recevez le joug du Seigneur! son ioug est doux et 
léger. 

— Que le Seigneur soit béni ! murmura Félicien plein d'une 
touchante émotion. 

— Et maintenant, recevez Thabit de prêtre, continua l'é- 
vêque en revêtant le néophyte de la chasuble qu'il portait 
sur son bras; Dieu vous donnera la charité et la perfection. 

Puis, le vénérable père, ayant été ses gants et passé à son 
doigt l'anneau pontifical, prit de l'huile des catéchumènes, 
en oignit les mains jointes de Félicien, en disant : 

— Daignez, Seigneur, consacrer et sanctifier ces mains que 
nous venons de toucher avec l'huile sainte, et qu'elles puis- 
sent à leur tour consacrer ce qu'elles auront consacré, et 
bénir ce qu'elles auront béni ! 

La consécration des mains faite, Tévéque donna du vin et 
de l'eau au nouveau consacré, et lui dit en même temps : 

— Recevez, mon fils, le pouvoir d'offrir le sacrifice divin. 



TROIS HOMMES FORTS 281 

et de célébrer, au nom du Seigneur, la messe po]ir les vivants 
et pour les morts. 

— Que le Seigneur soit béni ! dit une seconde fois Pascal; 
et il se releva, et jetant un regard sur la foule qui Tentou- 
rait, il sourit à sa mère et à sa sœur. 

— Que la paix soit avec vous 1 ût révoque; et il embrassa 
le jeune homme. 

Alors le chant des enfants de chœur et la voix de Torgue 
éclatèrent en môme temps. L'Église, la sainte mère, se met- 
tait en fête pour célébrer le nouveau fils qui lui venait. 

Tous s'agenouillèrent, et bientôt les fidèles mêlant leurs 
voix à celles des enfants de chœur et de l'orgue, ce fut, sous 
la voûte sacrée, un chant général, une prière unanime. 

Pendant ce temps, la messe continuait et Pascal recevait la 
sainte communion. 

Après le Credo, le chant cessa, et révoque, se levant de 
nouveau, reprit en s'adressant au jeune prêtre : 

— Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettre» 
et retenus à ceux à qiii vous les retiendrez. 

Ensuite, rabattant tout à fait la chasuble que Pascal gar- 
dait encore pliée par derrière, il dit : 

— Le Seigneur vous revêt de la robe d'innocence. Donnez- 
moi votre main: vous promettez de croire ce que vous lirez? 

— Oui. 

— D'enseigner ce que vous croirez ? 
-Oui. 

— D'imiter ce que vous aurez enseigné? 

— Oui. 

Puis, après une pause : 

— Vous promettez à moi et à mes successeurs respect et 
obéissance*^ 

— Je le promets. 

— Vous affirmez que vous pardonnerez à ceux qui vous 
auront offensé? 

— JeTaffirme. 

— Vous jurez que vous immolerez toutes les passions hu- 
maines au culte du Seigneur? 

16 



282 TROIS HOMMES FORTS 

— Je le jure. 

— Allez, mon fils, vous êtes avec Dieu. Que la paix soit, 
avec vous! 

— Dieu soit béni! dit une troisième fois Pascal, les yeux 
mouillôs des saintes larmes de la reconnaissance et de 
la foi. 

Les cbonts reprirent, et Ton commença à se retirer sous la 
douce impression de cette imposante cérémonie. 

— Heureuse est la mère de ce juste! disaient les mères sur 
le passage de Félicien, qui s'en allait jusqu'à la grande porte 
de Téglise distribuer quelque argent aux pauvres et commen- 
cer sa mission par la charité. 

Une heure après, madame Pascal et sa fille étaient réunies 
à Félicien. Les deux femmes se tenaient tout émues à ses cô- 
tés, et lui souriaient comme les deux images de Tespérance 
et de la foi. 

Le soir même Félicien partit pour Moncontour, et le lende- 
main , toujours accompagné de sa mère et de Blanche, il 
quitta la maison maternelle pour se rendre au presbytère 
qu'il allait habiter; mais la moitié du village était venue k 
sa rencontre, et les maisons de la rue par laquelle il devait 
passer étaient toutes ornées de fleurs et de draperies. 

— Bénissez notre maison, mon frère, lui disait-on de 
toutes parts. 

Et des jeunes filles, vêtues de robes blanches, innocentes 
comme des anges, faisaient cortège aujeune prêtre e^ ^étaient 
des feuilles de roses et de lis sur sa route. 

— Vive M. Pascal! criaient les hommes. Et c'était à qui 
s^approcherait de lui, lui parlerait et toucherait sa main. 

Félicien récoltait dans cette manifestation unanime la mois- 
son d'amour et de bénédictions que le bien qu'on a fait et que 
les vertus qu'on pratique font tôt ou tard germer dans le 
cœur des hommes. 

— Pourquoi faut-il qu'une douleur secrète se môle à celte 
joie et à ce bonheur? se disait Blanche, dont les femmes bai* 
salent les mains, et à qui Suzanne disait sans cesse : 

— Blanche, pourquoi n'est-il pas là ? 



TROIS HOMMES FORTS 283: 

Jj^riTé à la porte de Téglise, Félicien trouva le curé qui l'y 
attendait 

Le saint homme lui dit, en Tembrassant, et devant ceux, 
qm raccompagnaient : 

— - Mon frère, je remets mon troujjeau sous votre directicai 
et je le confie à votre sagesse. 

» Voilà dix ans que je le guide danS; le chemin de la justice 
et de la foi. 

» Je vais tenter autre part ce que j'ai tenté icL Entre»,, 
mon frère, et soyez le bienvenu. 

» Vous avez de longues années devant vous; utilisez-les 
au service de Dieu. 

» D'ailleurs, vous trouverez dans vos compatriotes de» 
oreilles toujours prêtes à vous entendre, des âmes toujours 
prêtes à vous croire. 

« Il n'y a ici ni aveuglement ni surdité voliontaires. L& 
terrain est pur, semez-le bien, il fécond^sa toulseuL 

» Adieu, mes frères, je vou» quitte; mais là ©t je vais, Ji 
prierai toujours pour vous ; je voudrais pouvoir vous pres- 
ser tous une dernière fois sur mon sein; mais ces belles en- 
fants que j'embrasse et qui sont les anges de- to? ÊàmèUes, 
YOUB porteront les vœux et les bénédictions que j&met& dans 
le baiser que je leur donne. 

Les petites filles, au nombre desquelles se trouvait Suzanne, 
86 jetèrent dans les bras du bon prêtre, demandant toutes le 
baiser promis. 

C'était une scène touchante, en vérité, et capable d'émou- 
voir les cœurs les plus enduicist. 

. L'installation de Félicien eut Heu au milieu de la joie de 
tous. 

Cette joie qui accueillait le nouveau venu eût pu paraître 
de Tingratitude vis-à-vis de celui qui s'en allait, si, depuis 
le retour de Pascal, le curé n'eût préparé* ses fidèles à ce dé- 
part, et ne les eût rassurés en leur disant quH les viendrait 
visiter de temps en temps. 

Cependant, tout le village, Pascal en tête, lui fit cortôge 
jusqu^à la voiture qui le devait emmener. 



284 TROIS HOMMES FORTS 

Quand le soir, vers six heures, Félicien se trouva seul, 
comme il avait demandé à Têtre pendant quelques instants, il 
tomba à genoux au milieu de la petite chambre qu'il allait 
habiter jusqu'à sa mort, et laissa couler de son âme toutes 
les prières, toutes les joies et toutes les gratitudes qui s'y 
amoncelaient depuis le matin. 

H était encore à genoux quand on frappa à sa porte. 

Il alla rouvrir, et vit Blanche, toute seule, qui, s'age- 
nouillant à son tour, lui dit, en cachant son visage dans ses 
mains : 

— Mon frère, veux-tu m'entendre? 

— T'entendre! dit Félicien en souriant, en- relevant sa 
sœur et en l'embrassant sur le front, et pourquoi te mettre 
à genoux et cacher ton visage pour parler à ton frère? 

— Mon bon frère, fil Blanche en posant sa tête sur le sein 
du jeune prêtre, promets-moi que tu me pardonneras. 

— Tu m'eflrayes, enfant, tu pleures. Voyons, que se passe- 
t-il, et que veux-tu que je te pardonne? 

— Pardonne-moi de favoir menti, Félicien, ou plutôt de 
t'avoir caché quelque chose, continua Blanche après une hé- 
sitation qui semblait près de se renouveler. 

— Explique-toi. Tu sais bien que je t'aime, tu ne peux 
rien avoir fait qui te fasse trembler devant moi. 

» Parle, mon enfant, je f écoute. 

— Quand j'ai refusé d'être la femme de Robert, je ne t'ai 
pas dit, mon frère, pourquoi je refusais. 

— Tu m'as dit que tu ne l'aimais pas. C'était la meilleure 
raison que tu pouvais me donner. 

— 11 y en avait une seconde, mon frère. 

— Laquelle? 

■— C'est que j'aimais une autre personne. 

— Tu as Tàge où le cœur se décide. Blanche, tu ne peux 
aimer qu'un homme digne de toi; nomme-moi cethommç, 
et s'il t'aime, s'il mérite d'être ton époux, il le sera. 

— Il m'aime, mon frère, il me l'a dit. Voilà de qu'il faut 
que lu me pardonnes. 

Si Félicien eût douté un instant de sa sœur, il eût cru dou- 



TROIS HOMMES FORTS 285 

ter de Dieu. Si elle lui eût avoué tout ce que :^ous savons, il 
lût peut-être devenu fou, mais il ne Peut pas cru. 

— Et ta mère sait-elle cet amour ? 

— Non, mon frère, 

— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt? 

— Parce que j'ai voulu attendre que tu fusses prêtre, afin 
que tu pusses nous marier toi-même. 

— Chère enfant! Et tu es sûre d'aimer cet Ijomme? 

— Oui, j'en suis sûre, murmura Blanche avec effort. 

— Eh bien, dis-moi son nom, répondit Félicien d'une voix 
émue par ce qu'il venait d'entendre. 

Blanche tira de son sein la lettre que Frédéric lui avait re- 
mise, et lui dit, quand il eut fini de la lire : 

— Le comte va venir dans un instant te demander lui- 
même ce qu'il te demande dans cette lettre. 

— Retourne alors auprès de ta mère, ma chère Blanche, 
et quand le comte sera parti, j'irai vous voir toutes les deux 
et vous apprendre ce qui aura été convenu. 

» Tu seras sans doute comtesse. Es-tu bien sûre, mon en- 
fant, qu'il n'y a pas d'orgueil dans ton amour? Es-tu bien 
sûre que Robert, qui n'a que la noblesse du cœur, ne te ren- 
drait pas plus heureuse que cette noblesse de nom? 

» RéCôchis, il en est temps encore; l'heure qiii va sonner 
sera une heure solennelle dans ta vie. 

— Je te répète, mon frère, que j'aime le comte, que je ne 
veux et ne dois être qu'à lui, et que je mourrai si je de suis 
pas sa femme. 

En disant cela. Blanche ne pouvait retenir ses larmes, et se 
jetait de nouveau au cou de son frère, qui, se trompant na- 
turellement sur la cause de ses larmes, lui dit : 

— Tranquillise-toi, mon enfant, le comte t'aime pu^squ'U 
demande ta main. Le comte sera ton époux. 

Blanche remercia son frère du regard, lui serra la main, 
et s'en alla rejoindre Gervaise, qui l'avait ameoée et qui de- 
vait la reconduire chez madame Pascal; puis elle regagna la 
maison de sa mère en longeant la rue, déserte à cette heure. 

Elle passa ainsi devant la maison de Robert, devant cette 



286 TROIS HOMMES FORTS 

maison d'où le jeune homme s'était élancé au devant du 
taureau le jour où son frère était parti pour Niort.. 

— Pauvre Robert! murmura-t-elle en regardant tristement 
la petite maison silencieuse avec ses volets fermés. Il est 
parti maintenant, et c'est moi qui ai fait vide- cette maison 
autrefois joyeuse. 

» Pourquoi s'est-il trouvé là pour me sauver là.vie? n vau- 
drait mieux que je fusse morte, je ne souffrirais pas ce que 
je souffre aujourd'hui. 

Et la douce enfant jetait comme un baiser son regard plein 
de larmes sur la blanche maison, triste comme une tombe, et 
continuait son chemin, en se retouroant de temps en temps 
pour la voir encore. Les yeux aiment à se fixer sur les lieux 
qu- habitaient les gens aimés. 

Pascal s'était mis à la fenêtre, et suivait du regard sa sœur 
qui s'éloiguait. 

-- Pourquoi suis-je si ému? se demanda-t-il quand il fut 
seul. Pourquoi ai-je tressailli, malgré moi, en lisant la lettre 
que m'a remise Blanche, comme si, au Meu d'un bonheur, 
cette lettre eût enfermé un malheur pour elle. 

» C'est encore là un des égoïsmes du cœur. Si bons que 
nous soyons, nous souffrons toujours à: voir de nouvelles af- 
fections prendre dans le cœur de ceux q^ii nous- sont chers 
un peu de la place que nous y occupons. 

» Puis, tant que je croyais que Blanche n'aimait personne, 
j'espérais encore qu'elle aimerait un jour Robert, mon pau- 
vre Robert, qui va bien pleurer quand il va apprendre cet 
amour et ce mariage, car, sans doute^ il nourrissait dans le 
fond de son cœur la même espérance que moi. 

» Mais comment cet amour est-il venu au cœur de Blan- 
che? comment a-t-elle su qu'elle l'éprouvait, comment a-t- 
elle appris qu'elle l'avait inspiré? Je ne loi ai rien demandé 
de tout cela. 

» D'ailleurs, avais-je besoin d'autre confidence? J'aurais- 
paru la soupçonner, je lui aurais fait de .la peine. Ce senti- 
ment lui est venu comme il vient à toutes les jeunes filles. 

» Elle aura vu ce jeune homme pendant mon absence, il& 



TROIS HOMMES FORTS §817 

ne seront fdmës, ite «e le seront naSvemoit dit, isans voulûîr 
d'autres confidentsque leurs -eœuis^ Ils ont choigi le jouroù 
je devais être plein d'indulgence^et de joie, pour<mei'avouer; 
c'est bien à eux. Pauvre Robert! 

Félicien s'assit devant sa table, -et posant sa tôte sur la 
main, à la lueur de la lampe qui éclairait la petite chambiv, 
il continua de songer en relisant machinalfiment la lettre que 
venait de lui remettre sa sœur. 

— Quelle chose étrange que la vie! pensait-il^ et oommele 
cœur y grandit vite aux impressions! 

» Il me semble que c'est hier que Blanche est venue au 
monde. Je la vois encore avec ses grands yeuxbleu^, s'agi- 
tant dans son maillot sur les^enouoL de «notre môFe. .Son re- 
^rd ne comprenait pas, sa bouche ne pouvait parler. 

» 11 semble que la nature, si puissante qu^elïv soit, doive 
mettre des siècles à faire une'femme de cette enfont, une in- 
telligence de cette faiblesse. Beizeannées s'écoulent, etrFœu- 
vre de la nature est faite. 

» Toutes les choses de la vie sont devenues accessibles à 
ce jeune esprit; et voilà que les mêmes passions, à travers 
lesquelles elle passait quelques années auparavant. sans soup- 
çonner qu'elles existassent, et qui attendent toutes les gi^«ûé- 
rations au même âge de la vie, se présentent à elle, lui Kipor 
sant, comme aux autres, leurs inévitables volontés. 

» Voilà que cet esprit pense avec un'but, que ce cœur bat 

avec une cause; voilà eniin qu^un jour,rôtre dans lequel on 

fl'obstine toujours à ne voir qu'un enfaat arrive ôt^ous dit: 

i> — J'aime, et je mourrai, si je n'appartiens pafi à celui-là 

que j'aime. 

» Ohl mon Dieu! s'il est dans votre volonté d'éprouver par 
une douleur quelqu'un de notre famille, dhoisissez-moi^pour 
épreuve, et gardez de t«ute atteinte là chère et helle enfant 
qui sort d'ici. 

Pascal en était là de ses pensées, qaaud la porte ;S.'o&vrit£t 
que Robert haletant parut. 
— Mademoiselle Blanche sort d'ici? telfutsonprendermot 
^ Oit*, mon ami, l'avez-vousdonc vut? demandaJ^AUoiei;^ 



288 TROIS HOMMES FORTS 

en venant s'asseoir à côté de Robert, qui s'était laissé tomber 
sur une chaise, car il était épuisé de fatigue. 

— Je viens de la voir passer ; mais elle ne m'a pas vu. Elle 
me croit parti, il vaut mieux qu'elle le croie toujoiirs. Elle 
m'en voudrait peut-être d'être resté. D'ailleurs, je partirai 
demain. 

— Écoutez, mon ami, Blanche, que voua avez rencontrée, 
venait de me dire pourquoi elle n'avait pas consenti à être 
votre femme. 

— Elle ne m'aimait pas, voilà tout. 

— Non. Elle en aimait un autre qui Taime, qui demande 
sa main et que j'attends avant une heure, continua Félicien 
en passant à Robert la lettre du comte. 

— • Voilà donc ce qu'il venait faire à Niort, pensa Robert en 
lisant cette lettre, le soir où je l'ai rencontré! Ai-je besoin 
de vous dire, mon frère, ajouta-t-iltout haut, que mon cœur 
est plein de vœux pour mademoiselle Pascal? 

— Je le sais, bon Robert. 

— Maintenant, reprit l'ouvrier d'une voix émue, car chez 
lui l'âme était plus brisée que le corps, maintenant, laissez- 
moi vous dire que j'ai rempli la mission dont vous m'avez 
chargé. 

— Vous avez vu M. Morel? 

— Oui. 

— Il avait vu M. Valéry? 

— Qui était venu reprendre chez lui tous les fonds qu'il y 
avait déposés. M. Morel ne voulait d'abord pas répondre à 
cette lettre ; mais quand je lui ai eu dit qu'elle était d'un 
prêtre, et qu'il s'agissait de choses importantes dont un 
homme de votre caractère peut devenir le confident, il n'a 
plus fait de diflBciiltés, et il m'a remis cette réponse pour vous. 

— Donnez. 

Robert, à ce moment suprême, fut forèé de se lever et de 
mettre sa main sur sa poitrine pour s'aider à respirer, car il 
étouffait d'inquiétude et de pressentiment. 

Ëntîn, il tira la lettre de sa poche et la remit à Pascal. 

Celui-ci s'approcha de la lampe et l'ouvrit. 



"^J*' 



Âpeine en eut-Il lu quelques mots, qu^il deyintpâlccoimne 
un mort. 

Un moment Robert crut que Félicien allait se trouver mal, 
et se précipitant vers lui, il le prit dans ses bras. 

— Que se passe-t-il, mon frère? lui dit-il, et que vous ap- 
prend cette lettre? 

Le cœur de Robert battait à lui rompre la poitrine; car, 
pour lui, qui avait suivi d'un œil avide Timpression que 
cette lecture allait produire sur le jeune prêtre, il n'y avait 
plus de doute, et il était convaincu que Valéry et l'amant de 
Blanche n'étaient qu'un seul homme. 

— Ce n'est rien, mon ami, rien, répondit Félicien en pliant 
la lettre, en élevant la tête comme pour saisir la respiration 
qui lui manquait, et en faisant des efforts surhumains peur 
paraître calme, je vous remercie de la peine que vous vous 
êtes donnée. Cette lettre m'apprend tout ce que je voulais 
savoir. 

» Voilà deux jours que vous êtes à cheval, vous devez être 
fatigué. Allez vous reposer, mon cher Robert. D'ailleurs, 
vous savez que j'attends quelqu'un avec qui je dois avoir 
ime entrevue secrète. 

» Laissez-moi donc seul, et à demain, n'est-ce pas? De- 
main, j'aurai besoin de vous voir. 

— Je ne veux pas vous quitter, Félicien, car, malgré la 
peine que vous prenez à me le cacher, vous souffîrez en ce 
moment, et vous souffrez beaucoup. 

— Oui, je souffre beaucoup, comme vous le dites ; mais ce 
serait un crime, à moi, de vous dire la cause de cette souf- 
france. Allez, mon ami, allez. 

Robert se jeta dans les bras de Félicien. 
En ce moment la servante de Pascal entra. 

— Monsieur le curé, lui dit-elle, il y a en bas un monsieur 
qui veut vous parler. 

— Comment le nomme-t-on? demanda Félicien. 

— M. le comte Frédéric de la Marche. 

— Priez ce monsieur de monter, je vais le recevoir. A da* 
main, Robert, à demain. 

17 



%\jy^ 



iMfc^^fl|MMé^fa£am<»**V ****** *■■-'' 



^w.. 1, . 



— Robert quitta la chambre en se disant : 

— Oh ! non, pas à demain, car, ou je me trompe fort, ou 
je vais avoir ici quelque chose à faire... 

Le comte parut et salua Félicien. 

— C'est Lien lui, murmura le jeune homme, en s^appuyant 
à sa table pour ne pas tomber. 

Quand les deux hommes se trouvèrent face à face Fun de 
l'autre, toute leur âme passa dans leur regard. L'œil de l'un 
resta calme cqmme le premier rayon d'un jour d'été; rœil 
de Tautre s'éclaira d'une lumière fauve, comme le premier 
éclair d'une tempête. 

Pour Félicien il n'y avait déjà plus de doute. L'être fatal 
qu'il avait devant lui, et dont la bouche s'entr'ouvrait dans 
le sourire du mal, venait brider quelque chose dans sa vie. 

Les deux grands principe^ du monde se résumaient en 
eux en ce moment : la bien et le mal. La lutte allait com- 
mencer. Qui des deux allait tuer l'autre ? 

L'orgueil seul puise sa force en lui-même, voilà pourquoi 
il tombe, Félicien lev^ les yeux au ciel et demanda au Dieu 
qu'il servait la force dont il allait avoir besoin, $t la résigna- 
tion dont aurait besoin, à son tour, la pauvïQ enfant pour 
laquelle il priait quelques minutes auparavant 

Du reste, tout était si calme en Félicien, que Valéry se dit ) 

— 11 ne se doute de rien encore, 11 ne me reconnaît pas. 

La lutte commençait donc déjà par une délaite pour lui» 
puisque Pascal savait le véritable nom du cornt^» 

Ce fut Valéry qui le premier rompit le silence^ et avec 
l'intonation d'un homme c[ui serait inconnu à cel^i à qui il 
parle, il dit à Félicien : 

—- Monsieur, vous devez avoir reçu ce soir la visite de 
mademoiselle Blanche, qui a dû vous remettre une lettre de 

moi. 
Félicien fit un signe d'assentiment. 

— Je viens moi-môme, reprit l'ancien mendiant, chercher 
votre réponse à cette lettre. 

— Asseyez- vous, monsieur Valery> dit Félicien d'une voix 
douce, causons* 



yr- VQua m's^vçz donc recoîmu, momsicur? demanda Ya- 
lery. 

" Depuii bler je saia pur M« Maréchal que Bieu vous a 
sauvé, et depuis un instant, je sais que M. de \^ Marche et 
M. Valéry ne font qu'un seul et même homme. 

iDstinctivement, Valéry regarda autour de lui« 

Cette idée venait de lui traverser Tesprit, que Félicien 
voulait peiit-étfQ le faire arrêter et révéler tput de suite la 
déclaration qu'il avs^t r^çue. 

Valéry avait compté sur un coup de théâtre, sur un grand 
effet à produire quand il dirait à Félicien son véritable nom : 
il était reconnu d'avance; le jeune prêtre ne laissait voir de- 
vant lui aucun étonnement» aucune émotion. 

Ce premier moyei^ sur lequel il avait compté lui manquant, 
il sentit en lui un commencement d'infériorité, et il reprit : 

— Eh bien, oui, monsieur, je auis M. Valéry, et je viens 
VQU9 denumdqr la main da mademoiselle Blanche, que j'aime 
et qui m'aime. 

— Si vous aimiez ma sœur, monsieur, au lieu de me le 
dire d'un ton froid, et presque menaçant, ainsi que vous 
venez de le faire, vous vous jetteriez à mes genoux en pleu- 
rant, et voua me diriex : d Mon frère, ma vie et ma mort sont 
en votre pouvoir; mon frère, vous tenes la justice et le par- 
don dans vos mains; mon frère, je me repens, c&r j'aiine 
votre sœur, car un pareil amour renférpiQ en lui toutes les 
vertus, et il sera mon châtiment ou ma délivrance étemelle, 
selon votre volonté. » 

— Et si je vous parlais ainsi, monsieur, que ferîez-vous? 

— Ce que je ferais, monsieur? Je vous prendrais la main, 
et vous relevant, je voua dirais : 

» Dieu emploie tous les moyens pour ramener à lui les 
6mes égarées ; je remercie Dieu d'avoir choisi ma sœur pour 
opérer votre conversion. 

n Ayez patience un an; assurez-vous pendant cette année 
que votre âme ne se trompe pas, et dans un an, si votre re- 
pentir est ferme, si votre amour est sérieux, si votre con- 
version est sincère, je vous donnerai la main ée ma sœuTi 




S\l^ iS HOMMES 

non pas seulement pour la satisfaction de votre amour, mais 
comme un gage vivant du pardon de Dieu. 

— Ainsi, réprit Valéry, parce que je n'ai mis aucune hy- 
pocrisie dans ma demande, parce que je ne vous ai pas 
trompé par des feintes, parce que je vous ai fait froidement 
et gravement cette demande, vous la repoussez. 

— Quelque moyen que vous eussiez employé, monsieur, 
j'eusse vu la vérité transparaître. J'aime trop ma sœur pour 
me tromper au sentiment qu'elle inspire. 

— Alors, vous me la refusez? 

— Oui, monsieur. 

— Et vous faites aussi bien, répondit Valéry d'une voix 
railleuse, car je ne l'épouserais pas ! 

— Alors, que faites-vous ici, monsieur, et pourquoi me de- 
mandez-vous la main de ma sœur? 

— C'est qu'il y a une chose que vous paraissez ignorer, et 
que je vais vous dire. Il y a entre nous un secret terrible, 
monsieur. 

— Quel secret? 

— N'atez-vous pas reçu ma confession? 

— C'est vrai. 

— Ne savez-vous pas que c'est moi qui ai assassiné le curé 
de Lafou et sa servante ? 

— C'est vrai encore. 

— Ne vous ai-je pas donné, croyant mourir, une déclara- 
tion de ces deux crimes avec l'autorisation de la rendre pu- 
blique? 

— Oui^ehbienT 

— Eh bien, je ne suis pas mort, comme vous voyez, et ne 
veux pas mourir, surtout au moment où je suis, c'est-à-dire 
au moment ae m'alher à une des plus grandes familles de 
France. Il fallait donc que je rentrasse en possession de cette 
déclaration maudite, ou, tout au moins, que je vous con- 
traignisse au silence. Alors... 

— Alors? répéta Félicien, pâle comme une statue. 

— Alors je me suis fait aimer de votre sœur, et elle est 
devenue ma maltresse* 



THOIS HOMMES FORTS 293 

— Vous mentez, monsieur, répondit Félicien d*une voix 
douce. 

Valéry tendit, pour toute réponse, au prêtre les lettres de 
sa sœur. 

Pascal en ouvrit une au hasard et la lut. 

Une grosse larme, une seule, tomba de ses yeux sur le 
papier qu'il lisait et qu'il referma silencieusement. 

— Je vous demande pardon, monsieur, ma sœur est bien 
ce que vous dites. 

Puis, restrtution sublime, il rendit à M. Valéry les lettres 
qui lui appartenaient. 

Le calme du jeune homme irritait de plus en plus Valéry, 
et il ajouta : 

-- Mais vous ne savez pas encore tout. 

— Que peut-il y avoir de plus, mon Dieu! 

— Dans quelques mois votre sœur sera mère. 

— Pascal s'appuya au mur.d'une main et passa Tautie sur 
son front, comme pour contenir son cerveau près d'éclater. 

— Et pourquoi toutes ces infamies*' monsieur. 

— Comment! vous ne comprenez pas? s'écria l'ancien 
mendiant avec son éternel sourire de haine et de défi. 

— Non ! je ne comprends pas que vous fassiez du mal à 
ceux qui ne vous ont rien fait. 

— Ne fallait-il pas que je vous forçasse à vous taire sur 
mon compte? ne fallait-il pas que je sauvasse ma tôte de 
réchafaud? 

— Il y avait pour cela un moyen bien simple, monsieur. 

— Lequel? 

— C'était de venir me dire : « Je vis: » et la mort, c'est-à- 
dire la cause de votre déclaration n'ayant pas eu lieu, l'effet 
devait disparaître avec elle. Un prêtre ne peut révéler la 
confession ; -v^ous n'aviez donc rien à craindre de moi. 

— Ainsi vous auriez gardé le secret? 

— Oui, monsieur. 

— Et maintenant? 

— Maintenant, lit Pascal avec effort, maintenant Je le gar- 
derai encore, car c'est mon devoir de le garder. Puis, je 



S94 TROId HOMMBâ FORtS 

prierai Dieu qu'il tous éclaire, et qu'il voiis envoie à vous 
le repentir, à moi la résignation. 

Si fort qu'il fût, Valei7 était anéanti devant eette force 
bien autrement puisoante, bien autrement élevée que la 
sienne. 

— Et cette déclaration? reprit Frédéric. 
—La voici, monsieur. 

Et Félicien, tirant d'un tiroir un papier cacheté, s'apprêta 
à déchirer ce papier. 

— Non, rendez-le-moi, j'aime mieux cela, fit Valéry, pâle 
et ne quittant pas le prêtre des yeux ; car il lui semblait 
impossible qu'au moment de M rendre là seule preuve 
qu'il eût contre lui, le jeune homme n'essayât pas d'étran- 
gler rhomme qui venait de lai làlre tant de mal. 

Félicien rendit le papier à Valéry, qui le mit dans sa poche 
et qui, reculant devant l'attitude calme, résignée du jeune 
prêtre, gagna la porte à reculons, pâle, effaré, comme don 
Jnan devant la statue du Commandeur. 

Cependant) il trouva le courage de s'écrier î 

— • Je l'ai enfin \ A moi l'avenir, maintenant ! 

FéUcien resta quelques minutes comme anéanti, puis, le- 
vant les mains au ciel, il laissa les larmes déborder de ses 
yeux, et au miheu de ses larmes il murmura : 

— Mon Dieu, vous m'avez mis entre ma conscience et mon 
honneur; entre mon devoir et mon amour pour ma pauvre 
Blanche ; je vous remercie, mon Dieu, de m'avoir donné la 
force de tenir le serment que je vous avais fait, d'immoler 
à votre culte toutes les passions des hommes. 

Et Pascal, se remettant à genoux, continua sa prière. 

Alors un homme entr'ouvrit doucement la porte et la con- 
sidéra quelques secondes avec une touchante admiration. 

Cet homme pâle comme un spectre, et qui, caché dans la 
chambre voisine, avait entendu tout ce qui venait de se 
passer, c'était Robert. 

U referma la porte sans interrompre la prière, descendit 
dans la rue, et suivant Valéry qui s'éloignait : 

^ Â uouB deux maintenant, dit^il. 



TROIS HOHHBS FORTS 295 

xxvm 

Ll PAADOU 

Féliciéh était brisé. L^âme, si chrétienne cpi'elle soit, ne 
reçoit pas impunément de semblables secousses. La lutte qu'il 
avait soutenue contre Valéry n'était rien à côté de celle qu'il 
avait soutenue contre lui-même et dont il venait de sortir 
victorieux. Félicien était jeune ; il aimait Blanche plus que sa 
vie, son honneiir plus que Blanche; mais il aimait Dieu plus 
ôue tout cela, et Dieu inspire de rudes devoirs à ceux qui 
raitnent. Un ïnoment, sa jeunesse, Comme un jeune cheval 
sous l'éperon, avait bondi en lui sous Teffroyable défi de 
Thommè qui venait de sortir. Un moment, la nature de 
l'homme avait ett sa volonté sous le devoit du prêtre. Féli- 
cien avait senti dans ses oreilles bourdonner le sang rapide 
de la colère, il avait férihé ses yeiix sous ce nuage brûlant 
qui dotine le Vertige, et qui, sans qu*on sache comment^ 
vous met la vengeance au cœur et une arme à la main; 
mais bientôt la résignation chrétienne s*était élevée au fond 
de son cœur jusqu'au niveau de sa passion, et l'avait dé- 
passé, conune un fleuve pur qui monte et qui cache dans 
la transparence de ses eaux les rocs arides ou méphitiques 
qu'il avait Un moment laissés à, découvert. L'âme du pieux 
jeune homihe n'avait pluô offert alors qu'une surface cahne 
et pure qui, au lieu de se ternit de la vase au fond, se colo- 
rait de l'azur du ciel. 

C'était donc là une de ces effroyables victoires qui peu- 
vent tuer les vainqueurs; mais n'est-ce pas aussi une ma- 
gnifique chose, que cette religion d'humilité, de devoir et 
de résignation rue Jésus a apportée sur la terre, et qui a 
révélé à l'âme ces grands et sublimes triomphes qu'elle sait, 
depuis Jêsus-Christ, remporter sur elle-même? N'est-il pa» 
bien réellement un membre de la divinité, l'homme qui se 
hausse à ce point au-dessus de lui-même, que, tout en souf- 
frant, et en mourant quelquefois des blessures qu^on lui fait 



296 TROIS HOMMES FORTS 

et des coups qu'on lui porte, il en laisse, comme le divin 
Rédempteur, couler le pardon avec son sang? Ne doit-elle 
pas un jour enfin être la religion universelle, cette mer- 
veilleuse doctrine qui a pris Fâme esclave de la matière et 
qui a fait de la matière l'esclave éternelle de l'âme? 

Lorsque Pascal eut tenniné sa prière, il s'assit, et, dans la 
solitude de sa petite chambre, il se remit une seconde fois 
en face de lui-même. 

— Ainsi, se dit-il voilà Blanche perdue, voilà notre nom 
flétri, voilà mon avenir brisé dès le premier jour. Dieu me 
donnera-t-il assez de piété, assez de temps pour recon- 
struire tout cet échafaudage de bonheur et de pureté? Je 
l'espère; en attendant, j'ai fait ce que je devais faire. Dieu 
soit béni. 

Alors Félicien appela sa vieille servante, brave femme qui, 
depuis vingt ans, était dans le presbytère, qui l'avait vu naî- 
tre et qui avait vouJu le servir. 

— Ma bonne Marguerite, lui dit-il, car les bonnes âmes de- 
viennent d'autant plus expansives qu'elles souiïrent plus; ma 
bonne Marguerite... 

Il s'arrêta là, comme un homme qui ne se rappelle plus ce 
qu'il voulait dire. 

— Que désirez-vous, monsieur le curé? 

— Je n'en sais rien, ma bonne Marguerite, mais embrassez- 
moi, ajouta Félicien en la prenant dans ses bras et en sen- 
tant son cœur se fondre dans ses larmes, j'ai besoin de pres- 
ser sur mon cœur un cœur honnête et aimant. 

— Qu'avez-vous donc, monsieur le curé? 
—• Rien, Marguerite, rien. 

Félicien prit son chapeau et descendit, 

— Vive monsieur le curé! crièrent les paysans qui atten- 
daient à la porte. 

— Merci, mes amis; mes bons amis, merci, répondit le 
jeune homme avec émotion. Soyez tranquiQes, je prierai Dieu 
pour vous tous, et Dieu vous bénira. 

Tous ces braves gens, qui ne se doutaient certes pas de ce 
qui venait d'avoir lieu et à quelle douleur sérieuse leur joie 



TROIS HOMMES FORTS 297 

naf ve faisait cortège ; tous ces braves gens disons-nous, ac- 
compagnèrent Félicien jusqu'à la porte de la- maison de sa 
mère, lui rendant ainsi un public et unanime témoignage de 
leur estime, de lenr admiration et de leur dévouement. 

Au moment où Pascal refermait la grille du jardin sur 
lui, le cri : « Vive monsieur le curé! » retentit une dernière 
fbis; puis ces bonnes gens se retirèrent gaiement, et le vil- 
lage retomba bientôt dans son silence accoutumé. 

On eût dit que Dieu envoyait au jeune homme cet accord 
de touchantes et sincères sympathies pour le récompenser 
déjà de Tépreuve qu'il venait de subir. 

Félicien trouva Blanche assise à côté de sa mère, Fœil fixé 
sur la porte dé la chambre où elle était, et tressaillant au 
moindre bruit. 

Son frère entra en lui souriant, 

Il alla embrasser sa mère, puis, se penchant vers la jeune 
fille et lui prenant la main, il lui dit } 

— Viens avec moi. Blanche, j'ai à te parler. 

Blanche ne quittait pas du regard les yeux de son fr^re, 
comme pour y lire plus tôt sa destinée. 

Il n'y avait toujours que de la bienveillance dans les yeux 
de Félicien. 

Il emmena Blanche dans une chambre voisine. 

n s'assit et la fit asseoir à côté de lui; puis, sans dire une 
parole, il l'embrassa. 

Ge baiser donna du courage àla pauvre enfant 

— Tu as vu H. de la Marche ? lui dit-elle. 

— Oui, répondit Félicien, et il m'a tout dit 

— Tout? s'écria Blanche. 
—Tout 

— Et tu m'as pardonnée, mon frère? continua-t-elle en se 
jetant aux genoux de Pascal et en cachant sa tète dans le 
sein du jeune homme. 

— De quel droit ne te pardonnerais-je pas? 

— Et le comte t'a demandé ma main? 
-Oui. 

—Et tu la lui as accordée? 

17 



298 TROIS HOMMES FORTS 

— Non. 

— Non I fit Blanche arec étonnement. 

— Cet homme ne t'aimait pas, et il était indigne de toi, mott 
enfant. 

— Oh! sois béni, mon frère ! s'écria la jeune fille en se je- 
tant dans les bras de Félicien. 

— Que veux-tu dire? 

— Je veux dire, mon bon frère, (fue moi non plus je n'ai- 
mais pas cet homme ; cju'une effroyable fatalité m*a fait tom- 
ber sous son pouvoir, et (lue j'acceptais ce mariage pour 
l'honneur de notre nom que j'avais taché, mais qu'il eût été 
ma punition éternelle. Que Dieu est bon de permettre que je 
puisse expier autrement la faute que j'ai commise! n n'y a 
faute si grande que le repentir n'efface, n'est-ce pas, mon 
frère? Eh bien, j'entrerai dans un couvent, je prierai jour et 
nuit, mais au moins je ne serai pas la femme de cet homme, 
et je placerai mon cœur entre les mains de Dieu. Nul ne 
saura la cause de ma retraite, pas même notre mère, et mon 
âme, retardée par Ka fente, finira cependant par rejoindre la 
tienne, et toutes deux marcheront côte à côte dans le chemin 
du Seigneur. 

Félicien, la tète baissée, écoutait sa sœur, et sa poitrine se 
gonflait de plus en plus. Il allait lui-répondre, quand les lar- 
mes se ihrent jour de nouveau et que son visage s'en couvrit 
comme d'une bienfaisante rosée. 

— Dieu n'accepte pas le sacrifice que tu veuxltfi faire, ma 
Blanche bien-aimée, dit Pascal ft sa sœur; tu le dois à ton 
enlant, innocente créature qui demanderait ôfi est éz mère 
et que tu n'as pas le droit d'abandonner. Bspère en Dieu, ma 
sœur, tu as été \ictime d'une fatahté. Au nom du Seigneur 
je te pardonne, comme frère je t'absôus et je t'aime. Em- 
bros^e-moi;. Blanche^ et songeons à Tavenir. Le bien que 
nous faisons nous dédonunagera du mal qu'on nous ft fait, 
et nous serons heureux encore. Puis, nous avons un dévoir 
à remplir. N'avons-noua pas promis à un brave cœur, qUe tu 
as blessé malgré toi, car le malheur est dans notre maison, 
n'avons-nous pas promis à Robert ds nous dMiner dé Sa- 



TROIS HOHHEB FORTS 1^ 

MAfiié^f 11 iàut tenir cette promesse, Blanche, car il tmt que 
Robert ignore ce qui s'est passé et qu'il parte à soû tour, lia 
mère et Suzanne resteront avec nous. 

— Oh oui! Jélicien, ht Ëlanche eu pleurant aussi^ tu as 
raison de dire que le malheur est dans notre maison, et ce- 
pendant tu lié sais pas tout. 

— Qu'y a-t-il encore? mon «nfant 

— Taime Robert! 

Le doux et pieux jeune homme ù^eùt jamais sônpçcmné 
que le cœur d'une jeune fille pût en&nner de pareils mys- 
lères. 

— Pauvre enfant! toturmura-t-îl, que vas-tu àeveûir main- 
tenant entré ta lâuté et ton amour I 

XXIX 

LA, rOBCB FHTSIQUB 

Croyez-vous que la force physique aitété donnée à lliotnme 
comme elle à été donnée iiu fauf^au, dans cause, sans intel- 
ligence, sans butproYidentiel? 

Je ne le crois pas, moi. 

Groyez-Yous que Dieu ait donné à certains hommes justes 
et honnêtes le droit de se faire, sans le secours delà loi, 
les instruments dé sa jusUôe, (^and Ûs se trouvent en face 
d'exceptions aussi fatales et aussi dJBâgerëùses pour toute 
une société, que celle que nous avons essayé de peindre dans 
Valéry? 

Je le crois rorlhéttitSJlt. 

La nuit était obscure, Robert suivait Valéry à trenie fOiB 
de distance. 

L*hn était |)Më, agite, tftssônhanl comteé limage de k 
terreur; l'autre p&leïtuksï, YcitâB Câble et sombre c^inme 
une statue de ta Néce^itô. 

Tout à côUp Vàiéry âist;)àmt Aaïis une ruelle, espèce dW* 
calier ètrbit et ïàbdtëtix, C!ôbà:iUààùt èïïtre deux murs au 
fond de lA vallée. 



300 TROIS HOMMES FORTS 

Au moment où il entrait, Robert disparaissait de son côtô, 
mais il reparaissait bientôt au bas de cette ruelle et venait 
tranquillement s'asseoir sur la première marche de cet es- 
calier, tournant ainsi le dos à celui qui descendait, et barrant 
complètement le chemin. 

Valéry, en arrivant à cet homme immobile, lui toucha 
répaule en disant : 

— Mon ami, veuillez me laisser passer. 

Alors Robert se leva, se retourna, et regardant le comte 
en face : 

— Non, monsieur, lui dit-il, vous ne passerez pas. 

— Et pourquoi cela? demanda Valéry, qui ne reconnais- 
sait pas ce jeune homme et croyait avoir affaire à un homme 
ivre. 

— Parce que le pas que vous venez de faire est le dernier 
que vous ferez de votre vie. 

Frédéric haussa les épaules. 

— Allons, fitril en étendant la main pour écarter le paysan, 
éloignez-vous- 

— Regardez-moi donc, monsieur, et vous verrez que jo 
ne puis pas vous laisser passer. 

Valéry se pencha sur son interlocuteur. 

— Robert! s'écria-t-il. 

— Oui, Robert. 

— C'est autre chose alors. Et que me voulez-vous? 

— Je veux vous tuer. 

— Vous! 

— Moi. 

— Et croyez-vous que je suis un homme à me laisser taer 
ainsi? 

Il le faudra bien. 

— Et pourquoi voulez-vous me tuer? demanda le comte 
d'un ton moitié ironique, moitié ému. 

—Parce qu'il est temps que vous soyez puni de tout ce 
que vous avez fait. J'ai entendu tout ce que vous avez dit à 
Félicien tout à l'heure. Vous avez assassiné un homme et une 
femme; vous avez forcé une jeune fille à douter de la pudeur; 



TROIS HOMMES FORTS 301 

VOUS avez voulu forcer un prêtre saint comme un martyr à 
douter de Dieu. Sur mon âme et sur ma conscience, vous 
avez mérité la mort, non pas cette peine de mort légale 
gui laisse au condamné le temps et le moyen de faire du 
mal avant de mourir, mais cette peine de mort qui tue 
comme la fouare et qui est la brusque volonté de Dieu. 

— Allons, monsieur, tuez-moi, reprit Valéry en portant 
la main à la poche de son habit et en y armant un pistolet, 
car, comme on le pense bien, Valéry n'était pas de ceux qui 
sortent, qui dorment même sans armes. 

Robert vit le mouvement, et saisissant d*une main vigou- 
reuse et impassible comme un étau le bras de son adversaire : 

— Cinq minutes encore, monsieur, et dans cinq minutes 
je vous laisserai décharger cette arme contre moi, et j*espère 
même que vous me blesserez; mais auparavant je veux que 
vous sachiez bien à qui vous avez affaire et ce qui va se 
passer. J'aime mademoiselle Pascal et je veux l'épouser; mais 
vous comprenez bien que pour cela il faut que vous soyez 
mort. Votre enfant, je le reconnaîtrai et il portera mon nom; 
cela vaut bien quelque chose, n'est-ce pas? Je pourrais vous 
tuer en duel, mais vous n'en valez pas la peine, d'ailleurs je 
n'ai pas le temps d'attendre; vous êtes une bête fauve, et 
j'aime mieux vous tuer d'un coup de poing. 

— Essayez. 

— Patience, seulement je ne veux pas qu'on me tranche 
le cou pour avoir commis un assassinat, n y a trop long- 
temps que je souffre à cause de vous, il est temps que vous 
me dédommagiez. Je vais vous lâcher le bras et vous barrer 
le passage, vous me tirerez évidemment le coup de pistolet 
que vous tenez là, ce sera donc un duel où vous aurez toutes 
les chances; seulement, comme il 7 a im Dieu, vous me 
blesserez peut-être, mais vous ne me tuerez pas. Alors jo 
serai en cas de légitime défense, 3t je vous assommerai 
comme on assomme un bœuf, d'un coup de poing. Je vous 
prendrai les lettres de Blanche, que vous avez sur vous, je 
les brûlerai, mais je laisserai sur votre cadavre la décla- 
ration que Félicien vient de vous rendre. Tirai déclarer que 



302 TRorsi noMMES roRT^ 

j'ai tué un homme qui, sans rfiison, m*avûit tiré un cou^ &e 
pistolet* Je Buis connu, aimé, honoré ici. Quand on m'inter- 
rogera^ je répondrai que je ne vous connaissais pas, que 
j'ignore pourquoi vous m'avez attaqué, et comme on aura 
trouvé sur vous j^ctte déclaration qui prouve que voiis êtes 
un assassin» on rejettera cette nouvelle tentative dô Uiieuttrc 
sur les terreurs familières aux gens de Votte espèce, qui 
croient voir un juge et un dénonciateur dans tous ceux qu'ils 
rencontrent. On me plaindra et je serai acquitté. AVoueî 
que tout cela est bien raisonné et qu'il n'y a pas besoin 
d'être un malhonnête hotnme pour teowref une pareille 
combinaison. 
Vous devinez» n'est-ce pas, de quel ton tout cela était dit? 

— Oui, c'est bien raisonné^ reprit Valéry d'une voix ràU^^ 
que; mais il se passera bien des choses avant que cela â'ac-^ 
complisse, et je ne suis pas encore mort, 

— Eh bien> monsieur^ essayons» Vous êtes un hommtô 
fort, vous avez brisé tous les obstacles qui s'opposaient â 
vos volontés; je vous défie de briset celui-ci. El en disaiil 
cela, Robert lâcha la main de Valéry pour lui laisser toud 
les moyens d'attaque et de défensev et lui montrait tes deux 
vigoureux poignets. 

Valéry tira son pistolet de sa poche. 

— Voulez-vous me laisser passer? lui dit-il, 

— Non. 

Et {{obert ne bougea point. 
— Vous ne le voulez pas? 
—Non. 

— Prenez gardet 

— Titez donc, monsieur. 

— C'est vous qui l'aurez voulu» s'écria Valéry. Et ivre de 
colère et tremblant de toutes les émotions du jour, il étendit 
le bras sur Robert et lâcha la détente de son arme. 

Le colosse ne bougea point j cependant Valéry était sûr 
d'avoir touché son adversaire. 

En effet, malgré l'obscurité de la nuit^ il vit une largo 
tache de sang rougir la chemise du jeune homme à la hau-» 



¥110» IftOMMfiS tùfin M8 

teat da cmuT. H espërfii ftloM> car plus tiû bomme éist tti- 
minel, plue ilespère, il edpôia «i^eote aYûtr le tempa èe sO 
sauver et il fît un pas en arrière, mais avant ^tt^il en eût 
fait un secoue' , Robert^ mUet et pUe^ TAt&it saiôi d'une main, 
et levant Tautre : 

— Té repens^tU) lui dlt-iL 

Au lieu de répondre, Valéry, de la maiti tpi'il ftimit VSm, 
essaya de déchirer le papier que Félicleil Tenait de lui réti- 
drc ; maià tm moment où il le sàlsstBMdt^ Robert Jetait au 
ibin le chapeau de Frédéric et laissait, téritablë masâUe^ toffl» 
ber son formidable poing sur la tète de œ misérablek 

Valéry vacilla comme un homme ivre, ses yeux roulèrent 
sans regard dans leur orbite, ûeA mots saAs suite s'échap- 
pèrent de sa bouche, il étendit le bras, et tournant deUx ou 
trois fois sur lui -môme, il tomba. Chose inerte^ heurtant de 
sa tête tes marches de Fescalier et fitoif sant dems ses mains 
crispées la prouve de tous sM dimesi 

Robert ramassa te pistotel débhaigé, prit la déclaration ûb 
l'assassin et les lettres de Blandie, qu'il anéantit^ puis Ateô 
ime force surhumaine, car la balte du comte avait tra«^ 
versé te poitrine, il regagnn te ville^ se rendit toht sangltmc 
chez le maire et lui dit : 

— Monsieur te maire, en passant pour revenir ici par te 
chemin creux de la vallée, j'ai reoooutré uii honime qtti m*û 
tiré un coup de pistotet et m'a fait la blessure que vdds 
voyez, ie me suis défendu camme j'ai pUj et Je crois bieU 
que je l'ai assommé d'un ooup de poings Voilà une letti^e 
cachetée qu'il t^ait à la main et te pistolet dont il s'est 
servi, te me constitue prisonnier* mais je demande uu mé- 
decin et un prêtre^ Bn disant cete« Robert soucndtaa'mBteei. 
comme un homme tellement calme deeoasctenoe flUllituVe 
moyen de rire dans te douleoTi et te mairei qui le connais- 
sait bien, s'écriait : 

— te vais (Percher le médecin mol«môme ; qu'on aille 
chercher H. Pascal! 

Une demi-heure aprés^ te premier pansonent ^tait laiti al 
Félicien accourait auprès de Robert» 



304 TROIS HOMMES FORTS 

Quant au médecin qui avait fait le pansement, c'était 
M. Maréchal, lequel, comme on le sait, n'avait pas encore 
quitté Moncontour. 

Quand le premier appareil eut été posée sur sa blessure, 
Robert tendit la main à M. Maréchal : 

— Merci, docteur, lui dit-il, veuillez me laisser quelques 
instants seul avec Félicien. 

M. Maréchal se retira. 

— Mon frère, dit alors Robert, je puis mourir, n faut donc 
que je me confesse; et le jeune homme raconta au prêtre 
tout ce qui s'était passé, puis il ajouta: 

— Voilà toute la vérité, mon cher Pascal, j'ai fait ce que 
j'ai cru de mon devoir et de mou droit de faire. Par un ha- 
sard étrange, la force du bien et la foit;e du mal pesant cha- 
cune de son côté, le mal l'emportait, cela ne pouvait être, et 
la force physique, cette force absurde du poignet, est venue 
providentiellement, croyez-le bien, rétablir l'équilibre. Je 
ne suis pas prêtre, moi, je n'ai pas fait le vœu de résignation 
et d'humilité. J'ai abattu cet homme comme j'ai abattu le 
taureau qui se précipitait sur vous; c'a été entre nous un 
duel loyal, dans lequel je ne me suis servi que de ma seule 
force et de mon seul droit contre un homme armé. Tout cela 
fut fait en dehors de vous, et vous n'en êtes solidaire en 
rien. Cependant, je n'ai pas encore réparé tout le mal que 
cet homme a fait. Allez chercher mademoiselle Blanche, mon 
frère, j'ai quelque chose à lui dire. 

Pascal, pleurant et priant pour ce noble cœur, embrassa 
Robert, et sans dire une parole, il alla chercher s^ sœur. 

Pendani ce temps, le substitut du procureur du roi était 
venu pour interroger le meurtrier, car, eu somme, aux yeux 
de la loi, il y avait meurtre. 

— Racontez-moi les faits, monsieur, dit le substitut. 

— J'étais assis dans le chemin creux, répondit Robert, 
quand un homme qui le descendait m'a touché l'épaule, en 
me disant : Laissez-moi passer. 11 parait que je ne lui ai pas 
obéi assez vite, car il a pris un pistolet^ et à trois pas il a 
fait feu sur moi. La balle m'a traversé la poitrine; alors je 



TROIS HOMMES FORT» 305 

me suis précipité sur lui, et d'un coup de poing sur la tôte 
je Fai étendu à terre. Cet homme avait Tair effaré d*un cri- 
minel qui se sauve, et j'ai rapporté ici un papier qu'il tenait 
à la main, qu'avant de tomber il a essayé d'anéantir, et le 
pistolet dont il était armé. 

— C'est bien la vérité? 

— Oui, monsieur. 

C'était la vérité, en effet, sinon dans les causes, du moins 
dans les résultats ; c'était la seule vérité que, pour l'honneur 
de Blanche et de Pascal, Robert pût dire à la justice des 
hommes. 

Le substitut décacheta la déclaration et la lut. 

— Vous ne vous étiez pas trompé, monsieur, dit-il à Ro- 
bert, vous aviez affaire à un grand criminel. 

La balle avait été extraite de la blessure, on s'assura qu'elle 
était du calibre du pistolet saisi,, lequel portait sur sa poi- 
gnée les initiales de M. de la Marche, et le substitut, se le- 
vant, dit à Robert : 

— Je suis forcé, monsieur, préventivement, de vous main- 
tenir en état d'arrestation ; mais l'instruction de cette affaire 
ne durera pas longtemps, je pense, et vous serez libre bien- 
tôt, je l'espère. 

— Je suis prêt avons suivre, monsieur le substitut; mais 
j'ai une grâce à vous demander. 

— Laquelle? 

— Je puis mourir de la blessure que cet homme m'a faite ; 
je puis être condamné, puisqu'il n'y a pas d'autre témoi- 
gnage que le mien : avant que je meure, avant que j'aille 
en prison, pendant que je suis encore un homme vivant et 
un honnête homme, je voudrais donner mon nom à une 
jeune fiUe que j'aime et que je devais épouser. Nous sommes 
ici chez le maire, le frère de cette jeune fille est prêtre, elle 
va venir; c'est l'affaire de deux heures. Dans deux heures je 
me rendrai où la justice ordonnera que je me rende. 

— C'est bien, monsieur Robert, demain je vous ferai trans- 
norter, non pas à la prison, mais à Finfirmerie de la prison ; 



306 YROIS HOHMSS FÔRtil 

et ju6qae4à tous êtes ptisonnierici, mais geilletneat Èùt 
parole. 

ftobett ràûetdàle substitut, qui s'éloigna àrec toutes les 
misirquieB possibles de sympathie poat le prisonnier. 

Cinq minutes après, Blanche et Pascal entraient. 
, —Robert, vous ôtes blessé! s'écria Blanche en se précipi- 
tant aux genoux du jeune homme, et poui* moi î Dieii me 
pardonnera-Mi jamais tout ce (fae je vous aurai fait souffrir, 
mon ami ! 

— M. de la Marche est niott, Blanche. 

— Je le sais. 

Et la jeune fille baissa la tête détant &è ilôm <tui était la 
preuve de sa faute. 

— Ne vous avais^^je pas ^romiS) ireprit Robëi^t, ique le mal 
serait réparé? 

— C'est vrai. 

— Félicien, il y a quinze jours, vous m'avez offert la main 
de votre sœur; maintenant que j'ai tué un homme, ine Tof- 
frez-vous encore ? 

— il y a quinze jours, répondit Félicien, je ne savais pas 
ce que je sais, Robert; aujourd'hui je ne puis plus offrir la 
main de Blanche. 

— Blanche, dit alors Robert, voulez-vous être ma femme? 

— Hélas! s'écria Blanche en éclatant en sanglots et en ca- 
chant son visage dans ses mains, je ne pouvais être la femme 
que du père de mon enfant. 

— Ëh bien , Blanche, fît Robert avec une voix et 1m sou»- 
rire impossibles à rendre, soyez la mère de Suzanne, je serai 
le père de cet enfant, 

» Mon frère, continua Robert en se tournant vers Pascal^ 
faites préparer réglise^ dans une heure nous vous rejoin- 
drons, Blanche ;C moi. 

En effet, une heure après, Blanche et Robert étaient ag^ 
nouilles devant l'autel, et Pascal les mariait. 

Robert demandait à Dieu de donner à Blanche la fbrce né- 
cessaire pour accomplir le sacrifice qu'dle faisait àtL tepU6 



et à riKtoiièar de sa iisitâilte, caf Rôbéi^ttiè dôlsàtaitpjasaUné ' 
de Blanche. 

Après ia cérémmiie, elto renttu Wdc 80û firère, et ftobert 
se fit îransporter à l'infirmerie de la prison. 

Au bout d'un mois, Finstruction de l'affaire était faite, Ro- 
bert était guéri, et les assises (S'ouvraient à Niort. 

Le tribunal était envahi comme l'avait été celui de Nîmes 
pendant le procès de Rfeiynàl*, seultement, au contraire du 
premier accusé, Robert n'était entouré que de sympathies, 
et de tous les eoias de la siaUe où lui ^uriait. 

Au moment où allait commencer l'intetTôgatoîre, l^avocât 
général m leva et prononça ces paroled en s'adressant aux 
jurés: 

• Messieurs, 

» Il y a huit ans, le tribunal de la ville de Nbnesétaitplehi 
comme l'est celui-ci. Un jeune homme était au banc des ac- 
cusés ; on l'accusait d'avoir assassiné son oncle et une vieille 
femme, et de les avoir volés après leur mort> 

» Ce jeune homme était innocent ; mais les charges qui pe- 
saient sur lui étaient accablantes. 

» Il fut condamné à mort et exécuté. Le coupable assistait 
au débats et vit Texécution. 

» C'est ce misérable, voleur, deux fois assaFSln, plus que 
jamais endurci dans le crime, que Robert a tité après avoir 
reçu de lui une blessure dotit il est à peine remis, et la Pro- 
vidence â voulu que le meurtrier eût sur lut en ee moment 
la preuve écrite de sa main de touô ses crimes passés, preuve 
que M. le président a dans le dossier. 

» Pourquoi a-Ml voulu tuer Robert? Jô l'ignore; sans 
doute parce que^ poursuivi de remords et d'épouvante, il 
croyait voir dans tout honnête homme un juge et un Vèu* 
geur. 

» Moi, avocat général^ ministère public, je deiUàtlde la 
mise immédiate en liberté de Tacéusê Robert* 

Les paroles du magistrat furent, accueillies par des ap- 
plaudissements unanimes et des cris de joie* 



308 TROIS HOMMES FORTS 

Les jurés se levèrent et se retirèrent dans la salle des déli- 
bérations. 

Cinq Hiinates après ils reparaissaient avec un verdict d'ac- 
quittement, 

XXX 

NOBLESSE OBLIOE 

Ce procès et la déclaration qu'il fît connaître causèrent 
une grande émotion à Nîmes. On rechercha les parents de 
Raynal; ils étaient morts. On réhabilita la mémoire de Fin- 
nocent, c'était tout ce qu'on pouvait faire. 

M. de Tlionnerins et Léonie avaient quitté Paris. Ils s'é- 
taient rendus dans leur terre du Dauphiné ; mais, arrivés là, 
le père et la fille s'étaient séparés autant que les convenances 
le permettaient, c'est-à-dire que, sous le prétexte de s'occu- 
per de musique eu de dessin, mademoiselle de Thonnerins 
restait dans sa chambre, tandis que le marquis restait dans 
la sienne. 

Le vieux noble avait vieilli de dix années en un mois. Il 
était aisé de voir qu'une grande douleur morale minait ce 
grand orgueD. 

Léonie vivait comme elle avait toujours vécu. 

Tous les matins elle montait à cheval et, suivie de deux 
domestiques, elle faisait dans un magnifique bois dépendant 
de sa propriété des promenades de deux ou trois heures, 
promenades pendant lesquelles elle lançait son cheval à fond 
de train et dont elle revenait haletante. N'y avait-il pour 
elle, dans ces courses forcenées, que le seul plaisir de se sen- 
tir emporter sur un cheval rapide comme le vent et de lutter 
contre un danger? ' 

Cette année-là, le marquis voyait peu ses voisins de cam- 
pagne, et le château ne s'éclairait plus des fêtes d'autrefois. 

Du reste, il allait devenir la résidence définitive de M. de 
Thonnerins, qui allait y rester seul après le mariage de sa 
fille, laquelle devait suivre M. de la Marche dans la mission 



TROIS HOMMES FORTS 309 

diplomatique que son père avait obtenue à ravancc pour son 
gendre futur, qu'il n'avait point encore nommé. 

L'époque à laquelle Frédéric devait venir en Dauphiné 
était passée, quand un soir M. de Thonnerins lut dans un des 
journaux qu'il recevait et qui lui apportaient des mouvelles 
du monde au fond de sa retraite, les détails du double évé- 
nement de la déclaration de Valéry et de la mort de IL de la 
Marche. 

Il pâlit en lisant ce récit, prit le journal et monta dans la 
chambre de sa fille. 

— Lisez, lui dit-il en lui présentant la feuille et en lui 
montrant du doigt le paragraphe qu'elle devait lire. 

Léonie prit le journal. 

Pas un muscle de son visage ne tressaillit. 

— C'est bien! mon père, dit-elle. 

Le vieillard redescendit sans autre explication et se ren- 
ferma dans sa chambre, sombre et muet comme le désespoir. 

Léonie, restée seule, se leva, s'approcha de son miroir et 
s'y contempla quelques instants. 

— C'est dommage! dit-elle en se souriant, j'étais belle. 
Elle était belle, en efifet, belle de cette beauté de race froide, 

imposante, énergique, et aux traits de laquelle la noblesse 
et l'aristocratie donnent la hauteur mâle que le courage et 
la force donnent à l'homme. 

Vers minuit, Léonie se coucha. 

Deux ou trois fois, pendaiit la soirée, elle avait entendu 
des pas se rapproche): de sa chambneet s'arrêter à sa porte. 

Elle avait reconnu le pas de son père, qui avait prêté l'o- 
reille à ce qui se passait en dedans de la chap>lire, mais qui 
n'avait pas osé en franchir le seuil. 

Mademoiselle de Thonnerins tenait un livre ouvert sur son 
lit, mais ses yeux et sa pensée étaient autre part. 

Elle entendit sonner les unes après les autres toutes les 
heures de la nuit. Comme elle, son père veillait dans sa 
chambre; seulement, lui, il ne s'était pas couché, et conti- 
nuellement il entr'ouvrait les rideaux de sa fenêtre, et ses 
yeux se fixaient sur les fenêtres éclairées de sa fille. 



9)9 TliPIS ^ÛMMES FO^T^ 

Enfin le jour parut. 

Léonie se leva et revêtit son costume d'amazone, puis elle 
descendit retrouver son père dans la salle à manger pour dé- 
jeuner avec lui. 

Le msypquis était plus pâle qu'il ne l'avait jamais été. 

Le déjeuner se passa comme de coutume; mais quand il fut 
terminé mademoiselle de Thonnerins s'approcha du marquis 
et lui dit ce que, depuis la visite de Frédéric, elle ne lui avait 
pas dit une seule fois : 

— Voulez-vous m'embrasser, mon père? 

M. de Thonnerins prit sa fille dans se&i bras et lui dit en 
l'embrassant et d'une voix faible : 
Du courageî 

— J'en ai mon père, soyez tranquille, répondit Léonie ; et 
s'arrachant brusquement des bras du marquis, elle demanda 
son cheval. 

On lui amena une magnifique béte aux jambes souples 
comme l'acier, et toute frémissante de jeunesse et d'ar- 
deur. 

Léonie se mit en selle. L'animal bondit deux ou trois fois 
sous cette main connue, et, suivie de ses deux domestiques, 
la jeune fille quitta ie château. 

Au bout de deux cents pas, elle mit son cheval au grand 
trot, et les deux valets mirent, tout en causant, les leurs à 
la même allure ; mais ils furent bientôt forcés de la doubler, 
car du trot Léonie passa au galop et disparut dans un tour* 
billon de poussière. 

-^ Diable ! quel train I dit un des domestiques. 

— Tu sais bien que c'est le plaisir de mademoiselle de 
lancer son cheval à toute vitesse. 

— Oui, mais ordinairement ce n'est pas dans des allées 
comme celle-ci. 

— Qu'a-t-elle donc, cette allée? 

— Comment! tu ne vois pas qu'elle est pleine de trous 
là-bas, et qu'il faut ft'anch^ des barrières à chaque instant? 
Tiens, regarde, voilà mademoiselle qui en saute une* 

— liais aile va •• caner le coui 



TROIS HOMHBS FOR^S 311 

— ËR effet, Léonie faisait en ce moment sauter à 80r 
cheval une barrière qui avait au moins quatre pieds et 
demi. 

— Quaqd mademoisellei se cassera le cou t cheval, 1q 
monde finira; regarde. 

£n ce moment, L<éonie, qui avait franchi la ))arrièie, le-t 
prenait sa course en se disant : 

— C'est plus difficile que je ne croyais, 

— Il faut dire aussi que Gorione a de fameuses jambes. 

— Mais la voilà qui g^gne drôlemeiit sur Aoua. On dirait 
(ue son cheval Vemporte 

— Imbécile { 

— C'est impossible autrement. La voilà qui court tout droil 
dans la direction du ravin ; si elle ne s'arrête pas, elle esç 
tuée. 

— Hardi là! ^ 

Et les deux domestiques emoncèrent les éperons dans le 
rentre de leurs chevaux, eu hurlant, ç^ le ^ger qfk^ çqu- 
tait Léonie était évident et effroyable ; 

— Mademoiselle, mademoiselle» arrétç^l 

— Mais Léonie n'entendait plus rien, et arrivant aa borc^ 
du ravin, qui pouvait avoir une vingtaine de pieds de pro- 
fondeur et dont le fond était occupé par de larges pierres 
granitiques, elle fit firapçhir à son cbeyat le garde-fou qui 
séparait le ravin de la route et s'élançs^ dans TespacOi en 
criant avec une sorte d'ivresse fatale : 

— Allons donc! 

Femme et cheval roulèrent dans Pabîme, 

Le cheval seul se releva, pour aller retomber quelques pas 
plus loin : il avait deux jambes cassées. 

Quant à Léonie, elle avait été tuée sur le coup. 

Une vieille femme, qui ramassait du bois dans le r^vîn et 
qui avait tout vu, raconta comment la chose s^était passée^ 
et les deux domestiques, arrivés sur le Heu de raccident, 
relevèrent le corps de leur maîtresse, firent une espèce de 
civière avec des branches entre leurs deux chevaux, et ra- 
mcnôrent aiQs>i le cadane au ch&teau, tie demandant corn* 



312 TROIS HOMMES FORTS 

ment ils allaient annoncer au marquis cette effroyable nou- 
velle. 

Remplacez chez Léonie et chez M. de Thonnerins le res- 
pect humain et Torgueil du nom par la résignation de Pascal 
et la foi en Dieu de Blanche, et vous aurez un jour pour 
Léonie le repentir au lieu du suicide, et pour le marquis le 
calme au lieu du désespoir. Dieu, qui défend Forgueil dans 
la vie, ne peut pas pardonnner le suicide, cet orgueil de la 
mort. C'est ce qui fait dire à saint Augustin cette phrase su- 
blime : « Oui, la mort de Lucrèce ne voulant pas survivre à 
sa pudeur est une belle et grande chose, mais le consente- 
ment à la vie eût été plus beau encore, et, chrétienne, elle 
eût vécu. » 

XXXI 

I 

ÉPILOOUI 

Sept mois après la mise en liberté de Robert, la nature, 
qui ne s'occupe ni des causes ni des effets, accomplissait son 
œuvre, et Blanche ressentait les premières douleurs de Ten- 
fantement. ^ 

Madame Pascal, Félicien et M. Maréchal étaient là. 

Robert, l'homme fort, pleurait et n'osait entrer dans la 
chambre où souffrait ce qu'il aimait le plus au monde. 

Tout à coup, M. Maréchal vint le trouver et lui dit : 

— Vous pouvez entrer, mon amL 

— Blanche? 

— Est sauvée. 

— Et l'enfant vit, mais dans deux heures il sera mort. 
L'homme n'est pas complet comme Dieu. Robert avait juré 

de faire son enfant de cet enfant ; mais Dieu, qui connaît la 
Umite des forces humaines, rappelait à lui cette pauvre petite 
créature, c'est-à-dire une preuve vivante d'un passé dou- 
loureux. 

Malgré lui Robert remercia Dieu, revint s'agenouiller 
aux pieda de safenune, qui, pâle, épuisée, mourante, lui dit 
tout bas : 



TROIS HOMMES FORTS 313 

— Robert, je suis en danger de mort, tout être qui donne 
lu vie est près de mourir! J'attendais cette heure avec impa- 
tience, car à cette heure seulement il m'était permis d'être 
franche et d'avouer toute la vérité. — Robert, j'ai à te dire 
un mot qui depuis huit mois erapUt mon cœur et m'étouffe. 
— Robert, je t'aime! 

Et Blanche, brisée par la douleur et l'émotion, retomba 
sans mouvement sur son lit. 

— Elle est mortel s'écria Robert avec terreur. 

— Non, fit M. Maréchal en souriant, elle dort, et dans 
quinze jours nous irons tous remercier Dieu et entendre le 
premier prêche de Félicien. 

Quinze jours s'écoulèrent, et par une belle journée de di- 
manche, Robert, Suzanne, madame Pascal, M. Maréchal et 
Blanche, pâle et appuyée au bras de son mari, se rencferent à 
la petite église de Moncontour. 

Au moment où ils entraient, Pascal montait en chaire, et 
le sermon de ce jour fut un pieux et chaste développement 
de cette belle parole du Christ sur la femme égarée : 

« Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre.» 



rïN 



f« 



TABLE 



Pagei. 

I. — Prologue. i 

n. — Le Nicolas 39 

m. ^ Une partie de dominos 42 

IV. — Force et faiblesse 47 

". — Le mendiant 60 

/I. — Anatomie morale 72 

VII. — M. Raynal 7d 

VIII. — vLe crime 81 

IX. •— La réparation 85 

X.— FéUcien Pascal.. 89 

XI. — Le retour 99 

Xn. — Blanche * i04 

XIII. — Le secret de Blanche 108 

XIV. — Projets 113 

XV.— Robert 117 

XVI.— Ce que Frédéric aUaitîaire à Paris 123 

XVIL— Un caractère de jeune fil le 134 

XVIII. •— Cç que le monde appelle un beau mariage.. . . 149 

XIX. — Confidences forcées 153 

XX. •— Suzanne. 177 



316 TABLE 

Pttgei. 

XXL— L'amour de Robert , ig9 

XXU. — Un ami 199 

XXin. — Oui et non 204 

XXIY. — Gomment Frédéric s'était fait aimer de Blanche. 221 

XXY. — Une visite inattendue 254 

XXVI. — Valéry 265 

XXVn. — L'ordination 275 

XXVffl. — Le pardon 295 

XXIX. — La force physique 299 

XXX. — Noblesse oblige 308 

XXXL - Épilogue 312 



FIN DE LA TABLB* 



POi 



SST. — XYP. S. LEJAY ET ClE